Cita bibliográfica: Jacques-Vincent Delacroix (Ed.): "VIe Discours.", en: Le Spectateur françois pendant le gouvernement révolutionnaire, Vol.1\006 (1794), pp. 48-54, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4600 [consultado el: ].


Nivel 1►

VIe Discours.

Nivel 2► Dans une révolution aussi étonnante que la nôtre les scènes varient, mais les pensées sont au fond à-peu-près les mêmes dans chaque classe d’individus : si je publiois [49] toutes les lettres que je reçois, on verroit que celles des ex-nobles expriment les mêmes regrets, les mêmes vœux ; que celles des prêtres contiennent les mêmes lamentations ; celles des riches les mêmes frayeurs ; celles des marchands les mêmes murmures ; celles des prisonniers les mêmes reproches. Aussi ne donné je le jour qu’aux lettres qui offrent quelques traits particuliers. Par exemple, en voici une d’un noble qui me semble mériter que je la distingue de celles que j’ensevelis dans l’oubli.

Lettre.

Nivel 3► Carta/Carta al director► Je commence à me lasser de vivre d’illusions. Depuis trois ans, je me suis bercé de l’idée que nous touchions au terme de notre révolution. J’avois d’abord placé mon espérance dans l’arrivée des Prussiens ; il a plu à ces messieurs de rétrograder, et de nous restituer toutes leurs conquêtes : les uns ont attribué cette retraite à un accord particulier ; d’autres, à la crainte et au dépérissement de leur armée : n’importe la cause, elle m’a paru dans le temps un grand malheur. J’ai ensuite eu beaucoup [50] de confiance dans les rebelles de la Vendée, et j’ai cru voir revivre en eux l’antique courage des Gaulois qui se précipitoient nuds, et presque sans armes, sur les légions romaines ; mais cette grande ardeur s’est éteinte, et au lieu de courir sur nos canons comme autrefois, ils nous abandonnent ceux qu’ils nous ont pris. Il semble qu’ils n’aient plus su attaquer depuis qu’ils ont été en état de se défendre. Il n’est résulté de leurs entreprises téméraires que des meurtres, que des incendies, et pas le moindre acheminement au rétablissement de la monarchie et de nos privilèges. Je ne vous dissimule pas que j’aurois mieux aimé devoir notre résurrection à l’enthousiasme et au fanatisme de mes compatriotes, qu’à la valeur des étrangers. Mais il ne faut plus compter sur cette troupe exténuée, abandonnée à sa propre foiblesse, et qui ne revit plus que dans quelques brigands indignes de faire cause commune avec la nôtre.

J’avois reporté mes espérances sur ce général autrichien qui s’est montré si formidable à nos bataillons, et nous a ravi avec tant de rapidité nos conquêtes ; mais sa tactique est devenue tout-à-coup si pru-[51]dente, elle se développe avec tant de lenteur, qu’il semble ne travailler que pour les générations futures ; jusqu’à présent ses succès ont été plus funestes à ceux qu’il sembloit vouloir protéger, qu’aux républicains qu’il prétend subjuguer.

Quoique je n’aie jamais beaucoup compté sur le secours des Espagnols, leurs premières conquêtes m’avoient ébloui ; mais je n’ai pas tardé à voir que l’or leur avoit ouvert des villes dont le fer les chasseroit.

On nous a beaucoup parlé des Anglois. Ce peuple qui n’aime pas la noblesse et se défie des prêtres, quoiqu’il leur fasse l’aumône, s’épuisera-t-il pour replacer nos évêques et recréer nos marquis ? Il prendra nos colonies, nous vendra notre sucre ; et content de nous avoir enlevé les branches les plus florissantes de notre commerce, il abandonnera des alliés qui auront rempli ses vues, en facilitant ses usurpations.

Oui, je le sens, l’espoir s’éteint de jour en jour au fond de mon cœur ; je n’écoute plus qu’avec dégoût les rêves des sociétés où je vis ; leur joie momentanée me fait pitié, parce qu’elle est toujours suivie de nouveaux revers qui les replongent dans [52] une douleur plus profonde ; ils n’aiment à s’abreuver que de mensonges ; ils ont pour la vérité la même aversion que les hydrophobes ont pour l’eau. Quant à moi, je commence à considérer notre position sous son véritable point de vue, et j’ai résolu d’abandonner le parti auquel je suis demeuré trop long-temps attaché : il criera à la lâcheté, mais de quelle utilité a été pour moi son estime ? elle ne m’a servi qu’à partager ses sollicitudes et ses dangers. Puisque je ne puis plus être de moitié dans ses illusions, pourquoi m’associerois-je à ses funestes réalités ? Mon orgueil ne m’attire que des humiliations ; celui dont je ne veux pas pour mon égal, me traite comme son inférieur. Je suis las de feindre le patriotisme avec la multitude, et de reprendre mon opinion avec un petit cercle, comme un habit qu’on n’ose porter en public de peur qu’il ne vous attire des huées et des injures.

La dissimulation ne réussit pas autant qu’on le croit, et je me suis apperçu plus d’une fois qu’avec ma finesse et mon faux langage je n’en imposois pas aux hommes les plus grossiers, et qu’ils devinoient trop [53] bien à ma pensée. Lorsque je me verrai réuni avec mes prétendus amis, captif comme eux, ruiné, agité de la même crainte d’être déporté, qu’aurai-je gagné à avoir persisté dans leur avis ? Je ne connois que deux partis : combattre ou se rendre. Nous sommes hors de combat, il faut céder : voilà ma dernière pensée ; j’y veux tenir. Si la contre révolution me surprend démocrate, mon sort ne sera pas pire que celui du peuple auquel j’aurai uni ma destinée ; si, comme je le crois, la république s’affermit pour jamais, je jouirai de la liberté et de l’égalité qui seront le partage de tous. D’après cette profession de foi, je vous prie de me considérer comme un de ceux qui peuvent correspondre avec vous, sans danger ni pour l’un, ni pour l’autre. ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 3

Réponse.

Carta/Carta al director► Votre conversion est le fruit de la réflexion ; elle en est plus sûre. N’aspirez point aux emplois publics, ils doivent être la récompense d’un zèle plus ardent et plus prompt que le vôtre. Marchez avec la foule, mais ne cherchez pas à la précéder ; ce [54] n’est pas ici le cas de dire que les derniers deviendront les premiers. Comme vous n’avez rien fait pour la république, tout ce que vous avez à désirer dans ce moment, c’est qu’elle ne fasse rien contre vous. ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 2 ◀Nivel 1