Cita bibliográfica: Jacques-Vincent Delacroix (Ed.): "IIIe Discours.", en: Le Spectateur françois pendant le gouvernement révolutionnaire, Vol.1\003 (1794), pp. 20-25, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4597 [consultado el: ].


Nivel 1►

IIIe Discours.

Entretien avec un ancien Magistrat.

Nivel 2► On prétend que l’homme est un être communicatif ; qu’il aime la société parce qu’elle lui fournit le moyen d’épancher son cœur, de faire partager ses affections. J’avoue que je suis du nombre de ceux qui éprouvent le plus ce besoin ; aussi je ne crains rien tant que la solitude. Peu m’importe le personnage que le hasard m’amène, pourvu qu’il parle et qu’il m’écoute.

Nivel 3► Relato general► Il y a quelques mois, je rencontrai dans un jardin public un homme qui conservoit encore un certain air de gravité ; il sembloit éviter les regards des citoyens. Je l’observai de plus près, et je reconnus, sous un costume obscur, un ancien magistrat qui ne tarda pas à se rappeller que j’étois un de ceux qui avoient plus d’une fois réclamé avec zèle la justice pour les opprimés. Diálogo► J’allai à lui, et lui dis d’un ton fait pour le rassurer : que je suis satisfait de vous revoir ici ; puissiez-vous toujours res-[21]pirer un air aussi pur ! J’en jouis, me répondit-il, jusqu’à ce que la fatalité me réunisse à mes anciens collègues, et me fasse partager leur triste destinée. Je m’arrête sur le présent et n’ose sonder l’avenir : peut-être, lui repliquai je, n’osez-vous pas non plus vous reporter sur le passé, vous y verriez tant de sujets de repentir ! – Eh quoi ! me demanda-t-il, voulez-vous aussi vous mêler à nos persécuteurs, et abuser comme eux de notre foiblesse ? – A Dieu ne plaise ! je respecte le malheur ; mais ce sentiment, si naturel aux ames sensibles, ne ferme pas mes yeux sur les fautes qui ont attiré les persécutions dont vous vous plaignez. Pouvez-vous vous dissimuler que depuis le jour où vous avez été tirés du néant où Louis XV vous avoit plongés, vous n’avez jamais cherché à justifier l’idée que la France avoit conçue de votre résurrection ; que plus animés du desir d’humilier vos rivaux que de vous créer des admirateurs, vous ayez pris plaisir à faire parade de votre force et jamais de votre justice ? N’étoit-ce pas un moyen sûr d’exciter votre haine, que de solliciter d’utiles réformes, que d’essayer de déraciner les abus dont se nourrissoient [22] vos appuis, et d’applanir les obstacles qui rendoient les approches du sanctuaire des loix si difficiles à l’indigence ? Vous vous disiez les protecteurs du peuple, l’avez-vous jamais protégé contre l’orgueil des grands et la cupidité du clergé ! L’innocence et le malheur combattoient-ils à armes égales sous vos yeux contre le crédit et la richesse ?

Lorsque vous déployiez le plus d’énergie contre l’autorité royale, ne s’agissoit il pas toujours plus de vos privilèges que des intérêts de la multitude ? Les juges les plus surchargés d’affaires n’étoient-ils pas ceux dont l’iniquité étoit la plus expéditive et la plus audacieuse ? N’ai-je pas vu le pupille succomber avec la loi qu’il invoquoit en vain contre deux magistrats qui l’ont dépouillé de son bien, et osé dire qu’ils avoient supprimé les pièces justificatives du compte qu’ils lui rendoient ?

Ah ! si je vous rappellois toutes les causes où le bon droit a été sacrifié à l’intrigue, à l’opulence, à la séduction, vous avoueriez que vos collègues expient les fautes de la magistrature. Elle ne pouvoit se soutenir que sur la justice ; et au lieu de s’appuyer [23] sur cette colonne qui faisoit sa force et sa splendeur, elle s’est reposée sur le sentiment de sa puissance. Aujourd’hui, abattue, foulée aux pieds, qu’elle essaie de se relever ; ce ne sera pas le peuple qui l’aidera à remonter sur son tribunal. Il n’ignore pas qu’elle ne desire d’y être replacée que pour pouvoir exercer ses vengeances ; elle ne rendroit qu’injustices pour injustices ; l’humanité ne verroit que changer la forme des sacrifices et l’ordre des victimes.

Si vous n’aviez, reprit l’ex-magistrat, que de pareilles pensées à me communiquer, que ne me laissiez-vous à la solitude que je cherche. – J’imaginois que vous ne seriez pas fâché de trouver la vérité, quelque triste qu’elle fût. A présent, si vous voulez, je vous offrirai quelques consolations. – Il ne m’en reste plus, je n’en pourrois puiser que dans de fausses espérances. – Ce n’est pas de celles-là que je vous présenterai ; je les laisse à l’obstination de la vanité, à l’orgueil imprévoyant ; je tire les miennes de la raison, de l’ordre de choses où nous vivons. Pourquoi souffrez-vous dans ce moment ? c’est parce que vous vous occupez sans cesse de ce que vous étiez, et que vous [24] ne considérez jamais ce que vous êtes redevenu. Si vous ne voulez sauver en vous que le magistrat, votre mal est sans remède. Si vous voulez préserver le citoyen, vous le pouvez encore. Qu’est le point d’où vous êtes déchu, en comparaison des hautes destinées d’où nous avons vu précipiter ces grands personnages que vous osiez à peine contempler dans leur gloire ? Ne vous reste t il pas le sentiment d’une existence qui ne dépend que de la loi commune à tous ceux avec qui vous vivez ? Eh bien ! cédez à cette loi qui nous commande à tous sans distinction ; imaginez que vous avez concouru à sa création par l’organe de nos représantans ; avec cette pensée vous n’obéirez plus en esclave, vous agirez en maître ; vous n’aurez pas plutôt oublié vous-même ce que vous étiez autrefois, que personne ne daignera s’en souvenir ; confondu dans une égalité qui n’humilie que les sots, vous y trouverez la sécurité qu’y rencontrent ceux qui s’y plongent avec franchise. Bientôt vous surnagerez avec vos talens et vos vertus, et vous finirez par plus gagner que vous n’aurez perdu ; à ces mots, je vis la physionomie de l’homme qui m’écoutoit se [25] relever de son abattement, et son corps s’agiter. – Vos paroles, me dit-il, opèrent dans mes idées un changement rapide ; je sens que vos vérités valent mieux que mes chimères : oui, continua-t-il après un moment de silence, j’y renonce, je vais porter la sécurité au sein de ma famille : elle sera d’abord étonnée de me voir transformé en citoyen, mais je suis son chef, et je dois la sauver du danger qui la menace ; nous vous devrons la vie et la fortune. ◀Diálogo

J’ai vu depuis ce nouveau converti ; il m’a paru de plus en plus raffermi dans sa croyance, et il ne m’a jamais rencontré sans me témoigner, par un geste expressif, de l’estime et de la reconnoissance. ◀Relato general ◀Nivel 3 ◀Nivel 2 ◀Nivel 1