Le Monde: Chapitre XI.

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Chapitre XI. <sic>

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Histoire.

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Racconto generale

Une femme tendre, mais d’une humeur impérieuse, écrivit autrefois à son amant, sur le visage duquel elle avoit vu quelques traces de chagrin ;

Lettera/Lettera al direttore

« vous êtes triste, & j’en ignore la cause : est-ce-là l’empire que j’ai sur votre cœur ? apprenez-moi au plutôt de quoi il est question : je verrai si je dois vous permettre de vous affliger, en attendant je vous le défens. »
Cette lettre fut confiée par l’amant à un indiscret, avec l’intention d’obéir ; le confident, petit maître audacieux & bavard malin, en répandit le secret pour faire jaser aux dépens de son ami. Quelques Philosophes, autrement dit, quelques faux ennemis des femmes, affecterent de se scandaliser ou se scandaliserent véritablement du ton despotique qui régnoit dans ce billet ; leur jugement courut, on se demanda le lendemain « s’il étoit d’un homme raisonnable & d’un homme d’honneur (à quelque dégré qu’on pût supposer sa passion) de laisser prendre ces marques d’empire à une maîtresse, & d’en faire la regle de sa conduite ». On juge que bien des gens ne demanderent pas mieux que de voir cette question devenir un sujet de dispute ; en effet on disputa beaucoup, les femmes se virent bien & mal définies : cela n’étonnera personne ; aussi n’est-ce pas là ce qui m’excite à revenir aujourd’hui à cette vieille querelle.

Metatestualità

Je me propose un objet plus utile, & le voici. Parmi tous ces disputeurs il y avoit peu de gens sinceres, les plus animés même ne l’étoient pas. La nature peut-être n’a pas permis que les femmes, (si elles ont les défauts qu’on leur reproche) fussent aussi méprisées que connues. Ceci n’est que conséquence d’un principe dont nous convenons assez généralement ; c’est qu’elles sont nécessaires à notre bonheur. Or si nous les méprisions tant, nous les haïrions, & la nature y perdroit trop. Pourquoi donc en parler avec ce mépris déclaré, si on ne les méprise pas comme on dit, & même comme on voudroit ? c’est une lâcheté ; & cette lâcheté est pleine d’imprudence : tel qui ne s’en vantera jamais (comme de raison) a payé peut-être bien cher le plaisir commun de satisfaire un moment son orgueil & sa malignité. Je prouverai par une histoire assez singuliere que ce n’est pas ici une supposition ; mais avant que de commencer à la raconter, je suis obligé de remonter à la dispute dont j’ai d’abord parlé.
La question qui y avoit donné lieu courut le monde, fut imprimée dans tous les Journaux, passa, par ce canal, chez l’étranger le plus éloigné, & devint, pour ainsi dire, citoyenne de l’univers. En Angleterre elle agita tous les esprits. Les Anglois aiment moins les femmes que nous, & en parlent tout aussi mal, en cela moins coupables que nous-mêmes, puisqu’ils trahissent moins leur conscience (a)1. Il y eut à Londres des fanfarons qui dirent beaucoup plus, & beaucoup plus mal qu’ils ne pensoient. Il y en eut un qui outra la mesure en enveloppant toutes les femmes dans la même opinion. Cette épidémique hypocrisie lui étoit d’autant moins permise qu’il avoit protesté d’avance contre, en jurant à une maîtresse tendre autant d’estime que d’amour. Il en fut puni, & un homme d’esprit raconte à ce sujet une aventure intéressante & singuliere ;

Metatestualità

c’est celle que j’ai annoncé, & la voici.
Milord L * * * qui avoit pris beaucoup de part à cette querelle, dit-il, se trouvant un jour à la maison de campagne d’un de ses amis, se trouva forcé par quelque insomnie de se lever aussi-tôt que le soleil, c’est à-dire si matin que ne trouvant personne qui voulut imiter sa diligence, il prit le parti de faire seul quelques tours de promenade pour éviter l’ennui. Il connoissoit peu les environs, mais ne se défiant point qu’il put s’égarer dans un lieu qui n’est qu’à quelques milles de Londres, il se livra insensiblement au plaisir de parcourir un des plus beaux cantons de Midlesex. On sçait qu’une des propriétés de l’Angleterre, est d’être en tous tems couverte de verdure. La terre & les arbrisseaux se disputent l’éclat de cette couleur ; & comme tous les champs y sont environnés de hayes, qui ne sont jamais sans feuillage, on les prendroit pour autant de Jardins, qui conservent le même agrément dans toutes les saisons. Mylord L * * * ne se lassant point de regarder de tous les côtés où il remarquoit des ouvertures, s’écarta beaucoup dans l’espace d’une heure, & s’apperçut enfin qu’il ne lui seroit pas aisé de retourner sur la même route. Il rit de son imprudence ; cependant ayant jetté les yeux de tous les côtés, il apperçut à quelque distance le sommet d’une maison. Il en prit le chemin, pour finir tout d’un coup son embarras : la croyant une métairie, son dessein étoit d’y demander un guide ; mais il distingua bientôt, malgré la simplicité du bâtiment, que ce devoit être quelque lieu de plaisir, & que la solitude où elle étoit située n’avoit point empêché qu’on ne prit beaucoup de soin pour l’embellir ; cependant la propreté & le bon goût y éclatoient plus que les richesses. Les environs n’étoient que des prairies, telles que je les ai représentées, & l’on n’avoit pas eu besoin d’y prêter des ornemens à la nature. L’avant-cour étoit un de ces beaux boulingrins, qui se trouvent en Angleterre dans toute leur perfection, soit parce que l’herbe y est propre d’elle-même à les former, soit parce que les Anglois, qui en sont les inventeurs, (a)2& qui en font un autre usage que nous, réussissent mieux que nous à leur donner cet air perpétuel de netteté & de fraîcheur qui en fait des promenades délicieuses. La cour étoit séparée du boulingrin par un mur, & n’avoit pas plus de longueur que la face du bâtiment, dont tout le corps consistoit en un pavillon, allongé par deux cabinets irréguliers qui le terminoient de chaque côté. A la porte de la cour s’offroient deux cabinets de verdure dont le feuillage étoit mêlé de fleurs, & comme il ne paroissoit aux environs nulle trace de chevaux & de voitures, on auroit pris cette face de la maison pour celle du jardin. Mylord L * * * admira quelque tems un si beau lieu, & n’étant pas moins surpris du silence qu’il y voyoit régner, il entra dans un des cabinets de la porte pour s’y reposer un moment.

Eteroritratto

A peine étoit-il assis qu’il apperçut à l’entrée du boulingrin une jeune Dame qui revenoit seule des prairies, & qui s’avançoit vers la maison. On s’attend peut-être à la description de ses charmes qui ne finiroit pas sitôt que celle du lieu ! mais on doit supposer qu’elle étoit ravissante : elle l’étoit en effet. Elle étoit vêtue avec négligence plutôt qu’avec simplicité, car sans le moindre air de parure son habillement étoit riche, & le désordre même dans lequel il paroissoit, lui donnoit un air de noblesse, par le peu de cas qu’elle sembloit faire de l’ornement. Sa tête étoit couverte d’un chapeau rond à l’angloise, qui ne diminue pas, comme on le sçait bien, l’éclat du teint ni la finesse des yeux. Elle portoit dans une corbeille différentes fleurs qu’elle avoit cueillies dans les champs voisins ; & ne se croyant vue de personne, elle marchoit d’un pas lent, comme ensevelie dans une profonde méditation. L’admiration du Seigneur Anglois ne faisant qu’augmenter, il résolut de se tenir caché dans le cabinet pour jouir plus librement d’une si belle vue. Son dessein étoit d’attendre que la Dame fut entrée, & de chercher quelqu’un de qui il put apprendre son nom ; mais la fatigue d’une longue promenade la tenta elle-même de se reposer en arrivant à la porte. Elle s’assit dans le second cabinet, sans remarquer que l’autre fut occupé. Après s’être amusée quelques momens avec ses fleurs, elle tira un ouvrage de broderie qui étoit aussi dans sa corbeille, & elle se mit à travailler avec assez d’attention ; mais paroissant tout d’un coup rappellée à elle-même par quelque nouvelle pensée, ses mains devinrent immobiles sans quitter leur ouvrage, & elle se livra toute entiere à sa distraction. Un quart-d’heure se passa sans qu’elle parut se détacher un moment de l’objet qui fixoit son imagination. Enfin jettant sa toile dans la corbeille, elle étendit les bras, comme l’on fait en sortant du sommeil, & elle se mit à réciter d’un ton passionné quelques Vers d’une Tragédie Angloise (a)3dont voici le sens.

