Zitiervorschlag: Jacques-Vincent Delacroix (Hrsg.): "VIIe Discours.", in: Le Spectateur françois pendant le gouvernement révolutionnaire, Vol.1\007 (1794), S. 54-63, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4601 [aufgerufen am: ].


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VIIe Discours.

Sur les Prisons.

Ebene 2► Je formerois un volume de lettres, si je publiois toutes celles que je reçois des diverses prisons de la capitale et des départemens. Quel spectacle que celui d’une république où les principaux édifices suffisent à peine pour contenir la foule des captifs qu’on y amène des cités et des campagnes ; où le noble, où le cultivateur, où l’artisan, où l’homme de loi se trouvent mêlés, confondus comme dans un vaste sépulcre ; où celui qui arrête, qui garde est lui-même dans la crainte d’être arrêté et gardé à son tour ; où l’on commence par se rendre dénonciateur pour n’être pas dénoncé ; où chacun s’observe et se redoute ; où le maître [55] se défie de son serviteur ; où le propriétaire hésite, et passe de la crainte de sortir de ses foyers à celle d’y rentrer ; où la mère de famille frémit au moindre bruit, et croit voir son mari, son fils enlevés sous ses yeux par un ordre arbitraire ; où l’on tremble de recevoir son ami, et de lui confier sa pensée ; où les sentimens naturels sont réputés des crimes ; où la prudence étouffe toutes les affections ; où le captif n’a pas seulement à redouter le tribunal qui le punira pour n’avoir pas devancé la loi et avoir obéi à celle qui existoit, mais encore les émeutes populaires et la fureur des agens du crime ! Dans quel siècle, sous quelle puissance le séjour des prisons fnt-il <sic> aussi horrible que dans ce moment où toutes les frayeurs environnent l’accusé ; où il ne peut plus se confier à la loi ; où il voit dans ses juges ses bourreaux ; où il commence par éprouver tant de vexations, tant de tyrannies obscures qu’il ne tarde pas à braver le supplice, et à l’envisager comme l’heureux terme de ses souffrances ! Etoit-il besoin d’abattre les bastilles, de briser toutes les chaînes du despotisme pour en substituer de plus affreuses encore ! Qui peut ne pas sentir [56] son cœur serré de tristesse, en passant près de ces asyles qui semblent n’avoir été arrachés à la superstition que pour être livrés à la douleur, et y engloutir la jeunesse, la décrépitude et les infirmités ; où l’innocence est placée à côté du crime ; où la pureté respire l’air de la débauche ; où l’ignorance grossière importune le goût et fatigue le savoir ; où tous les âges, où tous les rangs se trouvent indistinctement soumis à la cupidité brutale d’un geolier qui insulte aux larmes de la foiblesse et à la dignité de l’honneur !

Que d’individus lurent autrefois avec indifférence mes lettres, mes discours sur les prisons, et regardoient ce sujet comme étranger à leur existence superbe, qui ont senti la vérité de mes réflexions ! Ils me reprochoient de l’exagération ; ils voient combien j’étois demeuré au dessous de la réalité.

J’étois loin de prévoir alors que j’aurois pour appuis de mes pensées une reine, une sœur de roi, des princes du sang royal, des maréchaux de France des évêques, des présidens, et tout ce que la monarchie offroit de plus auguste par leurs titres.

[57] J’ai encore aujourd’hui pour témoins des législateurs qui ne participent plus aux loix nouvelles, et redoutent celles qu’ils ont créées (I1 ). Ces représentans, qui ne représentent plus qu’eux seuls, partagent les gênes, les oppressions, les terreurs de ceux dont ils ont provoqué la détention. S’ils sont un jour rendus à la liberté et réintégrés dans leurs fonctions, que d’abus, que de crimes ils auront à dénoncer ! Des espions soudoyés pour exprimer les pensées du captif trop confiant ; des pièges tendus au desir si naturel de recouvrer sa liberté ; des vengeances à l’égard de l’opprimé qui ose murmurer contre l’injustice ; des malades dont d’exécrables infirmiers accélèrent la fin pour s’enrichir de leurs dépouilles.

Qui le croiroit ! c’est là que des actes de la vertu la plus rare réconcilient avec l’humanité. On y voit la jeunesse compatir au besoin du vieillard ; d’anciens militaires étonnés des témoignages de respect et de [58] zèle qu’ils reçoivent de leurs compagnons d’infortune ; l’indigence secourue par le malheur ; une discrétion à l’épreuve des séductions et des menaces ; une résignation courageuse à la mort.

Que d’accusés, avant de se rendre au tribunal le plus redoutable qui ait jamais existé, ont consolé, rassuré ceux qui répandoient des larmes sur eux, et leur disoient un éternel adieu ! Pourquoi faut-il que l’homme ait besoin du malheur pour devenir sensible et bon ? S’il n’est que riche et puissant, le bonheur l’endurcit, il se croit au dessus des atteintes du sort. Aujourd’hui que ses coups sont si multipliés, combien ne voyons-nous pas encore de citoyens abuser d’une autorité éphémère, rejetter avec un sang-froid cruel les sollicitations d’une mère, d’une épouse, les touchantes instances d’une fille éplorée, refuser à leur douleur une parole consolante ? Homme féroce ! demain tu partageras ces fers que tu rends si pesans, et tes souffrances seront la consolation du misérable dont tu auras repoussé les prières.

