Cita bibliográfica: Jacques-Vincent Delacroix (Ed.): "XIXe Discours.", en: Le Spectateur françois pendant le gouvernement révolutionnaire, Vol.1\019 (1794), pp. 189-198, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4613 [consultado el: ].


Nivel 1►

XIXe Discours.

Entretien avec un auteur trop pressé de publier sa pensée.

Nivel 2► Nivel 3► Relato general► Je rencontrai, il y a quelques jours, un auteur qui a plus de zèle que de talens, plus de vivacité que de prudence : il portoit un manuscrit chez son imprimeur. Diálogo► Vous recommencez donc, lui demandai-je, à vouloir faire parler de vous ? Il y a, me répondit-il, assez long-temps que je retiens ma plume et que je comprime ma pensée ; je profite du moment favorable pour leur donner l’essor. Vous avez raison, lui repliquai-je, si, comme je n’en doute pas, votre ouvrage est inspiré par un patriotisme pur et l’amour de vos semblables. Y auroit-il de l’indiscrétion à vous demander sur quel sujet vous avez exercé votre talent ? C’est, reprit-il, contre cette société qui, par ses affiliations, ses principes, son intolérence, son despotisme, est mille fois plus dangereuse que ne fut celle qui vouloit dominer l’Europe, sous le voile de la religion. – J’en [190] tends : mais si elle est si dangereuse, n’en avez-vous rien à craindre ? Eh ! ne voyez-vous pas qu’on annonce dans toutes les rues, dans tous les carrefours, sa destruction prochaine ; elle n’a plus que quelques jours à vivre ; je ne veux pas qu’on puisse me reprocher d’avoir attendu qu’elle eût rendu le dernier soupir pour la combattre. – Prenez-y garde ; elle n’est peut-être pas aussi près de sa fin que vous vous en flattez. Souvenez-vous que, semblable en cela à tous les corps religieux et politiques, elle ne pardonne jamais, ni à ses ennemis, ni à ceux qu’elle regarde comme des apostats. Nous l’avons vue aux abois, lorsque l’assemblée constituante eut achevé son ouvrage. Comme elle s’est vengée de tous ceux qui l’ont abondonnée <sic> ou menacée ? A-t-elle fait subir une assez longue agonie à ce maire qui fit déployer contre elle le drapeau redoutable ? Le jeune Barnave a-t-il pu trouver grace devant elle, avec tout son talent ? Ce bataillon qui en triompha au Champ de Mars n’a-t-il pas, depuis, payé bien cher sa victoire ? Le département de Paris, qui redigea contre cette société arrêté vigoureux, n’a-t-il pas été dispersé, anéanti ? Les [191] signataires de la fameuse pétition ne sont-ils pas encore exclus de tous les emplois ? La vie qu’on leur a laissée leur a paru une faveur. Les écrivains qui se signalèrent contre elle dans les feuilles publiques, tels qu’André Chenier, que Roucher, ont été enlevés à la littérature et aux muses, qui demandèrent en vain grace pour eux à un tribunal impitoyable. Ceux même auxquels on n’avoit à reprocher que d’avoir démasqué l’hypocrisie, le parjure, ont eu à se repentir d’avoir osé publier des vérités reconnues. Croyez-moi, avant de vous livrer à tous vos ressentimens, attendez que vos ennemis soient morts et enterrés, et craignez encore qu’ils ne ressuscitent. – Ah parbleu ! je ne vous croyois pas assez timide pour redouter des ombres ; au surplus, qu’ai-je à craindre ? N’ai-je pas pour appui, dans ce moment, la majorité de la convention ? – Si cette majorité veut réellement la dissolution de cette société, croyez-vous qu’elle ait besoin de votre aide pour l’anéantir ? Un seul de ses membres n’a-t-il pas, dans la nuit du 9 thermidor, dissipé ceux qui prétendoient rivaliser de puissance avec le corps législatif ? N’a-t-il pas saisi leur registre et apporté [192] la clef de leur enceinte, comme celle d’un magasin où l’on vendoit à fausse mesure, et dont on a expulsé le propriétaire et les garçons ? Si la convention a besoin de vous, elle vous appellera avec tous les bons citoyens, et nous irons ensemble la protéger, la défendre contre ses ennemis. – C’est pour avoir toujours attendu de nouvelles attaques de cette société, qui prépare ses coups dans le silence et choisit l’occasion favorable, que l’on a fini par succomber sous sa ruse ou son impétuosité ; la charge est sonnée, le combat est livré, il faut vaincre ou périr. ◀Diálogo A ces mots, l’auteur s’éloigna de moi pour aller se jeter dans la mêlée. En attendant que sa brochure me parvienne, je suis assourdi par des colporteurs qui m’offrent de toutes parts des feuilles, sous les titres les plus burlesques, contre cette société qui naguère imprimoit le respect et la crainte à la multitude. J’ignore quel sera le résultat de cette lutte du peuple contre ceux qui se disent ses amis, ses défenseurs. ◀Relato general ◀Nivel 3 J’ai été si souvent trompé dans mes conjectures et mes espérances, que je me laisse aller au cours des événemens. Je remarque pourtant, dans [193] ce nouveau choc une circonstance particulière, c’est que ce ne sont plus seulement les prêtres, les ex-nobles, les citoyens aisés qui se montrent irrités d’une domination usurpée et qui pesoit sur eux, la classe des ouvriers, des artisans ne me paroît pas moins animée contr’elle : ce que l’on nommoit autrefois le peuple semble revenir d’une longue erreur, et sentir qu’il n’a recueilli de toutes les promesses dont on l’avoit bercé, que troubles, qu’anxiétés, que privation de subsistances, et une perspective plus affreuse encore pour l’avenir : il s’indigne contre ceux qui l’ont trompé ; il demande le repos, le bonheur à ceux qui peuvent le promettre et le donner. Où sont-ils les hommes capables de ce bienfait ? Les législateurs les plus animés du desir de l’étendre sur cette nation qui lui a confié sa destinée, sont-ils assez puissans pour la diriger vers la prospérité, malgré les obstacles que nous lui avons nous-mêmes opposés ? L’organe de trois comités vient, dans un rapport sur la situation de la république, d’annoncer de douloureuses vérités ; il a sondé nos plaies ; il n’en a dissimulé ni la profondeur ni le danger. Mais [194] qu’il y a loin de la connoissance du mal qui nous afflige, à la faculté de le guérir !