Citazione/Motto

« Ce petit espace de terre a plus de charmes pour moi que les vastes Etats de mon père. Les bornes de mes desirs sont plus étroites encore que celles de mes regards. On ne cherche point le bonheur au dehors quand on peut le trouver en soi-même, & dans ce qu’on possede sans partage & sans allarmes, &c. »
Mylord L * * * aussi étonné de ce qu’il entendoit que de tout ce qu’il avoit vu, oublia que le moindre mouvement pouvoit le trahir. Quelque bruit qu’il fit sans y penser avertit la Dame qu’elle étoit écoutée, & la fit sortir aussi-tôt pour sçavoir de qui. Elle apperçut le Mylord, qui n’étoit pas d’une figure à lui causer de l’épouvante, & le reconnoissant à plusieurs marques pour un homme au-dessus du commun, elle reçut civilement les excuses qu’il lui fit de l’avoir interrompue. L’entretien se lia par le récit de l’inquiétude où il s’étoit trouvé sur sa route, & de l’embarras où il étoit encore pour regagner le lieu d’où il étoit parti. Elle eut la politesse de lui offrir des rafraîchissemens : il ne se fit pas presser pour les accepter ; la porte s’ouvrit, & tout ce qu’il apperçut en entrant confirma l’idée qu’il avoit prise de cette élégante demeure. La cour étoit une autre espece de jardin par ses compartimens & ses embellissemens de verdure : plusieurs statues achevoient de l’orner. Pour l’intérieur de la maison, rien n’étoit si bien entendu que la distribution des appartemens, ni plus propre & de meilleur goût que les meubles. Sur quelques ordres donnés secretement, on ne tarda point à servir un déjeûner aussi délicat que s’il eut été fait pour le paroître. Les Domestiques qui se présenterent étoient en petit nombre; c’étoient deux femmes & un petit more, mais il ne manquoit rien à leur figure & à leur ajustement. La conversation roula d’abord sur les charmes d’une si belle solitude, & sur l’heureux hazard qui avoit produit une partie de table aussi imprévue. Mylord L * * * aussi plein de respect que d’étonnement, n’osoit la faire tourner sur ce qui excitoit beaucoup plus son admiration. Mais sa compagne qui devinoit aisément ce qui se passoit dans son esprit, & qui avoit déja résolu de se faire un divertissement de sa surprise & de sa curiosité, fut la premiere à lui parler d’elle-même & du genre de vie qu’elle menoit dans cette retraite. Elle lui apprit qu’elle y vivoit seule depuis trois ans, & qu’elle se trouvoit aussi heureuse que le premier jour ; que par le secours de la Philosophie, dont elle faisoit son étude continuelle, elle étoit parvenue à se délivrer des foiblesses de son sexe, & à se composer un fort digne d’envie ; qu’elle ne connoissoit rien dans le monde qui pût lui causer les troubles de la crainte & les impatiences du desir ; que la lecture, la promenade, la Peinture & la Musique étoient sa principale occupation, & ne lui laissoient point un seul vuide qui demandât d’être rempli par d’autres amusemens ; que s’il vouloit passer avec elle une partie de la journée, il connoîtroit par ses yeux l’emploi qu’elle faisoit de son tems, & les ressources qu’elle trouvoit sans cesse autour d’elle contre l’ennui. Enfin ce discours qu’elle accompagna de toutes les graces qui sont le principal charme de la beauté, & de cet air de liberté & d’enjouement que la satisfaction du cœur répand dans les manieres, fit tant d’impression sur le Seigneur Anglois, que loin de refuser l’offre qu’elle lui faisoit de demeurer une partie du jour avec elle, il auroit fait vœu sur le champ de ne la plus quitter de sa vie. On se leva ; la Dame pour aller quitter l’habit négligé du matin, & le Seigneur pour l’attendre dans le jardin, où elle prit soin elle-même de le conduire. Il y trouva de quoi satisfaire plus que jamais ses yeux dans la beauté du parterre, dans la variété des fleurs & de tous les ornemens qui avoient été rassemblés pour l’embellir, & dans les allées d’un bois où l’exacte proportion, la fraîcheur & la netteté se disputoient l’avantage. En se promenant seul, il réfléchissoit sur une rencontre aussi extraordinaire, & sur les suites qu’elle alloit avoir pour lui-même. Son cœur sentoit déja combien il étoit difficile auprès d’une personne si charmante d’être long-tems aussi tranquille & aussi libre qu’elle. Mais ce n’étoit rien en comparaison de ce qu’il éprouva, lorsque la voyant reparoître dans l’habit le plus galant, & parée de tout ce qui pouvoit relever son éclat naturel, il la prit moins pour une mortelle que pour la Déesse d’un lieu qu’il avoit déja comparé à l’Olympe. Elle affecta de ne pas s’appercevoir de son trouble, & l’ayant invité de retourner au sallon, elle le conduisit de-là dans divers cabinets, où elle lui fit voir une collection des meilleurs livres, & de quantité de bons tableaux dont plusieurs étoient son ouvrage. Ensuite ouvrant la porte d’une salle voisine, elle le pria de s’y reposer, tandis qu’elle alloit lui donner pour amusement un petit concert, composé d’un clavessin qu’elle touchoit elle-même, d’un violon, dont son more jouoit d’une maniere supportable, & de deux voix qui étoient ses deux femmes. Elle commença en effet à lui faire entendre ce qu’il y a de plus fin dans les compositions de Naples & de Milan. Ses femmes chanterent avec beaucoup de propreté & de méthode, & elle chanta elle-même quelques Solo avec tout le goût & toute la grace imaginables. L’enchantement n’étoit pas fini. il <sic> continua de la même force au dîner, qui n’eût pas été plus délicat ni servi plus régulierement au milieu de Londres. Mylord devenu plus familier par l’habitude, conjuroit sa compagne de lui faire voir plus clair dans cette abondance de merveilles, & de lui apprendre du moins à qui il étoit redevable de tant de faveurs. Quelquefois il croyoit se remettre son visage, & comparant sur-tout le tems qu’elle avoit passé dans la solitude avec le souvenir de ce qui étoit arrivé trois ans auparavant à la fille de M * * * * *, qui avoit disparu de Londres avec le Maître-d’Hôtel de son pere, il ne doutoit pas que ce ne fut cette Dame, qui avoit préféré la satisfaction de son cœur à son honneur & à sa fortune. Mais pensant qu’il ne l’avoit jamais vue d’assez près pour la reconnoître parfaitement, il craignoit de faire outrage à celle qui le traitoit avec tant de bonté, par une conjecture qui ne pouvoit s’accorder avec l’élévation de son esprit & de ses sentimens. Il laissa échapper néanmoins quelques mots équivoques, dont il lui parut qu’elle comprenoit le sens. Elle rougit : il s’expliqua plus ouvertement, & lorsqu’elle l’entendit parler du Maître-d’Hôtel & du bonheur qu’il avoit eu de plaire à la fille d’un des premiers Seigneurs de Londres, elle traita cette aventure de fable indigne, & elle se plaignit de la malignité du Public, qui empoisonne tout par la médisance ou la calomnie ; ensuite s’appercevant qu’elle s’étoit exprimée avec un peu de chaleur, elle rompit tout d’un coup sur cette matiere. Mylord affecta de lui faire des excuses ; elle les reçut, en tâchant avec adresse d’écarter ses soupçons. Il n’ajouta rien qui put marquer qu’elle les conservât : mais de quelque maniere que l’article du Maître-d’Hôtel dût être expliqué, il demeura persuadé qu’il parloit à l’héroïne de l’aventure. Cependant la conversation ayant pris un autre tour après le dîner, Mylord qui n’avoit rien de plus nouveau à raconter que la dispute qui s’étoit levée à Londres sur l’empire des femmes, fit valoir le zele avec lequel il avoit soutenu leurs intérêts, & donna un tour fort odieux aux raisonnemens de leur principal adversaire. L’ayant nommé dans son récit, il remarqua que ce nom réveilloit l’attention de la Dame, & qu’il lui causoit de la surprise : elle en devint plus curieuse sur les moindres circonstances ; elle se fit répéter tout ce qu’il y avoit d’offensant pour son sexe dans les écrits qui avoient été publiés ; elle demanda plusieurs fois s’il étoit sûr qu’ils fussent de la personne que Mylord avoit nommé. Quoi ! disoit-elle, avec un air de ressentiment qu’elle ne pensoit pas même à déguiser, c’est lui qui a soutenu qu’un homme ne peut se soumettre sans honte aux volontés d’une femme ? c’est lui qui nous traite de créatures foibles, imparfaites, légeres & capricieuses, qui prétend que nous ne sommes bonnes qu’à la chaîne, pour le plaisir & l’amusement de l’homme qui nous tient captives ! c’est lui qui doute si nous avons une ame raisonnable, & si après avoir servi à la propagation & à l’amusement du genre humain, notre sort ne sera pas de reprendre dans le corps des hommes la sorte de côte que nous avons eue dans notre origine ! c’est lui qui propose au gouvernement de nous interdire toute sorte de commerce les unes avec les autres, parce que nos vices sont contagieux dans notre espece, & que nous corrompant ainsi mutuellement nous en sommes moins dociles sous le joug pour lequel nous sommes nées ! c’est lui qui met cette ridicule différence entre les animaux & nous, qu’ils s’apprivoisent par la société de leurs pareils, au lieu que celle des nôtres nous rend plus capricieuses & plus indomptables ; d’où il conclut que pour nous rendre douces & aimables, il faut nous tenir autant qu’on peut dans la solitude ? quoi ! c’est lui ? c’est Mylord C * * ? elle se fit confirmer ainsi mille fois la même chose, & n’en pouvant douter après toutes les assurances qu’elle reçut, il lui échappa de dire amerement qu’il s’en repentiroit. Mylord L * * fort éloigné de deviner la cause de tant de vivacité, l’attribua à l’intérêt général qu’une femme doit prendre à l’honneur de son sexe, & l’envie de plaire lui fit employer tout son esprit à soutenir un parti si charmant. On paroissoit l’ecouter, mais avec des distractions continuelles : il échappoit même quelquefois des soupirs, & Mylord crut voir couler quelques larmes des plus beaux yeux du monde. Cet entretien dura long-tems, quoiqu’assez languissant d’une part, tandis qu’il étoit fort animé de l’autre. Au moment qu’ils s’y attendoient le moins tous deux, ils virent entrer dans une cour de derriere dont la porte répondoit au chemin des voitures, & sur laquelle donnoient deux des fenêtres de la salle à manger où ils étoient encore, une chaise dont la glace étoit assez claire pour y laisser voir un homme. Mylord le reconnut aussi-tôt pour C * *, ce même adversaire des femmes dont il s’efforçoit de détruire les argumens. La Dame marqua plus de satisfaction que d’inquiétude : le connoissez-vous, lui dit-elle en le regardant ? assurément, répondit-il, c’est C * *, l’adversaire de votre sexe & le mien. Eh bien, reprit-elle en l’interrompant, je suis ravie qu’il arrive plutôt que je ne l’attendois ; vous aurez une scene qui sera réjouissante pour vous : hâtez-vous de me suivre, ajouta-t-elle ; & le prenant par la main, elle le fit entrer dans un petit cabinet qui n’étoit séparé de la salle que par une cloison. Ne sortez point, lui dit-elle, que je ne vienne moî-même vous avertir, & ne perdez pas un mot de tout ce que vous allez entendre. Commençant à se défier d’une partie de la vérité, il répondit malignement que ce ne seroit jamais lui qui disputeroit à une personne comme elle, le droit de commander en souveraine, & qu’il lui juroit une obéissance absolue. Mylord C * * étoit descendu de sa chaise, & sans s’arrêter à demander des explications aux Domestiques, il vint droit à la salle en homme à qui les chemins de la maison étoient familiers. Il n’y trouva que la Dame qui s’étoit remise sur la chaise, & qui ne la quitta point en le voyant paroître. Cette froideur & l’air dont elle le regarda le déconcerterent un peu ; cependant comme il la voyoit parée avec plus de soin qu’elle n’étoit tous les jours, il en prit occasion de lui dire quelque chose de civil sur ce surcroît de charmes, dont elle avoit relevé ses agrémens naturels. Vous me fatiguez par un compliment si fade, lui dit-elle d’un ton fort dur, & pour vous déclarer tout ce que je pense, votre présence elle-même m’importune ; je vous défens de mettre ici le pied sans avoir reçu mes ordres ; si cette condition vous gêne, n’y reparoissez jamais : elle se leva après ces paroles, & s’approchant d’une fenêtre, elle affecta de lui tourner le dos.

