Zitiervorschlag: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Hrsg.): "Article XIV.", in: Le Philosophe nouvelliste, Vol.2\014 (1735), S. 146-155, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.5057 [aufgerufen am: ].


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Article XIV.

Du Samedi 30. Juillet, au Mardi, 2. Août 1709.

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Du Caffé de White, 1. Août.

Donner de beaux noms aux choses qui ne le méritent point, c’est en con-[147]fondre les idées & cette Confusion, qui paroit un Ordre, quand elle est établie fait que l’on ne s’apercoit point de l’erreur ; que l’on est content de soi-même quelque mal que l’on vive ; & que l’on ne travaille point à s’affranchir de l’esclavage où cette innovation nous jette. De toutes les belles Passions, il n’en est point qui ait été plus maltraitée en ce genre que l’Amour. Sous cet auguste nom l’on cache, &, l’on reçoit souvent un Desir brutal, mieux connu sous le nom de Débauche, & qui en effet n’en differe pas moins, qu’une Courtisane d’une Mere de famille, & qu’un Boufon d’un homme agréable. L’autre jour1 Philandre, fort choqué de ce desordre, en faisoit de grandes plaintes & me fit une petite mercuriale à l’occasion de ces deux Vers que j’avois cités il y a quelque temps.

2 Ce nom si Sacrè

Aux sales Passions à présent se prodigue.

[148] « Comment pûtes vous, me dit-il, laisser là cette pensée sans vous y étendre ? Et comment est ce depuis ce temps-là, qu’Aspasie & Sempronie, ont pû se présenter à la fois à vôtre esprit, sans qu’il nous ait paru bien nettement qu’il a fait à l’une & à l’autre leur accueil different ? Ebene 3► Allegorie► Les figures sous lesquelles les Mythologistes, & les Poëtes de l’Antiquité représentoient l’Amour Sage & l’Amour déréglé, sont pleines de belle Morale. Dans leur peinture, l’Amour Sage est un bel Enfant dont les yeux sont couverts d’un bandeau, armé d’un Arc & d’un Carquois, & qui pour se divertir tire au hazard ses fleches. Cela veut dire que la personne aimée n’a pas dessein de causer les chagrins qu’elle donne, & que les beautés de ce digne Objet ressemblent aux charmes d’un aimable Enfant. Ces charmes vous gagnent le cœur, quoique cet Enfant qui vous inspire tant de tendresse, connoisse aussi peu le prix de vôtre amour, que vous sentez vivement qu’il le mérite. D’autre part, ces sages Anciens représenterent l’Amour déréglé sous la forme d’un Sa-[149]tyre, Animal moitié homme & moitié bete, pour nous apprendre que ses imitateurs prostituent la Raison humaine aux Appetits de la Brute. On dit que ce Satyre frequente les retraites solitaires des Nymphes & des Bergeres ; qu’il va fureter sur le bord des Ruisseaux & des Fontaines où les Belles vont se rafraichir, & qu’est ce que cela signifie ? C’est qu’une passion déréglée en veut principalement à l’innocence ; qu’elle a la cruauté de haïr son propre Ouvrage, & qu’elle évite l’Objet qu’elle aimoit, aussitôt qu’elle la rendu semblable à elle-même. Ainsi l’Amour sage est un Enfant qui se plaint de foiblesse & qui pleure pour obtenir du secours, sans connoitre distinctement ce qu’il lui faut. L’Amour déréglé est un Voleur qui se saisit de sa proie, qui tend des embuches pour se satisfaire, & qui n’en voulant qu’à l’innocence, ne commet point de vol, qu’il ne commette un Meurtre en même tems. ◀Allegorie ◀Ebene 3