Au lieu de nous laisser abattre par le découragement, redoublons de confiance et d’énergie ; notre territoire n’est plus souillé par l’étranger, forçons-le à nous demander la paix : lorsque le fléau de la guerre ne contrariera plus la volonté nationale, nous ferons un grand effort sur nous-mêmes, et nous apprendrons à l’Europe que si la France peut être agitée par les orages qui s’élèvent dans son sein, elle ne peut être submergée.

Lettre d’un citoyen qui n’a pu obtenir le titre d’Instituteur.

Nivel 3► Carta/Carta al director► Depuis long-temps je m’étois consacré à l’éducation de la jeunesse, et j’ose dire que j’ai acquis les connoissances nécessaires pour former des citoyens honnêtes et éclairés. Je me disposois à ouvrir une école de morale ; de belles-lettres, où je dirigerois mes élèves vers les sciences utiles, telles que la géométrie, la physique, la chymie, lorsqu’on m’a averti qu’il étoit indispensable de commencer par me pourvoir d’un certificat de civisme. Je me suis, en conséquence, [195] présenté au comité de ma section, où j’ai exposé mon intention. J’imaginois qu’on alloit s’informer de mes mœurs, des études auxquelles je m’étois appliqué, et prendre des renseignemens sur mes principes. On m’a demandé où j’étois et ce que je faisois le 20 juin et le 10 août 1792 ? J’ai répondu naïvement, qu’autant que je pouvois me le rappeler, je faisois quelques recherches à la bibliothèque nationale, ou des observations au jardin des plantes. On m’a questionné pour savoir si je montois ma garde en personne ? J’ai répliqué que comme, la première qualité d’un factionnaire est de voir et de bien juger de ce qui se passoit loin de lui, je m’étois toujours fait remplacer par des citoyens qui avoient de meilleurs yeux que les miens, et qui paroissoient fort contens de gagner un écu à se promener quelques heures, tandis que j’étois appliqué sur mes livres.