Metatestualità

Cette scene mériteroit d’être représentée avec toutes les couleurs qui pourroient la rendre intéressante : mais je présente le fond du tableau ; c’est à l’imagination du Lecteur à le remplir.
Qu’on se figure une femme irritée qui a ses raisons pour feindre de ne le pas être, & qui dans la résolution d’humilier un Amant dont elle commence à sentir la tyrannie, ne veut donner que l’air de fierté & de mépris à son ressentiment. De l’autre côté, un homme amoureux, mais gâté par les tendres complaisances d’une maîtresse passionnée, & accoutumé à se voir obéir en maître, qui doute du sens qu’il doit donner à un langage tout nouveau, qui le prend d’abord comme un badinage, qui essaye ensuite de le faire cesser avec hauteur, & qui voyant que cette voie lui réussit mal, prend le parti de fléchir, pour conserver un cœur qu’il craint de perdre, & de recevoir en dépit de lui-même des loix qu’il est accoutumé à donner. Il fut poussé jusqu’à se croire obligé, pour rentrer en faveur, de demander grace à genoux ; il versa même des larmes, auxquelles le dépit eut peut-être autant de part que la tendresse ; cependant tout ce qu’il put obtenir, fut la permission d’espérer mieux de l’avenir. Il fut contraint par un ordre absolu de retourner sur le champ à Londres, & de promettre qu’il recommenceroit à traiter l’amour avec autant de respect & de soumission que dans la naissance de ses sentimens. Aussitôt qu’il fut parti, la Dame se hâta de délivrer Mylord L * * * de sa prison. Vous avez tout entendu, dit-elle, jugez si votre adversaire est aussi redoutable que vous vous l’étiez figuré. Après l’avoir forcé de partir, je ne puis vous retenir ici plus long-tems avec bienséance : d’ailleurs la nuit approche, & vous n’avez pas moins d’une lieue à faire : partez, je vais vous donner des guides ; mais n’oubliez pas, ajouta-t-elle, tout ce que vous venez d’entendre, & ne manquez pas pour l’honneur de mon sexe d’en instruire promptement le Public : cachez seulement mon nom si vous croyez le connoître. Elle exigea de lui cette promesse avec serment, & malgré toutes les instances qu’il lui fit pour être souffert plus long-tems, elle le conduisit à sa porte, où il trouva une chaise & deux porteurs auxquels elle avoit déja donné ses ordres. Il lui demanda du-moins la permission de la revoir : je ne vous chasserai pas, lui dit-elle, lorsque votre politesse vous ramenera vers ma maison. Ses porteurs se mirent en marche à grands pas : l’obscurité ne lui permit pas d’étudier le chemin ; mais il se proposoit bien de gagner ces deux hommes, & d’en tirer à toute forte de prix le nom de la Dame & du lieu. Etant arrivé au Château où ils le conduisoient, sa premiere attention fut de les presser d’entrer, sous prétexte de leur faire prendre un peu de repos. Ils feignirent d’y consentir; mais pendant qu’on se faisoit attendre avec de la lumiere, ils se déroberent adroitement, & les soins qu’on prit pour les rejoindre furent inutiles. Mylord, quoiqu’au désespoir de s’être trompé dans ses mesures, se consola par l’espérance de reconnoître le lendemain sa route. Il cacha son aventure à ses amis, & le soleil éclairoit à peine l’horison, que se recommandant à la fortune & à l’amour, il reprit le chemin qu’il croyoit avoir suivi la veille. Il marcha d’abord avec assez de certitude ; mais la ressemblance des prairies & le grand nombre de passages qui se présentoient à toutes les hayes, confondirent bientôt ses idées. Il employa une partie du jour à des recherches inutiles, jusqu’à ce que la fatigue & la faim le forcerent d’abandonner son entreprise : à peine se reconnut-il assez pour revenir sur ses pas. Cependant avec le secours d’un homme du canton, qu’il prit avec lui les jours suivans, il découvrit enfin le terme auquel il aspiroit : c’étoit le quatrieme jour ; mais quelle fut sa surprise de trouver la demeure vuide, & maison à louer sur la porte ! il n’en croyoit pas ses yeux. Il frappa en mille endroits, doutant toujours si l’on ne se faisoit pas un jeu de sa peine & de son embarras. L’habitant d’une chaumiere voisine auquel il fut obligé de s’adresser, leva tous ses doutes : il apprit de lui que la Dame qu’il cherchoit, & qui depuis trois ans qu’elle avoit vêcu dans cette campagne, ne s’étoit jamais fait connoître que sous le nom de Mistris Anna, avoit quitté sa maison deux jours auparavant, sans qu’on sçût quelle route elle avoit prise. Dans le chagrin qu’il ressentit de se voir si habilement trompé, il ne lui resta point d’autre consolation que de publier son aventure à Londres, en observant néanmoins la parole qu’il avoit donnée à l’héroïne de ne la point nommer ; il eut moins de ménagement pour le héros, qui fut si humilié de cette relation qu’on le vit disparoître pendant quelques semaines aux yeux du Public, & renoncer ensuite à la cause qu’il avoit soutenue. &c. &c. &c.
Le parti des femmes resta triomphant à Londres, & l’on remarqua pendant quelque tems qu’elles abusoient de cette victoire ; mais leur cause cependant ne doit pas être regardée comme jugée : elle ne peut pas l’être ; trop de difficultés s’y opposent : il ne suffiroit pas de les aimer moins pour pouvoir instruire fidelement leur procès : n’avons-nous pas des défauts qui leur en font tous les jours ; en ont-elles même beaucoup qui ne leur viennent de nous par une cause primitive ? or pour les bien définir, il faudroit qu’il en coutât des sacrifices à notre amour-propre, car nous verrions que la moitié de leur imperfection est une suite de la nôtre ; d’ailleurs ce plaisir de les définir nous coûteroit le droit de les condamner, puisque nous verrions si clairement que nous les avons rendues coupables.

Metatestualità

Mais cette définition difficile, dangereuse, inutile & peut-être impertinente, n’est point l’objet que je me propose de critiquer dans cette feuille, ou du moins ce n’est pas l’objet que je me propose en ce moment ; mon dessein est de faire voir qu’il y a des fanfarons qui se répandent en injures sur le chapitre des femmes, & ne connoissent pas de plus grand bonheur que de vivre pour elles. Pour rendre cette vérité utile à ceux qui peuvent rougir d’un excès méprisable, je viens de rapporter l’aventure d’un de ces hypocrites puni, & très-puni. Mais il me reste à parler d’une autre espece d’hommes plus sinceres, moins condamnables, & plus redoutables aux femmes. Ce sont ceux qui éprouvent d’abord une injustice de la part d’une femme, s’en affectent horriblement à force de sentir, & qui une fois convaincus qu’une femme les a trompés, enveloppent toutes les autres dans la même opinion ; & quittant le monde où ils apprendroient peut-être à les connoître mieux, & même à les connoître par l’outrage qui leur a été fait, vont les haïr dans la retraite, comme s’ils ne les avoient jamais aimées. Ces hommes-là sont d’abord très-malheureux, mais ils cessent ensuite de l’être quoique le même accès continue, parce qu’ils perdent toute idée des douceurs de l’amour, & qu’ils ne sont plus privés de rien en détestant ce qu’ils aimerent. Il n’y a de mal ou de malheur que celui qui fait sentir des regrets, & ils ne sont plus capables d’en avoir. C’est par l’histoire d’un de ces hommes que je veux prouver ce que j’avance : peut-être rendrai-je service par-là à quelque esprit de la même trempe menacé de la même fureur.

Histoire.