[59] Lettre d’un vrai Républicain.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Avant que la république fût décrétée en France, je me plaisois dans les villes qui m’offroient l’image de l’égalité politique ; Fremdportrait► j’aimois à voir, dans plusieurs cantons de la Suisse, des habitans qui eussent l’à-plomb d’un digne républicain ; ils me paroissoient les seuls hommes de la nature : en observant leur noble assurance, je me disois : voilà des citoyens qui sentent, qui respirent la liberté comme un air doux et salutaire ; ils n’ont pas le ton brutal et insolent de la licence, parce qu’ils sont habitués à vivre dans un élément pur ; ils s’y complaisent, et ne cherchent point à le troubler. ◀Fremdportrait

Pourquoi ressemblons-nous trop à des enfans qui se sont affranchis de leur maître, et brisent dans leur première ivresse tout ce qui est à leur usage, au lieu de le conserver pour s’en servir utilement ? c’est parce que nous avons passé de la servitude à la liberté avant d’être formés pour elle : on diroit que nous n’avons pas la certitude de nous y maintenir, et que nous voulons au moins [60] en abuser un instant avant de la perdre pour toujours.

Occupons-nous d’en assurer la durée, et elle ne nous échappera pas. Commençons par lui donner des bases plus solides que celles du despotisme. Il n’en est pas de plus inébranlables que la justice et la félicité publique. Pour établir l’une, il faut concilier les principes du droit naturel avec l’intérêt général. Pour faire régner l’autre, gardons-nous de l’asseoir sur les richesses numéraires. Par-tout où il existe beaucoup d’individus réunis en société, le plus grand nombre doit nécessairement manquer de ce faux signe de l’opulence. Il faut donc que l’industrie et l’amour du travail en tiennent lieu. Dans une bonne république, l’indigent doit être sans excuse et n’inspirer que du mépris, au lieu d’avoir droit à la pitié de ses semblables. Eussiez-vous à votre disposition tous les trésors des deux mondes, si vous ne donnez au misérable que de l’or, loin de détruire la misère vous ne ferez que l’accroître ; mais si vous considérez l’Etat comme un sol productif dont tous les points doivent être mis en valeur, [61] vous n’aurez bientôt plus d’oisifs, ni d’indigens, leur travail et leur consommation seront deux sources inépuisables de richesses.

Il sied au républicain d’avoir la contenance de l’égalité avec tous ses concitoyens ; mais cette noble attitude doit être l’effet de sa propre estime. Pourquoi s’humilieroit-il devant les autres, lorsqu’il se sent élevé à ses propres yeux ? Il est moins riche : qu’importe, s’il ne demande rien qu’à son travail, et sait vivre de son salaire ? Il s’énonce mal : en est-il moins honnête, s’il pense toujours bien ? Malheureusement beaucoup d’hommes crient à l’égalité pour avoir des inférieurs ; beaucoup d’autres déclament contre les riches, parce qu’ils ne savent pas s’honorer de leur pauvreté. Ils ont à la bouche le mot de fraternité, et ils traitent leurs semblables en ennemis ; ils se parent d’un faux zèle, parce qu’ils sont incapables d’en avoir un réel. Quant à moi, je le déclare, tous ces exagérateurs ne m’en imposent pas ; je juge de leurs pensées secrètes en sens contraire de leurs discours. Si je m’attache à leur vie privée, je découvre bientôt que ces hommes si sévères ont [62] grand besoin de l’indulgence des autres qu’ils ne persécutent que pour échapper à de justes poursuites. La vertu cherche à se concilier des amis. Le vice ne se propose que d’inspirer de la crainte ; il sent qu’il doit être haï, il ne veut pas que ses ennemis puissent lui nuire ; il n’épargne que ceux dont il n’est pas connu.

Une république ne pourroit pas subsister avec des démocrates qui n’auroient ni justice, ni humanité dans le cœur ; ils ne tarderoient pas à s’entre-détruire, en admettant que les autres peuples les abandonnassent à leur propre fureur. Aussi mon espérance se fonde t-elle principalement sur la génération qu’une bonne éducation aura formée aux vertus républicaines ; elle sera courageuse sans cruauté, laborieuse sans cupidité, éloquente par sentiment, généreuse par affection, docile par raison ; sa politesse sera franche, parce qu’elle sera sans intérêt.

O combien de pères auroient besoin des leçons qu’on donne à leurs enfans ! Ce qui peut arriver de plus heureux, c’est qu’ils n’étouffent pas, par leurs discours et leurs exemples, les semences de vertu que ré-[63]pandront de sages instituteurs : car alors le mal se perpétueroit de postérité en postérité, et on n’auroit fait que dessiner de grands plans, au lieu de construire un bel édifice. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1(I) Voyez la lettre d’un prisonnier, dans le Spectateur François ; mes discours sur les prisons, dans l’Ouvrage qui a remporté le prix d’utilité en 1787, et dans la nouvelle Encyclopédie.