En suivant ces Idées on trouvera le différent caractére des Passions & des personnes qui ressemblent ou à Cupidon, ou au Satyre. Aspasie tien-[150]dra, sans dispute, le premier rang dans le bel Ordre de l’Amour sage. Sa liberté naturelle, & son heureuse innocence la font toujours accompagner des Graces qui animent toutes ses actions. On ne peut penser à elle sans le plus profond respect ; on n’en peut approcher qu’on ne lui trouve une affabilité charmante ; A ces indices peut on lui contester l’honneur d’être le plus digne objet d’Amour qu’il y ait dans le beau Sexe ? Cette Dame accomplie inspire toujours de l’amour, parce qu’elle n’a jamais le dessein d’en inspirer. Quoiqu’il regne sur son Visage plus de cette douceur qui attire, que de cette fierté qui fait craindre, cependant un seul de ses regards réprime tous les mouvemens indiscrets, & l’aimer c’est faire un Noviciat de Vertu. Telle étant la Nature de l’Amour, qu’il nous porte toujours à l’imitation de la personne aimée, l’inclination que l’on a pour Aspasie produit naturellement de bonnes mœurs & une sage conduite. Si, pendant que Leucippe folâtre avec les Eventés qui lui font la cour, Aspasie venoit inopinement à paroître, quelle [151] seroit la mortification de la première de voir tous les Amans prendre, à la vuë de l’autre, des airs sages & respectueux qu’ils n’ont point pour leur Maîtresse ?

Mais, pour parler de notre Sexe, si la Charité jointe aux autres bonnes qualitez est ce qui fait un homme Vertueux, c’est aussi l’Amour sage qui releve les autres perfections du Galant homme. Le Principe qui nous anime paroit dans toutes les actions de la vie, & quand on est inspiré par Cupidon, tout est simple dans la conduite, & les désirs de la passion ne sont guere moins égaux que le battement du cœur dans les Corps vivans. Quand on est poussé par le Satyre, c’est tout autre chose. On est tourmenté par la jalousie. On recherche souvent ce que l’on meprise, & souvent encore au milieu d’une indifference mutuelle bien visible & bien marquée de part & d’autre, on se fait reciproquement des caresses.

Ebene 3► Exemplum► Florio, le tendre Mari, & Limberham, l’obligeant Geolier, sont des Exemples remarquables des differens effets que ces désirs produisent. Amanda, femme du [152] premier, ne passe pas un moment qu’elle ne reçoive de nouvelles prouves de l’amitié de son Epoux, & peut remarquer que toute l’Ambition de celui-ci se termine à rendre son Epoux heureuse. Elle, de son côté ne connoit de plaisirs dans la vie que ce qui en fait à Florio. Sont ils ensemble ? On voit dans leurs manieres, une Satisfaction qui ne se peut exprimer. Sont ils separés ? Ils en agissent avec une Confiance qui est inconnuë entre les meilleurs amis. Leur joye est double, & leurs chagrins sont aussi moindres de la moitié par la part reciproque qu’ils y prennent. » ◀Exemplum ◀Ebene 3

Ebene 3► Exemplum► Au contraire, Corinne, Maîtresse de Limberham, vit dans un supplice continuel. Elle a pour toute suite, une Vieille qui étoit autrefois ce que Corinne est à présent, un Laquais suranné qui a été de longue Main le Ministre des sales Passions de la famille, & une femme de chambre à qui le Maître en conte quelquefois par politique, afin d’avoir une Espionne vigilante & fidéle. D’ailleurs tout est à la grandeur. La richesse des meubles, & la magnificence des habits sont telles que toutes les Beautés [153] commodes de la Ville portent envie à Corinne, qui fait bien, de son côté, qu’elle n’est elle-même qu’un des Meubles de Limberham, & qu’au premier jour il pourra s’en défaire comme du reste. Pendant qu’il a lieu de croire, sur le rapport de ses Espions, qu’il n’est point entré d’homme depuis sa derniére visite, c’est une libéralité royale que la sienne. Un doux regard, ou une larme valent à la Nymphe une Piéce de Brocard, un souper est un joyau, un Souris est un Buffet d’Argenterie. Quand il est parti, tout cela se partage entre Corinne & sa suite. Telle est l’Economie, telle est l’industrie avec laquelle le malheureux Limberham aquiert les tortures perpetuelles de la jalousie, la faveur de dissiper tout son bien, & l’occasion d’enrichir une personne, qu’il fait le hair & le mépriser. ◀Exemplum ◀Ebene 3