Livello 3

Racconto generale

Il n’y avoit rien de si tendre qu’Euphémie, lorsque serrant la main pour la premiere fois au plus aimable des amans, elle lui dit je vous aime, je vous l’avoue enfin, serez-vous content ? Euphémie a changé depuis : le monde, hélas ! ne souffre point l’amour dans un objet aimable. Persécution de la part de tous ces petits insectes qui voltigent autour d’une femme tendre pour la pousser vers l’abysme de l’inconstance par le vent de leurs aîles perfides : ricanement malin, railleries impertinentes, conseils faux de la part de mille autres individus que la nature a disgraciés en naissant, & qui ne pouvant ni mériter ni obtenir les faveurs de l’amour, s’en font un sujet de vengeance, & ne s’occupent qu’à désoler ou corrompre les cœurs tendres. Euphémie raillée, ridiculisée, importunée, crut devoir accorder à son repos le sacrifice de son amour : elle ne forma pourtant pas le dessein de rompre ; ce projet lui eût paru barbare, & elle étoit née équitable ; mais l’ennui, l’embarras de répondre sans cesse à des railleries, ou de les repousser par le mépris, lui en firent naître l’idée ; & le tendre amour qui n’a que des charmes pour plaire, & non des armes pour se défendre, ne tint pas long-tems contre la conjuration qui se formoit contre lui dans l’esprit d’Euphémie. Melidor vit son malheur dans le premier regard froid de son amante : il en soupira & ne sçut que lui dire : il ne connoissoit pas la plainte, & elle ne se présente pas d’elle-même sur des lévres accoutumées à n’exprimer que l’amour. Il eût pleuré plutôt que de prononcer un seul mot ; mais il craignit même de pleurer devant elle, parce qu’il n’avoit aucune preuve de son changement : il pensoit que la douleur est un outrage quand elle naît d’un soupçon injuste. Cependant en continuant à lever les yeux sur elle, il ne trouva constamment que ces mêmes regards froids qui lui avoient d’abord percé le cœur : il soupira, & Euphémie qui l’aimoit encore voulut au moins sçavoir pourquoi il soupiroit. Hélas ! dit-il, si vous me faites cette question de bonne foi, je suis bien criminel ; mais non, vous sçavez que vous ne m’aimez plus, que j’ai lieu de soupirer. Euphémie ne répondit rien, & son silence fut un aveu : eh bien, reprit-il, comme je n’ai rien fait pour mériter mon malheur, j’aurai le plaisir d’en mourir, de vous faire pitié, de vous arracher peut-être des larmes quand je ne serai plus ; & cette pensée va me consoler. Euphémie fut très-touchée de ce qu’elle venoit d’entendre, mais elle ne le fut qu’un moment. Il y a une pitié qui n’est que foiblesse, & cette foiblesse est regardée comme un outrage par un amant qui sçait bien distinguer. Melidor à qui le grand amour ôtoit tout moyen de réflechir, crut d’abord qu’Euphémie n’avoit été que refroidie, mais insensiblement il comprit qu’il s’abusoit. Les égards & la plainte prouverent son amour & sa douleur : Euphémie en fut encore touchée ; mais depuis que son cœur avoit changé, elle s’étoit laissée flatter par ces idées de coquetterie que l’empressement des hommes inspire à une femme ; & ils ne sont jamais si empressés à la séduire que lorsqu’ils sont animés par l’espoir de lui faire adopter leurs mœurs. Euphémie cessa de feindre avec son amant ; elle sentit même que c’étoit une injure pour lui que de le plaindre vainement, & elle lui annonça par principe de probité que le monde l’avoit égarée. Melidor fut consterné : un silence attendrissant fut l’expression de la plus vive douleur qu’il eût jamais sentie ; ensuite prenant la parole & levant les yeux sur elle : eh bien, lui dit-il, puisque le monde a pu vous charmer, suivez la trace des plaisirs qu’il a fait briller à vos yeux, mon foible mérite & mes tristes sentimens ne sont pas faits pour triompher d’un prestige enchanteur ; je ne vous importunerai plus, je vous coûterois des regrets, & j’en connois trop l’amertume odieuse pour vous y exposer ; mais dans vos plaisirs souvenez-vous de moi, songez combien je vous ai aimée ; & si jamais vos sentimens viennent à changer, que je sois le seul qui puisse vous en inspirer encore. Ah ! lui dit-elle, je n’oserois pas revenir à vous, je serois indigne de vos moindres sentimens : non, reprit-il, vous me retrouverez toujours : & tout ce que je crains, c’est que livrée une fois à ce monde qui deviendra aimable pour vous, il n’arrive jamais que vous ayez besoin de mon cœur. Si je suis assez malheureux pour cela je me ferai une raison qu’à présent je ne puis regarder que comme un malheur ; je tâcherai de moderer mon amour & d’en faire de l’amitié (quelle amitié ce sera ! l’univers n’en aura jamais vu de si tendre) : je m’offrirai alors à vos regards, ils vous annonceront le bonheur d’une union nouvelle & charmante, vous en serez attendrie, vous accepterez un ami, & je serai encore heureux. Euphémie baissa les yeux : le trouble d’une ame honnête se peignit dans son embarras : Melidor prévit qu’elle alloit par foiblesse abjurer son erreur & son inconstance, & il la quitta pour n’être pas exposé à prendre une foiblesse pour un sentiment. Reprenez votre premier courage, lui dit-il, connoissez votre cœur, sçachez qu’il n’est plus à moi, qu’il est au monde qui le reclameroit demain ; & en me quittant absolument pour lui, croyez que vous m’offensez moins, qu’à balancer entre lui & moi après m’avoir vu malheureux. Il la laissa livrée à cette triste agitation qu’entraînent les reproches intérieures : il lui étoit doux de pouvoir estimer son cœur en condamnant son esprit ; & pour ne pas perdre ce préjugé favorable il partit le lendemain & alla s’enfermer dans une terre éloignée. Il n’y avoit plus que la solitude qui pût lui offrir des plaisirs : on n’en ambitionne pas dans la douleur, on les repousseroit s’il s’en présentoit, mais on les sent nécessaires, & l’amour, qui gémit, permet que sous le nom de consolations ils puissent encore s’offrir & tromper la tristesse. Sans doute qu’en arrivant dans cette terre il ne vit qu’un désert : on cherche l’objet qu’on évite, on le demande aux arbres, aux fontaines, aux buissons, on se sent attirer vers les lieux les plus indifférens ; on pense que sa présence les embelliroit ; & quand après avoir inutilement promené ses regards & ses pas, on est convaincu qu’il ne faut plus l’attendre, le plus beau lieu n’est plus qu’un affreux Océan. Alors on s’abandonne à la plus noire mélancolie, mais bientôt la nature repousse les traits de la mort qui la menace, elle appelle à son secours les consolans projets, (unique remede aux mots de sentiment) & en peu d’instans quelquefois le ravage du désespoir est réparé. Melidor après avoir passé deux jours dans un abattement extrême, voulut se procurer des distractions ; les plaisirs de la campagne furent tour à tour essayés, aucun ne put remplir l’idée qu’il s’en étoit faite. Il avoit de l’esprit & sçavoit bien écrire, il prit une plume & traça ses sentimens avec une force dont le génie même n’avoit jamais approché. Il passa plusieurs heures dans son cabinet, & lorsque la main se trouva fatiguée, le cœur se sentit soulagé. Il se promit de recourir tous les jours au même remede, il se trouvoit trop heureux d’en avoir rencontré un à sa douleur ; mais de nouvelles distractions l’éloignerent de son objet. Il avoit une cousine dans son voisinage nommée la Marquise de Florival, femme spirituelle et folle, qui de sa vie n’avoit connu l’amour, & ne se doutoit pas qu’on pût soupirer par goût ni par surprise. Il lui falloit des amusemens, & dans ce moment elle étoit seule, abandonnée à ses desirs errans, attendant qu’un être, quel qu’il fût, vînt ranimer sa machine languissante. Melidor qui jamais n’avoit goûté son caractere opposé à l’amour, n’avoit eu garde de l’aller voir. Elle trouva son cousin très-incivil en apprenant qu’il étoit depuis quelques jours dans son voisinage sans qu’il eût donné signe de vie ; elle fit mettre deux Anglois sur sa chaise, & courut droit chez lui. Melidor fut fâché de la voir, sans en être surpris. Un homme du monde est accoutumé à voir une folle qui s’ennuye, ne connoître d’autre loi que le mouvement. Il la reçut avec une froideur mal déguisée ; la Marquise qui lui connoissoit au moins de la politesse fut étonnée de cet accueil, & ne tarda pas à lui en demander la raison. Je n’en ai aucune pour vous manquer, lui dit-il, mais vous arrivez dans un moment où préoccupé d’affaires sérieuses, je ne puis guere me livrer au plaisir qu’en tout tems vos visites ont droit de me faire. Tu ne me dis pas ce que tu penses, mon cher, répondit la Marquise ; tu voulois être seul & tu n’aimes pas le nombre de deux : parle-moi plus sincerement, & je remonte dans ma chaise ; je n’aime pas à gêner, & je tâche toujours d’arranger les autres, mais je veux qu’on soit sans détour avec moi . . . On ne peut en dire plus & montrer plus de bonté, répondit Melidor ; je ne sçais comment après vous avoir entendue, on pourroit vouloir vous en imposer ; mais, Madame, je vous jure qu’en cette occasion il ne se présente aucun service à me rendre, & que votre présence me fait tout le plaisir que je puis goûter dans ma préoccupation . . . Ah, tu persistes ! eh bien, je reste ici pour te déplaire ; tu connoîtras le prix des gens sinceres & le respect qu’on leur doit. Allons, dit-elle à un Domestique qui traversoit l’appartement : qu’on remise ma chaise, je reste ici, je couche ici, mon cousin mérite bien cette honnêteté de ma part pour la façon dont il me reçoit . . . Melidor lui dit avec un froid à glacer, je vous assure que vous m’obligez tout à-fait en agissant ainsi, il ne tiendra pas à moi que vous n’en soyez convaincue ; mais j’avois affaire quand vous êtes arrivée, permettez-moi d’agir sans façon comme vous, & de vous quitter pour une heure, je vous paroîtrois très-maussade si je me gênois, & j’ai assez de torts à vos yeux sans y ajouter celui de vous ennuyer . . . Je suis de ton avis, reprit-elle, & d’autant mieux que tu m’ennuyerois mieux qu’un autre avec le ton que tu as ; mais daigne te souvenir que tu ne me demandes qu’une heure, & que si tu consultes plus ton goût que ta montre, tu me verras bientôt t’aller relancer. Melidor sourit, & partit en pestant dans son cœur. Cette Marquise jouera un rôle dans cette histoire ; il ne faut pas qu’on se prévienne contre elle : elle est brusque & opiniâtre, mais elle a des vertus & des charmes. La nature l’a fait pour intéresser les honnêtes gens que la fausse politesse & les belles manieres ont trompés & ennuyés cent fois ; caractere estimable & peut-être précieux depuis que quelques vices de mode ont anéanti jusqu’au souvenir des plus aimables vertus. A l’égard de la figure on n’en vit pas souvent de plus piquante, il y manquoit ce jeu de coquetterie que l’art répand aujourd’hui sur toutes celles que nos yeux ont la foiblesse de distinguer ; il y régnoit même un certain désordre qui d’abord ne prévenoit pas, mais en l’examinant mieux on y trouvoit des choses qu’on étoit fort aise que l’art eût respectées. On y remarquoit plus de folie que de beauté, plus de jeu que de fond ; elle ne plaisoit point quand on la voyoit, mais elle plaisoit quand on l’avoit vue ; & c’est peut-être à ces sortes de figures qu’il est réservé de faire les plus solides impressions. Melidor n’étoit pas en état de considerer tout cela : il étoit trop occupé de sa passion pour songer au plaisir de l’infidelité, il n’étoit même pas de ces hommes pour qui une rencontre est toujours une occasion. Ce n’est pas qu’il n’eût été foible quelquefois, mais le tems seul avoit vaincu sa répugnance à s’engager sans un goût décidé. Il ne vit dans la Marquise qu’un objet qui venoit l’importuner ; il la connoissoit d’ailleurs, c’est-à-dire il l’avoit vue plusieurs fois, & jamais il n’avoit remarqué que ce qu’elle offroit à la critique. Son dessein en la quittant avoit été de ne revenir que fort tard au Château : il ne voyoit que ce moyen de la guérir de l’envie d’y rester ; mais la Marquise qui s’étoit expliquée, ne lui pardonna pas de vouloir braver ses menaces. Lorsque l’heure qu’elle avoit accordée fut passée, elle courut après lui, & le chercha avec tant de vivacité qu’elle le trouva enfin. Il étoit assis sous un berceau élevé par la nature & élégamment façonné par l’art : elle lui reprocha avec sa brusquerie ordinaire la malhonnêteté de sa conduite. Une douce pensée l’occupoit peut-être en ce moment, & il fut fâché de la perdre. La Marquise vit de la douleur dans sa réponse : elle étoit faite pour distinguer, par le cœur sur-tout, le ton & l’intention d’une réponse ; elle comprit que quelque sentiment triste avoit dicté celle dont elle pouvoit se plaindre. Qu’as-tu donc, mon cher cousin, lui dit-elle, je vois que tu es plus chagrin qu’incivil, & je veux sçavoir ce qui fait cela ? Melidor qui connoissoit son caractere opposé à l’amour la trouvoit la femme la moins propre à recevoir la confidence qu’il avoit à faire, & il répondit avec une douceur contrainte, qu’il n’avoit rien dont elle dût se préoccuper. Non, reprit-elle, tu as des chagrins, & je veux les sçavoir : tu ne me soupçonnes peut-être pas de connoître la pitié & la discrétion ! tu auras lieu de m’estimer plus quand tu m’auras instruite. En ce moment toute sa figure changea : elle avoit le cœur bon, le cœur