On m’a demandé si je n’avois pas été d’un certain club anti-civique, connu sous la dénomination de 89 ? j’ai avoué que je m’y étois agrégé dans le temps où les Mirabeau, les Condorcet, les Syeyes, les Chamfort, les Grouvel y défendoient avec tant de chaleur les intérêts du peuple. D’après ces réponses, [196] dictées par ma franchise, on a voulu me prouver que j’étois indigne de prétendre au titre d’institeur <sic> ; que jamais je ne serois en état de donner à la patrie de généreux défenseurs ; j’ai vu même le moment où je ne serois pas le maître d’aller cacher ma honte dans ma solitude, et ce n’a été que par une sorte d’indulgence qu’on m’a permis de me retirer.

J’ai eu, depuis, l’humiliation de voir conférer le titre que je sollicitois à un ex-capucin qui sait à peine lire et écrire : Retrato ajeno► il est vrai qu’il a été très-exact aux assemblées de sa section ; qu’il s’est bien vengé des riches, dont il a long-temps enduré les refus ; qu’il s’est vigoureusement emporté contre le clergé qui ne lui montroit que du mépris.

Je sais que dans les occasions périlleuses il a marché régulièrement avec son bataillon ; qu’il fait passablement l’exercice ; que lorsqu’il s’agit de découvrir un ex-noble ou un prêtre qui se cache, personne n’a plus que lui l’art de tirer le secret des portiers ou des habitans de la maison ; que, plus d’une fois, il a procuré des révélations de trésors enfouis dont il a eu sa part ; qu’il s’est illustré par beaucoup de dénonciations [197] qui ne se sont pas toujours trouvées vraies, mais qui prouvoient son zèle. Tout en rendant, comme vous voyez, justice à son civisme, je puis sans vanité croire qu’il y a loin de lui à moi pour la faculté d’enseigner la jeunesse, de lui imprimer les sentimens de l’honneur, d’échauffer son ame par un choix des grands traits de l’histoire, d’exciter son émulation par de nobles exemples, de lui abréger le chemin des sciences, de rendre son jugement sain, de lui inspirer le goût de l’étude et d’orner son esprit. ◀Retrato ajeno

Cependant on n’a pas balancé à donner à ce concurrent la préférence sur moi, et à me condamner à l’inaction. Serions-nous parvenus à un tel degré d’aveuglement, que nous ne verrions pas la nécessité d’éclairer la génération qui commence, pour que la république n’ait pas un jour dans son sein que des ignorans présomptueux, que des citoyens sans moralité, que des orateurs sans logique, des écrivains sans goût, que des juges et des administrateurs dénués de justesse dans les idées ? Le civisme est sans doute nécessaire à un instituteur, puiqu’il <sic> doit former, avant tout, des citoyens ; [198] mais il ne peut pas lui tenir lieu des vertus et des connoissances qu’il doit communiquer pour bien remplir sa tâche.

Si j’avois le malheur de me casser la jambe, il me semble que, pour marcher droit, je ferois moins appeler le chirurgien le plus civique que le plus expert dans son art. Il y auroit peut-être beaucoup de choses à dire sur cette invention de certificats de civisme, qu’on a rendus plus difficiles à obtenir afin d’exclure des principaux emplois les hommes probes, éclairés, expéditifs, laborieux. et de mettre à leur place des gens ineptes, des intrigans sans ressources honnêtes et sans moyens, qui ne se sont fait connoître que par un faux zèle et des principes exagérés. Mais on croiroit peut-être que c’est le dépit qui me fait parler, et j’aime encore mieux ne rien enseigner aux autres, et continuer de m’instruire au milieu de mes livres et dans la société des savans. ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 3 ◀Nivel 2 ◀Nivel 1