Voilà quelle est ordinairement la triste condition des hommes de cette espéce, & cependant Corinne n’est encore que médiocrement vicieuse au prix de quelques autres femmes. O ! que ne peut on savoir ce qui se passe sous le toit de la belle Messaline pendant que son Galant y est avec elle ! Messaline, la [154] Maîtresse banale du Sexe Masculin ; cette effrontée qui a abandonné le lit de son Epoux, & ses beaux Enfans, pour vivre sans crainte & sans honte dans la licence la plus éfrénée. Que Nocturnes qui l’entretient, est à plaindre ! Le pauvre homme se tient sur sa porte pour attraper les passans, ou se fatigue tout le jour comme un Forçat, à courir de lieu en lieu, pour ses affaires, jusqu’à ce qu’il rentre dans une Chambre toujours obscure, où Messaline couche, & dont elle fait le sombre Théatre de ses infamies. Quelles ne sont point ses frayeurs pendant qu’il est dehors, lorsqu’il pense aux larges épaules de son Portier, au bonnet fanfreluché de son Valet de Chambre, aux service assidu de son Bouteiller ? Quelle pitié ! C’est là ce que nos Galans hommes appellent des passetemps amoureux, & des plaisirs sans contrainte. C’est pour cela, qu’ils conservent leur liberté, & qu’ils fuient le Mariage dont ils se font un Epouventail ? Est ce s’entendre ou en vice ou en Vertu, que de ne pas reconnoître qu’une vie licentieuse est une existence bizarre, incommode, & où l’on ne goûte quelques plaisirs qu’à bâtons [155] rompus, s’il m’est permis de parler de la sorte ; Au lieu que réglée par la Vertu, la jouissance est entiére, uniforme & raisonnable. Cette pensée m’a paru bien touchée dans une Piéce de 3 Haywood, un de nos anciens Poëtes Dramatiques. A la fin d’un Acte, il introduit un homme marié, qui transporté de quelques choses obligeantes, que sa femme lui avoit dites ou faites, regarde cette Epouse de l’air le plus tendre, & lui dit,

Ebene 3► Zitat/Motto► Sacrez & tendres Nœuds ! Union conjugale !

En douceurs en plaisirs, quel Etat vous égale ?

Le mépris insolent qu’en sont des Débauchez

Ne les punit que trop par leur propre pechez,

Et de leur Passions, le honteux esclavage,

Venge tout haut le Ciel dont vous fûtes l’Ouvrage.

Est ce donc, en effet, perdre sa liberté

Que d’avoir pour Compagne une jeune Beauté,

Dont l’Amitié, toujours innocente & fidelle,

Ne nous laisse trouver d’agrémens qu’avec elle ?

Chere Epouse, souffrez cet encens d’un Epoux,

Qui sent, avec transport, le bonheur d’être à vous,

Et dont le tendre cœur, rempli de cette idée,

Bénit tous les momens qu’il vous a possedée.

Si je suis tout à vous, Vous êtes toute à moi.

La Raison, l’intérêt, les Loix, l’honneur, 1a Foi,

L’Estime, le Devoir, le Penchant, tout nous lie,

Et nous fait des Epoux les plus dignes d’envie.

Attentifs à nous plaire, & par le Cœur unis,

De chez nous pour jamais les chagrins sont bannis ;

Point de soupcons jaloux dans notre Domestique ;

Au dehors point de prise aux traits de la Critique :

Et comme nos Plaisirs ne doivent rien à l’Art,

Le crime, & les Remords n’y trouvent point de part. ◀Zitat/Motto ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1J’ai dit ailleurs que c’étoit Mylord Halifax. Il introiduit ici parlant, parce qu’il s’y agit d’intrigues de Galanterie entre personnes de la prémiére qualité.

2V. Art. V. du I. Vol. p. 108.

3Je crois que l’Auteur veut parler de Jean Haywood, un des premiers Poëtes Dramatiques Anglois, & mort en 1556.