parla, & il appartient au cœur d’accorder tous les traits du visage aux sentimens qui naissent en lui. Melidor vit ce changement subit, il en fut flatté : l’intérêt est toujours flatteur dans l’objet même de notre répugnance, surtout quand nous sommes malheureux. La Marquise insista, & il ne refusa de se confier que par la nature de la confidence qu’il avoit à faire. Enfin elle le pressa tant, que revenus au Château, & tous deux renfermés pour ainsi dire dans un petit cabinet à peine éclairé par ce foible jour qui fait jouir de la discrétion de la nuit, il lui confia le secret & le malheur de sa passion. Eh bien, lui dit-elle, après avoir écouté, te trouves-tu si malheureux pour avoir perdu une folle ? une folle ? dit-il, elle ne le fut jamais : son changement est le crime du monde ; le monde lui a fait des raisons de changer, ces raisons lui ont paru respectables, parce qu’on ne les dit pas sans bruit, & le bruit l’a épouvantée : elle n’a manqué que de fermeté ; & peut-être qu’adorée aujourd’hui de ses tyrans, elle regrette les plaisirs qu’ils ont enlevés à son cœur . . . Je ne raisonne pas comme toi, dit la Marquise, elle me paroît incapable de te regretter, & indigne que tu la regrettes : une infidelle mériteroit plus d’indulgence : quand on quitte un homme par l’ascendant d’un autre, on a une excuse dans cet ascendant, on a du moins des raisons à donner, & elles paroissent bonnes si elles sont sinceres : mais devenir inconstante, parjure, inhumaine & sacrifier tout à rien, parce que quelques Histrions vous auront dit, nous vous rirons au nez si vous continuez d’aimer cet homme ? il n’y a pas moyen d’excuser un pareil procedé ; & si c’est une foiblesse, cette foiblesse deshonore tous les charmes & toutes les bonnes qualités qu’une femme peut avoir d’ailleurs : mais il n’y a pas de bonnes qualités sans jugement & sans reconnoissance, ainsi ta maîtresse est ou une folle ou un monstre. Cet arrêt étoit un peu rigoureux, mais c’étoit le cœur qui parloit, & le cœur est généralement plus équitable qu’éclairé. Melidor excusa sa maîtresse autant qu’il le pouvoit, mais la brusque Marquise n’ayant jamais aimé, ne connoissant pas les illusions de la passion, & ne sçachant pas les respecter, ne voulut jamais se rendre à ce qu’il lui disoit ; ne me parle pas de cette femme, répondit-elle, je la déteste ; je connois le monde comme toi, mieux que toi ; je sçais qu’il n’offre rien à une femme qui puisse justifier le mépris de ses propres sermens. Hélas ! dit Melidor, je sçais cela comme vous, cependant il faut bien que je l’excuse, il faut bien que je me dissimule l’erreur & peut-être le malheur de mon indulgence . . . non, il ne faut pas cela. il ne faut jamais être la dupe de son cœur : si les femmes viennent à te soupçonner de cette foiblesse, tu es perdu. Le parti le plus sage c’est d’abandonner une folle au penchant qui l’entraîne aujourd’hui, & de te faire un autre penchant : tu seras aimé demain avec la tendresse que tu as dans le cœur, & toute femme te vaut mieux aujourd’hui que celle qui t’a manqué. Melidor sentoit le vrai des discours de sa cousine : (la foiblesse souvent souffre le jugement) mais il ne souhaitoit pas encore de les mettre à profit. Il se disoit seulement qu’elle le conseilloit bien ; & il étoit surpris qu’un bon conseil partît de cette tête extravagante. S’il l’avoit moins connue, & s’il avoit pu attacher du plaisir à toucher une femme, il eût présumé que l’amour sous les traits de la pitié se glissoit dans son cœur, mais il ne le souhaitoit pas & ne le crut point : cependant la Marquise continua de parler avec beaucoup de raison ; & comme il ne cessoit de soupirer, elle mit bientôt de la chaleur dans ses discours ou involontairement ou à dessein de l’étourdir afin de le persuader plus aisément. L’opiniâtreté de Melidor fit qu’elle s’anima beaucoup ; & comme il faisoit très-chaud d’ailleurs, elle fut obligée d’ôter le mouchoir qui couvroit sa gorge pour respirer plus aisément. Elle avoit le sein admirable ; Melidor n’y avoit jamais fait attention ; en ce moment il eût été obligé de lui rendre hommage par des regards surpris, mais la nuit tout-à-fait tombée ne permettoit pas de rien distinguer. Les bougies vinrent : Melidor en ce moment répondoit quelque chose à la Marquise, & la moitié de sa réponse parut expirer sur ses lévres. La Marquise qui s’en apperçut, & qui sans doute n’étoit point coquette, remit son mouchoir, & continua de parler contre Euphémie : Melidor ne cessa pas de la défendre, mais il commença à regarder sa cousine avec plus de complaisance. On servit le soupé ; & pendant tout le tems qu’il dura, Melidor ne soupira plus, & dit des choses fort honnêtes à la Marquise. Elle commença à soupçonner l’ouvrage de ses charmes, c’est-à-dire à penser qu’elle pourroit être aisément la femme qu’elle conseilloit de faire succeder à Euphémie, si elle vouloit y consentir ; mais son dessein n’étoit pas de prendre un amant, encore moins de consoler un amant sans avoir de l’amour pour lui. Après le repas il lui fit entendre qu’on ne pourroit jamais l’engager à renoncer à Euphémie sans le secours de la séduction, mais que cette séduction étoit possible. La Marquise se seroit expliquée si elle avoit vu un danger plus pressant. Ne le voyant pas, elle parut ne s’apercevoir de rien, & se contenta de mettre une certaine modération dans les choses qu’elle crut devoir encore lui dire pour sa guérison. Melidor ne soupçonna rien de ce qui préoccupoit sa cousine, il vit pourtant qu’elle ne lui parloit pas avec la même chaleur, mais il crut au contraire que cette différence presque imperceptible ne naissoit que de la différence même de ses dispositions, & n’annonçoit que des sentimens auxquels elle craignoit par décence de laisser trop de liberté. Dans cette prévention il lui serra la main en la quittant, & lui fit à-peu-près comprendre qu’il étoit touché de la sorte d’intérêt qu’elle daignoit prendre à lui. Le sommeil ne remplit pas toute leur nuit, Melidor sur-tout rêva beaucoup à ce qui lui arrivoit : il éprouva qu’aucune femme dans le monde ne nous attache plus promptement que celle qui nous inspire des sentimens qui doivent nous surprendre. En effet, il auroit parié la veille que jamais la Marquise ne seroit capable de faire une surprise à son cœur : il étoit honteux du très-mauvais accueil qu’il lui avoit fait ; & cela prouve qu’on doit toujours se conduire avec une femme comme si l’on devoit un jour l’aimer. La Marquise fit des réflexions toutes contraires : elle ne vouloit point d’engagement, & prévit avec chagrin que Melidor la forceroit bientôt à lui déclarer sa résolution. Pour s’épargner la peine de faire un aveu qui dans de certaines circonstances coûte à l’humanité, elle prit le parti de retourner dans son Château dès le lendemain : elle ne fit point de réflexions qui pussent balancer les raisons qui l’y déterminoient, quoiqu’elle eût le cœur très-bon, & qu’elle sentît la violence que Melidor trouveroit dans ce procedé. Elle pensa que la pitié est une foiblesse dont la probité exige le sacrifice, lorsqu’on ne veut point aimer l’amant dont elle va flatter l’erreur. Le lendemain la surprise de Melidor fut extrême, lorsque se préparant à passer dans l’appartement de sa cousine, il apprit qu’elle étoit partie. Il crut d’abord avoir mal entendu, il fit expliquer celui qui lui apprenoit cette nouvelle, & le traita de fou ; il voulut s’assurer par lui-même de ce qui en étoit, & il fut convaincu qu’on lui avoit dit la vérité. Il ne put rien comprendre à ce procedé : il chercha à s’accuser des raisons qui pouvoient y avoir donné lieu, & l’amour-propre le favorisa dans son dessein. J’ai mal répondu aux avances qu’elle me faisoit, se dit-il, j’ai paru rejetter les conseils intéressés que l’amour lui fournissoit, elle ne me parloit que de mon bonheur, & je ne lui parlois que d’Euphémie ; en faut-il davantage pour comprendre les idées qu’elle a eues en s’éloignant si promptement ! . . . mais à présent elle souffre, elle est humiliée & se plaint de moi : faudra-t-il que j’immole un bonheur qui vient s’offrir, une femme aimable qui vient me trouver, à une autre dont le cœur n’est plus à moi, & dont l’esprit volage doit m’apprendre à respecter le sentiment. . . De réflexions en réflexions il se fit aussi coupable qu’il l’étoit peu, & la plus prompte réparation lui parut un pur acte de justice. Il se rendit chez la Marquise : en l’abordant il étoit troublé ; ce n’étoit plus cet homme que les prévenances & les marques d’amitié n’avoient jamais pu rendre honnête envers elle, qui abusant toujours de la familiarité qui permet une légere raillerie, l’avoit faite servir cent fois de prétexte au mépris & à la satyre ; c’étoit un coupable qui reconnoît des charmes dans l’objet qu’il a dédaigné, & qui vient, touché de ces charmes, offrir l’impression qu’ils ont faite sur lui en expiation de ses crimes . . . Beaucoup d’hommes ont été dans le même cas ; j’en ai vu quelques uns, & ils avoient l’air fort sot, les femmes en ont encore plus vu que moi ; & aujourd’hui lorsqu’il arrive à un de nous de leur faire de ces sortes d’outrages, un Spectateur expérimenté peut reconnoître en elles une sécurité qui fait comprendre tout ce qu’elles attendent de la foiblesse de notre repentir : cette sécurité ambitieuse & humiliante seroit une forte leçon s’il pouvoit y en avoir d’utiles pour nous. Les premiers mots du discours de Melidor firent comprendre à la Marquise l’erreur où il étoit : elle ne s’offensa pas de sa prévention. Les femmes qui ont l’esprit gai & le cœur bon, ne se fâchent jamais qu’à l’extrémité : elle ne prit pas même un autre ton que celui qu’elle avoit toujours en lui parlant, mais ce qu’elle lui dit suffisoit pour l’éclairer. Mon cher ami, lui dit-elle, tu me fais plus d’honneur que je ne mérite : tu m’as supposé ou un penchant bien fort pour l’amour, ou un goût bien décidé pour le mérite, puisque tu m’as cru amoureuse de toi si promptement ; il faut que je t’avoue & que tu sçaches que dans les hommes rien ne m’a jamais touché que la probité, & dans l’amour rien ne m’a tant déplu que la promptitude de son premier effet : ainsi crois que tu t’es trompé ; & comme tu penses sans doute que c’est un mérite dans une femme que d’avoir une des deux qualités que tu m’as supposées, crois encore, comme je te l’ai dit, que je ne suis pas digne de ta flatteuse prévention. Melidor resta stupéfait, & ne sçut que répondre : dans cet embarras il répondit mal ; vous raillez, lui dit-il, & vous raillez bien ; certainement il faut être fin pour ne s’y pas méprendre ; mais pourquoi cet effort pénible ? le croyez-vous nécessaire avec un homme qui vient vous justifier un penchant heureux ? si mon indifférence, que vous avez pu long-tems condamner, vous forçoit encore aujourd’hui à la dissimulation d’un sentiment si naturel, j’excuserois tant de prudence ; mais ma démarche auprès de vous en fait un outrage pour moi : vous devez bien voir que je suis touché de vos sentimens, puisque je viens vous en offrir le prix . . . Je te sçais gré de ton intention, répondit-elle, mais je te conseille de me la conserver pour de meilleures occasions : toi qui aimes avec une ardeur incroyable, tu t’imagines que l’on s’enflamme aisément, tu prends tous les sentimens pour de l’amour, & tu m’as cru amoureuse de toi parce que je t’ai montré un intérêt vif que j’ai cru devoir à ta situation malheureuse ? connois-moi mieux, & ne confonds plus une sensibilité honorable avec une frénésie ridicule. Je n’ai jamais aimé, & si je ne m’abuse pas (à force de mépris pour l’amour) jamais tu ne me verras en proie à cette passion furieuse & fatale. Tu m’as cru folle jusqu’à ce jour, & cette prévention m’a souvent valu de ta part des marques de mépris ; apprends que je me suis fait ce caractere exprès pour me sauver des ennuyeuses protestations que les hommes croyent toujours devoir aux caracteres sérieux. J’avois si mauvaise opinion de l’amour que je ne voulois pas même qu’on songeât à me l’inspirer, ni qu’on me crût capable de le sentir. J’ai donné mille preuves de folie pour m’épargner le soupçon d’une folie plus réelle. Cependant j’ai vu avec pitié les maux des amans quand je l’ai pu sans me compromettre ; la bonté m’y portoit, ce sont des malheureux qui méritent qu’on tâche de les soulager ; c’est ce sentiment qui m’a portée à mettre de la vivacité dans les conseils que je te donnois, tu t’es trompé aux motifs qui me faisoient agir : la vanité peut-être a fait ton erreur, mais je veux croire que c’est ton cœur qui t’a trompé ; tu m’en paroîtras plus digne de mon estime, mais tu n’en remporteras pas plus d’avantage sur le mien : je ne veux point aimer, je suis contente de mon sort, s’il y a eu bonheur vrai il est dans l’indifférence . . . Eh pourquoi ne seroit-il pas dans l’amour ? dit Melidor ; pourquoi un sentiment qui naît avec nous & qui double notre être, ne multiplieroit-il pas nos plaisirs ? . . . parce que nous avons des passions qui disputent à l’amour le droit de nous rendre heureux ; dès qu’il commence à nous animer, ce n’est plus qu’un combat entr’elles & lui dont nous sommes la victime. L’amour d’ailleurs demande l’heureux accord de deux personnes; quel assortiment ne faut-il pas, y a-t-il dans l’univers deux êtres faits véritablement l’un pour l’autre ? ce qui manque à l’un désespere l’autre, & les tristes réflexions que fait celui-ci lui donnent bientôt des défauts : ainsi l’amour est fait pour détruire la perfection même, puisqu’il rend injuste dès qu’on ne la rencontre pas. Je te dirois encore bien des choses, ajouta-t-elle, je pourrois parler deux heures de suite sur ce sujet sans m’épuiser, mais je te fais la grace de croire que tu n’es pas disposé à m’y réduire. Non, répondit Melidor, je les épargne à mon amour-propre que vous auriez humilié par tant de raison, si je n’avois pour excuse la violence d’un sentiment que je n’ai jamais pu vaincre. Vous raisonnez aussi bien pour votre bonheur que pour le mien : que ne puis-je imiter votre exemple & devenir aussi indifférent que j’ai été foible ! Leur conversation ne finit point-là : la Marquise le voyant tomber dans une triste rêverie imagina pour le guérir d’Euphémie de lui donner mauvaise opinion des femmes. Quoiqu’elle n’eût rien moins que l’esprit méchant, elle sçavoit qu’elle pouvoit dire bien des choses qui la meneroient à son but, sans que la justice eût à en murmurer. La confiance que Melidor commençoit à prendre en elle, fut auprès de lui le garant de la vérité de ses discours ; d’ailleurs un homme sçait toujours bien que les femmes ne sont point parfaites, & le procedé d’Euphémie à son égard ne confirmoit que trop dans son cœur ce que naturellement il devoit penser de l’imperfection de son sexe. Ses réflexions s’unirent à celles de la Marquise ; & le tout forma un sujet complet de méditation lorsqu’ils se furent séparés. Euphémie toujours également adorée, ne fut plus également défendue par la prévention. Il parut naturel & même nécessaire à Melidor de la condamner ; il la condamna en effet ; son esprit ne disoit plus rien pour elle ; il quitta ce triste sujet pour se jetter sur les femmes, & l’activité de son imagination lui fit prononcer des arrêts fort séveres. C’est une folie, une duperie, dit-il, que de les aimer avec cette bonne foi qui éclate dans tous les mouvemens : la Marquise est estimable & ne les estime point ; Euphémie fut tendre & m’a quitté sans raison ; faut-il des témoins, des preuves plus croyables de la fragilité, de la legereté, de la cruauté même de ce sexe trompeur ! si la foiblesse peut nous réduire à en avoir besoin, le cœur, lui-même, est tout prêt à déposer contr’elles ; je sens que le mien ne noutrit plus la passion qui l’a trop abusé, que pour murmurer contre sa dépendance. Oui, elles sont toutes légeres ; Euphémie l’a été ; Euphémie qui tant de fois eut de la peine à concevoir qu’elles pouvoient l’être ; Euphémie que j’ai tant aimée, qui m’a tant aimé, qui fut de si bonne foi dans ses sermens, qui paya si souvent à l’amour ce tribut de larmes & de transports qu’arrachent l’attendrissement & le plaisir ? elle a changé, elle a quitté tout ce qu’elle avoit aimé pour ce qu’elle n’aimoit pas encore, des sentimens pour des louanges, des plaisirs pour des songes ; ah ! les autres femmes ont le même caractere avec plus de défauts ; Euphémie qui leur fut supérieure par ses premieres vertus, les définit aujourd’hui par son inconstance. Il quitta la retraite, & revint nager dans ce vuide rempli autrefois de tant de plaisirs pour lui. Par-tout il crut voir des preuves de la sagesse de son mépris pour un sexe reproduit en tous lieux par l’activité de la médisance : Comédies, Romans, Livres de morale, entretiens familiers, tout lui peignit les femmes comme il vouloit les voir. Pas une seule réflexion qui pût le desabuser ; de mille Auteurs qui se sont plu à lancer d’injustes traits contre cette moitié charmante de l’espece humaine, aucun ne fut soupçonné par lui d’en avoir parlé en ignorant ou en forcené. Il rencontra Euphémie : son cœur tressaillit ; malgré lui il la regarda tendrement. L’objet d’une véritable passion est immortel dans notre ame. Eh bon jour, lui dit Euphémie, comment vous portez-vous ? c’est un miracle de vous voir ; qu’êtes-vous donc devenu ? . . . il fut piqué de ce ton leger : je ne vous ai jamais quittée, répondit-il, mais je me cachois derriere les gens avec qui vous m’oublïez, pour apprendre à vous oublier à mon tour. . . mais j’ai toujours pensé à vous, dit-elle, c’est une folie que cela. . . que faites-vous aujourd’hui ? . . . ce que je ferai tous les jours de ma vie ; me rappeller ce que vous fûtes, & réflechir à ce que vous êtes devenue. . . Je vous demande où vous comptez souper ? reprit Euphémie ; chez moi, Madame ; car après m’être ennuyé dans le monde toute la journée, il m’est nécessaire de réflechir aux causes de cet ennui, pour pouvoir dormir un peu tranquillement. Ah ! dormir ; est-ce qu’on doit avoir ce ridicule-là ! allons, vous viendrez avec moi ; je vous mene. . . eh ! où me menez-vous ? . . . n’en êtes-vous pas inquiet ? la singuliere question : que vous importe pourvu que vous soyez bien. . . non, je serois fort mal ; vous avez pris des habitudes qui ont encore le droit de m’attrister ; vos maisons, vos sociétés renferment des fous qui ne me font point rire : permettez-moi de ne vous pas suivre . . . mais c’est chez moi que je veux vous mener . . . chez vous ! qu’y ferions-nous ? prévoyez-vous l’ennui que je vous causerois ? . . cette crainte ne m’arrêteroit pas, répondit-elle ; je vous aime toujours, & cette mélancolie dont vous craignez pour moi le contre-coup seroit justement ce qui me feroit insister ; mais vous ne m’ennuyerez point, je vous en réponds, venez en toute assurance. Il se laissa conduire : en chemin, il soupira malgré lui. Cette femme qui le revoyoit avec plaisir, qui lui parloit avec sentiment, étoit infidelle & coquette. Il y avoit du danger à l’entendre : s’il se trouvoit seul avec elle à souper, il pourroit s’enyvrer dans un tête-à-tête, & le lendemain il faudroit l’oublier encore ; car une coquette a des fantaisies, des souvenirs, des regrets même, mais ne peut plus avoir des sentimens. Il en étoit si persuadé qu’il avoit honte de ne pouvoir pas se répondre de lui dans cette circonstance. Ces réflexions l’occupoient lorsque Euphémie lui dit, sçavez-vous que nous serons seuls ? seuls ! Madame ; vous aviez peut-être des engagemens, & vous les rompez pour moi ? cela est vrai, on se doit à ses anciens amis ; je suis charmée de pouvoir vous parler ; je vois que vous souffrez . . . mais bannissez cet air triste ; nous voici dans un de ces momens qui firent autrefois votre bonheur, ne vous occupez que de cela, puisque vous me voyez encore si touchée du plaisir d’y penser, moi-même. . . Je me corrigerai, répondit Melidor ironiquement, je m’accoutumerai à croire que le dernier plaisir doit être le seul qui occupe ; assurément j’en ai beaucoup de vous retrouver avec des sentimens aussi tendres. Cette réponse où Euphémie vit bien que toutes les pensées de Melidor n’étoient pas renfermées, alloit la faire rêver lorsqu’ils arriverent. Melidor lui donna la main, & en entrant dans l’appartement commença à remarquer mille traces de coquetterie, qui malgré lui le firent frissonner. Il passa insensiblement dans un cabinet . . . l’amour autrefois y avoit uni sa touchante simplicité aux graces d’une voluptueuse élégance. L’art y régnoit maintenant ; l’art y avoit détruit jusqu’aux vestiges de la nature. Euphémie l’y laissa un moment, il soupira ; ses rapides réflexions lui dirent tous les outrages que l’amour y avoit reçus. O Euphémie ! vous n’avez plus ce cœur ni cet esprit qui vous rendoient heureuse dans la simplicité. Il faut que la magnificence, l’imposture des arts, la recherche dans les plaisirs distraye vos amans & vous-même du malheur de n’avoir que des jours longs au milieu de vos fastueuses chimeres, & dans le printems de la vie. Quand vous étiez sensible, quand vous étiez véritablement adorée, la volupté aimoit à embellir vos instans & non pas vos cabinets ; elle se plaisoit à regner avec vous dans des retraites délicieuses & non dans des Palais magiques. Vous avez perdu vos mœurs & vos plaisirs ; il vous reste des amans frivoles & trompeurs comme vous, la nécessité d’en changer & d’en reprendre, l’ennui d’une situation qui vous trompe sans vous satisfaire : ô Euphémie ! . . Elle rentra en ce moment : un deshabillé qui n’étoit pas celui de l’amour, mais qui bientôt en approcha par l’addition des graces, l’offrit aux regards de Melidor avec le droit de le charmer ; mais le sentiment n’étoit plus dans les yeux de l’infidele. Il dit, hélas ! ces charmes ne sont plus pour moi ; d’autres yeux que les miens les ont contemplés insolemment, ils s’offrent, & il n’entre-là aucune préférence ; c’est l’occasion qui les décide : Euphémie ne connoît plus d’autre plaisir que de séduire : non, qu’elle garde ses piéges & ses attraits pour des amans qui n’ont point à regretter le cœur que je lui connus ; que l’amour me sauve de l’avilissement où me plongeroit une foiblesse. Cependant il auroit succombé : l’occasion est une loi quand on a une ame & une imagination : quelle loi ! nos cœurs trop tendres en sont la victime, nos regrets en sont la suite, & son empire est toujours le même jusqu’à la fin de notre vie. O femmes ! quel mal n’allez-vous pas nous faire si vous lisez ceci comme je l’écris. Une conversation fort vive d’un côté & fort tendre de l’autre, suivit ce premier regard de Melidor : elle alloit peut-être entraîner une conclusion, lorsqu’on annonça le Marquis de * * *. Quel être ! ô plat animal fait pour ramper ; que viens-tu faire où l’on ne t’attend point ? sors, cours animer des femmes condamnées justement à t’entendre ; laisse Euphémie t’oublier dans un doux délire ; ce moment va peut-être changer son cœur, mille vertus l’attendent après qu’elle aura appris à rougir . . . mais tu ne m’écoutes point ; tu t’avances, tu parles, ah ! tu parles ; Euphémie te lorgne & bâille, le plaisir s’envole : tu viens de l’épouvanter. Un sot qui répete les sottises des autres, & dont l’esprit n’est que du bruit, déplaît à un homme amoureux qui retrouve ce qu’il aime, mais du moins le soupçon ne se mêle point à l’ennui, & l’Amour n’est point tenté d’aller chercher un rival dans cet automate importun. C’est ce qui n’arriva point à Melidor : il fut persuadé que le Marquis n’étoit pas automate pour Euphémie pendant les vingt-quatre heures du jour. Quel moment ! voir ce qu’il avoit adoré avili par un choix. . . eh ! qui n’a-t-elle pas dû aimer avant que d’en venir à cette extrémité choquante ? est-elle digne d’être encore aimée ? non, le mépris doit remplacer la foiblesse qui alloit lui rendre ses droits ; elle n’a plus que le droit de varier son deshonneur sans que Melidor s’en offense. Il sort, il marche seul dans les rues, la nuit augmente l’horreur de ses réflexions, il voit l’amour exilé de la terre : il rentre chez lui ; ses pensées, ses souvenirs, tout le tourmente & devient fureur : il ne dort point : peut-on dormir quand on hait ? oui, il déteste une femme couverte d’opprobre à ses yeux ; il pouvoit pardonner une infidelité, Euphémie confuse & sincere avec lui auroit vu couler ses larmes en lui avouant un amant digne d’elle ; mais un sot, un fat, le rebut sans doute des femmes honnêtes . . . voilà où conduit la coquetterie ; elle adopte tout, elle embrasse tout, ne réflechit point, ne trouve de plaisirs que dans le mouvement, & de la gloire que dans le bruit. Une femme qui ne choisit point l’amant qu’elle ose aimer, ne peut finir que par l’indécence ou la folie. Ce jugement paroîtra outré, mais je raisonne autrement que le monde dont j’écris la scandaleuse histoire ; mœurs & maximes, tout y tend à la corruption, la morale y paroît radotage, & il n’y a plus moyen de se faire lire en frondant des vices & des excès qu’on adore sous le nom d’usage ; mais il faut sçavoir radoter au milieu des fous, & pour sa satisfaction, du moins, leur dire, écoutez-moi & rougissez. Melidor se prépara à retourner dans la retraite : il alloit partir lorsqu’il reçut une lettre d’Euphémie. Toutes les petites phrases de la coquetterie piquée étoient répandues dans cette lettre : on y voyoit un cœur tout-à-fait vuide, & un esprit tout-à-fait égaré. La singularité d’une fuite choquante y étoit reprochée avec une dignité emphatique ; on disoit ne pas concevoir ce manque d’égards pour une femme (comme si une femme qui ne se respecte pas pouvoit prétendre à autre chose qu’à des égards très-extérieurs de la part d’un homme qui a acquis le droit de la punir), on avouoit pourtant que le Marquis étoit venu-là mal-à-propos, & qu’elle avoit fait une faute en oubliant de défendre sa porte, (défendre sa porte ! elle étoit donc accoutumée à la défendre ? quelle pensée pour un homme jaloux !) on confessoit encore que ce Marquis étoit laid, bavard, impertinent ; mais on inféroit de-là qu’on ne devoit pas le lui donner pour amant, que ce seroit lui faire outrage que de croire qu’elle eût pû s’abaisser . . . (s’abaisser ; terme usité encore, quoiqu’usé, & qui a acquis la valeur d’un aveu à force d’être contrarié par le fait). Melidor répondit à cette lettre avec autant d’esprit que s’il n’avoit plus senti d’amour ; il est vrai que cet amour expiroit, & qu’alors l’esprit gagne autant que le cœur perd. On sera peut-être bien-aise de voir cette réponse : la voici.

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Lettera/Lettera al direttore

« Ma fuite fut naturelle & ne devoit produire que la honte de votre égarement ; mais vous ne sçavez plus rougir. Ce mot est dur, votre sexe sollicite pour vous des égards quand j’ai tant de raison de condamner votre cœur, mais c’est par le sexe sur-tout que je vous méprise ; vous l’avez laissé dégrader, vous vous êtes livrée à un homme sans sentiment, sans esprit & sans graces, & je ne puis plus penser à vos charmes, sans songer à l’horrible tache qu’ils ont soufferte par l’avilissement qui les deshonore. Vous faites le portrait de votre amant ! vous n’êtes plus en droit d’en faire la critique ; vous l’avez justifié en le couronnant ; c’est sur vous à présent que doit retomber tout <sic> la blâme de ses défauts : comment pouvoit-il s’en corriger ? ils émisent des titres pour vous plaire : vous l’avez mis à l’abri de notre mépris, mais vous avez pris sa place, & c’est dans cette place que je vous vois. Je crois qu’après ce mot tout est dit ; je sens du moins que je n’ai plus rien à vous dire, & je vous conseille de m’oublier, comme je vous ai déja oubliée. »
Quand on a écrit une pareille lettre à une femme, on est bien près du plus profond mépris pour toutes les autres ; mais ce mépris peut se dissiper par l’agrément des plaisirs. Souvent même on n’en aime que plus tendrement après avoir cru qu’on renonçoit à l’amour pour jamais ; mais ce que le plaisir peut détruire, la solitude ne sert qu’à le fortifier (je parle des sentimens, quels qu’ils soient). Melidor seul, livré à ses réflexions, entouré de livres choisis par la haine, vit augmenter bientôt sa fatale fermentation : sa tête bouillante ne put contenir toutes ses pensées, il écrivit & s’enyvra de son encre.
Ses délires heureusement ne sont pas parvenus jusqu’à nous, la société en eût trop souffert ; nous n’avons que trop de libelles contre les femmes : à force d’en lire on devient capable d’en faire, c’est le genre d’esprit le plus facile, & on ne voit pas beaucoup de critiques contre ces sortes d’ouvrages ; ainsi tous les jours attaquées, & très-rarement défendues, les femmes n’ont plus rien à perdre, & il seroit très-dangereux qu’un homme de bonne foi, ayant du génie, de l’expérience, & sur-tout un style mâle & séducteur, s’avisât de vouloir leur nuire essentiellement dans notre esprit ; il y réussiroit, & les détruiroit même dans notre cœur. Melidor peut-être auroit été aussi loin, si ces manuscrits étoient parvenus jusqu’à nous : par bonheur il n’eut pas la fureur de se faire imprimer, & à sa mort une main amie de l’humanité détourna généreusement les fiers enfans de sa vengeance. Une seule de ses productions se déroba au joug du mystere, & parut dans le monde sous un titre très-allégorique. Les femmes pâlirent en le lisant ; il parut sans nom d’Auteur, mais l’Auteur fut bientôt soupçonné ; cela produisit un événement qui tient à cette histoire, & qui je ne puis passer sous silence ; mais il n’intéresseroit pas, si je n’exposois auparavant l’endroit de l’ouvrage qui y donna lieu. Je crois d’ailleurs que cet ouvrage est encore nouveau pour bien des gens, car les exemplaires en furent tirés à petit nombre ; & depuis, par respect pour les femmes sans doute, aucun Libraire François, Helvétique, Germanique, ni de quelque contrée que ce soit, n’a osé le réimprimer. Voici comme on s’exprime dans cette Relation singuliere.

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Allegoria

. . . . Avide de connoissances, je recommençai bientôt mes voyages, mais il étoit question de choisir un monde dans lequel je ne revisse pas précisément les mêmes choses. Je me déterminai pour une jeune coquette ; n’espérant pas de trouver jamais une tête moins semblable à celle d’un Philosophe. Mais je voulus commencer par visiter le cœur, que je croyois beaucoup plus cultivé & plus vivant que la tête. Pour cet effet voyant un Petit-Maître qui se disposoit à lui débiter des fleurettes, je me tins prêt, & j’entrai avec le souffle de ses paroles dans l’oreille de la Dame. Mon étonnement fut grand quand je me vis parvenu à son cerveau : je m’étois flatté que des paroles si douces me conduiroient droit au cœur ; mais j’appris que ce cœur est pour l’ordinaire d’un difficile accès ; un monstre qu’on appelle orgueil en défend l’entrée : d’ailleurs, il est presque toujours environné de glaces & de neiges, qui en rendent les avenues impraticables, si ce n’est dans un certain tems où . . . alors les glaces se fondent, mais . . . Cependant je me trouvois dans la tête, & je résolus de la visiter. La place publique étoit infiniment plus tumultueuse que celle de la tête Philosophe. Je me crus au milieu de la Foire Saint Germain ; des torrens de sensations de toute espece remplissoient les cinq rues des sens, & dégorgeoient dans la place. Celles de ces sensations qui étoient les plus vives & les plus légeres entroient par la fenêtre dans le magazin de mémoire, qui ne se mettoit point en peine de les arranger. Je m’apperçus seulement qu’elle mettoit à part celles que lui indiquoient certains messagers de la Reine. Je demandai à l’un de ces gens si je pourrois voir la maîtresse d’un pays si remarquable : sans difficulté, me répondit-il, on la rencontre partout : ah ! m’écriai-je, je verrai donc enfin une ame ! que parlez-vous d’ame ? reprit-il, nous n’en connoissons point ici. Une figure aimable & vivante est notre Souveraine, le seul objet de nos attentions & de nos hommages : allez promptement vous jetter à ses pieds, elle a naturellement du goût pour les nouveaux venus. Je montai aux appartemens, & je vis sur un trône une petite figure très-jolie, parfaitement semblable au corps dans lequel j’étois entré. C’étoit la Souveraine, le principe de tout ce qui se passoit dans ce petit monde. Amour-propre étoit son favori, Imagination faisoit les fonctions de premier Ministre, & Caprice avoit sous elle le commandement général : Vanité, Folie, Frivolité avec deux ou trois passions achevoient de former le conseil. Surpris de cet arrangement, je demandai à un courtisan si la Reine n’avoit pas un Ministre nommé Raison ? ah ! me dit-il, il n’a paru qu’un seul jour à la Cour ; il ne fut pas écouté ; ses conseils étoient du vieux tems, ils ennuyerent la Reine avant qu’elle les eût entendus. Les plaisirs sont les occupations de notre aimable Souveraine, & la conquête des cœurs est le grand objet de ses travaux. Ce vieux radoteur troubloit nos plaisirs, & sous ses ordres nous n’eussions pas conquis deux cœurs dans une année : nous nous liguâmes tous contre lui ; la Reine le bannit à perpétuité : gardez-vous de parler de lui, & de témoigner que vous le connoissez ; vous ne seriez pas bien reçu ; entrez dans la salle du conseil, vous entendrez les délibérations. Comment ! dis-je, un étranger ose-t-il y pénétrer ? oh ! reprit le courtisan, on ne vous remarquera pas. J’entrai : Vanité ouvroit la bouche en ce moment pour avertir qu’on avoit vu paroître un Petit-Maître fier & brillant, dont le cœur seroit une conquête d’importance, & fort propre à donner de la réputation aux armes de la Princesse. Il fut résolu tout d’une voix & par acclamation, qu’on la tenteroit : on commença à délibérer sur les moyens ; mais Caprice prenant la parole dit d’un ton brusque : il fait beau, allons nous promener. La Reine se leva, & une partie de sa Cour la suivit dans les jardins : elle m’apperçut en passant ; & m’ayant accueilli d’un souris gracieux, elle ordonna qu’on me fît voir les raretés du Palais en attendant son retour. Celui qui fut chargé de me conduire, me fit parcourir une multitude de salles, de galeries, de cabinets, où tout respiroit le luxe & la mollesse ; mais l’uniformité de l’ameublement me frappa : par-tout les murs étoient revêtus de glaces au lieu de tapisseries. Il faut, me dit mon guide, que notre Souveraine se voye par-tout : de quelque côté qu’elle jette les yeux, elle rencontre son image ; on ne peut lui offrir rien de plus agréable ; tout au plus elle souffre les portraits que vous voyez dans les intervalles : les plus éloignés représentent ses conquêtes passées ; ceux-ci, beaucoup plus en vue, annoncent celles qu’elle se propose de faire. Il y a des gens de tout état, Courtisans, Guerriers, Abbés, Gens de robe, mais tous Petits-Maîtres : les gens sages sont trop unis & trop modestes, ils ne méritent pas notre attention. Je me souvenois du monde Philosophe ; & voulant sçavoir s’il y avoit quelque chose de semblable dans celuici : menez-moi, dis-je à mon guide, dans l’appartement de Réflexion ; je suis curieux de sçavoir comment on fait ici les extraits des choses. De quoi me parlez-vous ? dit-il ; je ne connois point votre Réflexion : c’est, lui dis-je, cet Officier qui fait mettre les idées à l’alambic pour en tirer la quintessence. Ah, ah, reprit le guide, il me semble en avoir oui-parler ; ce sont des opérations à la vieille mode, & qui ne sont plus bonnes que pour les pédans ; nous ne les connoissons point ici : Réflexion a délogé en même tems que Raison ; Imagination suffit à tout. La Reine n’a besoin que de connoître la superficie des choses : son grand Ministre lui en fait des tableaux en miniature sur lesquels elle se détermine & prend toutes ses résolutions : convenez que tous ces extraits de vos Chimistes sont avantageusement remplacés : entrons dans le cabinet du Ministre, vous le verrez travailler. Je vis en effet des rouleaux de parchemin, sur lesquels un pinceau délicat avoit tracé des figures de toute espece : je crus voir les livres hiéroglyphiques des anciens Prêtres d’Egypte. Voilà ; me dit-on, de quoi se déterminer avec connoissance de cause & prendre de justes mesures ; considerez la figure de ce Cavalier, n’y voit-on pas d’un coup-d’œil s’il a l’air noble, la taille proportionnée, la jambe bien faite ? qu’importe l’intérieur ! d’ailleurs on en juge aisément à la physionomie. Voyez cette foule de captifs attachés à un char de triomphe : toutes vos idées alambiquées exprimeront-elles avec la même force cette gloire qui fuit les conquêtes de deux beaux yeux ? J’avois peine à m’empêcher de rire dans cet auguste sanctuaire de l’Etat : heureusement mon guide me tira de peine. Venez, dit-il, je vous réserve des choses encore plus importantes : allons à l’Arsenal : comment ? m’écriaije, il y a ici un Arsenal ? & pourquoi non ? reprit-il, tout Conquérant n’a-t-il pas le sien ? il me conduisit dans une vaste cour environnée de bâtimens d’ordre composite, & qui me parurent construits de porcelaine & de vernis de la Chine. Les équipages de guerre se trouvoient dans la cour : c’étoient des calêches, des cabriolets & des desobligeantes en cul de singe vernis de Martin, extrêmement lestes & galantes ; peu de carrosses & presque entierement de glaces : plus loin se voyoient les trophées, bonnets de Présidens, petits-collets, plumets, coffres-forts de Financiers entassés pêle-mêle, surmontés de cœurs sanglans & de cerveaux renversés. D’un autre côté, se voyoient les atteliers, où des milliers d’ouvriers de toute espece étoient continuellement occupés : on y voyoit le vermillon & des fards dont le secret n’étoit connu que d’un seul homme de confiance ; on y distilloit des parfums & des eaux merveilleuses. La premiere Dame d’atour commandoit dans tout l’Arsenal. Nous entrâmes dans le principal pavillon ; là je vis une salle immense, & tout autour des armoires de crystal contenant des ajustemens de toute sorte, robes, coëffures, dentelles, rubans, &c. Un cabinet joignant la salle contenoit tout ce qui sert plus particulierement à la toilette : j’observai des armoires noblement transparentescomme <sic> celles de la salle & fermées exactement. Mon guide me dit qu’elles contenoient des remedes admirables contre les défectuosités & les injures du tems. Une espece d’autel que l’on nommoit la toilette, attira sur-tout mes regards : il étoit consacré à la Beauté ; la Dame d’atour y faisoit les fonctions de Grand-Prêtre ; le rouge, le fard, les mouches, les pommades, les essences, les parfums rangés en bel ordre dans une multitude de boëtes, de pots & de phioles, paroissoient autant d’offrandes destinées à la Divinité du lieu. Des cheveux mal plantés, des sourcils irrégulierement placés étoient autant de victimes qu’on lui sacrifioit. Tout cela se traitoit avec une attention extrême ; la Grande-Prêtresse paroissoit méditer profondément ; & afin que tout ce sérieux ne nuisît point aux charmes de la Reine, un jeune Abbé avoit la charge de l’entretenir des nouvelles du jour, ou de lui faire quelque lecture. La Bibliotheque étoit auprès de ce cabinet : tous les livres se trouvoient distribués en deux classes, l’Histoire & les Beaux-Arts. Dans la premiere je vis tous les Romans modernes & toutes les historiettes galantes ; dans la seconde, divers ouvrages singuliers dont le Lecteur sera curieux sans doute de voir ici le catalogue. Voici les titres des principaux. Ajustemens du beau sexe par ordre alphabétique, 50 volumes infolio. Traité des champs de bataille : 1°. de la promenade : 2°. des spectacles : 3°. du bal : 4°. des petits soupers, 4 volumes in-4°. L’art de placer une mouche, 2 volumes in-8°. avec figures. L’art de mettre en œuvre les dons de la nature, où l’on traite de la conduite des yeux, du ménagement de la voix, & sur-tout du grasseyement, &c. 4 volumes in-12. Correctifs de la nature, 12 volumes in-12. Satyres de la modestie, du sentiment, de la constance, de la fidélité, de la discrétion, &c. in-8°. Récréations de toilette ou du petit lever. (c’étoit un recueil de Contes, Epigrammes, Chansons, &c. en plus de 30 volumes). Connoissances nécessaires aux femmes du beau monde, en Philosophie, Histoire, Géographie, &c. brochure de 6 pages in-24. par un Sçavant à la mode. Après avoir parcouru rapidement cette curieuse Bibliotheque, je revins à la toilette. Les agaceries, les œillades, les minauderies y faisoient l’exercice sur une glace de miroir. Je restai quelque tems à les admirer : l’Infanterie Prussienne n’exécute pas mieux le maniement des armes & toutes ses évolutions. Deux violons avec un flageolet donnerent le signal ; toutes ces troupes se rangerent en bataille. Coquetterie commandoit en chef, & Manege étoit son Major-général. Il s’agissoit de conquerir le cœur du Petit-Maître dont j’ai parlé. Les Ris & les Jeux#F::Jeux] formoient l’avant-garde. En un moment ils envelopperent l’ennemi ; le corps de bataille s’avança ; & les Oeillades ayant percé de coups le Petit-Maître, la Reine accourut pour jouir de son triomphe ; mais à l’instant celui qu’elle croyoit vaincu se releva, fredonna un petit air, fit une cabriole & disparut dans les airs comme une vapeur légere ; soit que les coups qu’il avoit reçus n’eussent point pénétré, soit comme le prétendit le Chirurgien-major de l’armée, que cette espece n’ait point de cœur, & ne puisse être blessée mortellement. La Reine mortifiée de l’aventure, forma le dessein de s’attacher à des conquêtes plus solides & plus glorieuses. Imagination lui avoit parlé quelquefois d’un Seigneur très-bien fait, nourri dans les belles connoissances & parfaitement formé à l’usage du monde : voilà, dit la Princesse, une conquête propre à relever ma gloire. Les ordres furent donnés pour cette grande entreprise : ce Seigneur s’étoit enfermé dans une place que Raison & Expérience avoient fortifiée : il y fut assiégé. La Reine déploya toutes ses forces & son habileté ; mais le terrein étoit difficile, les assiégés vigilans & plein de valeur ; les travaux n’avançoient point. Mécontente de ses Généraux, la Reine confia le commandement & la direction de l’armée à l’ Amour. Ce dieu malin résolut de profiter de l’occasion, pour se venger d’une Princesse qui ne lui avoit jamais rendu que des hommages trompeurs. Il séduisit Caprice ; & ce traître lui ayant ouvert une porte secrete du cœur de la maîtresse, l’Amour s’en empara. La Reine consternée fit offrir au Seigneur de la place assiégée un traité d’alliance, portant que les deux empires seroient réunis sous leur commune autorité ; mais ce fier ennemi lui fit répondre, que leurs sujets n’étoient point faits pour vivre ensemble ; il lui conseilla de décamper secretement pendant la nuit, & promit généreusement de ne la point troubler dans sa retraite. Ici, Lecteur, vous me dispenserez de vous peindre ce qui se passa dans la tête où j’étois logé ; ma plume n’y pourroit suffire, tout fut en un moment dans la plus grande confusion. Imagination se troubla ; le favori Amour-propre tomba dangereusement malade, Vanité fut saisie d’une fievre ardente : la Reine cassa de dépit une partie de ses glaces ; & dans son premier transport elle ordonna de mettre le feu à l’Arsenal. Je ne veux plus, disoit-elle, de ces indignes armes qui m’ont si mal servie ; mais Vanité malgré sa fievre eut assez de présence d’esprit pour remonter que l’on devoit moins s’en prendre à l’Arsenal même, qu’à celle qui y commandoit, laquelle avoit sans doute très-mal fait son devoir. La Reine l’embrassa tendrement pour cet avis salutaire : on chassa honteusement la Dame d’atour, & l’on se promit pour la suite des succès plus heureux. Je profitai de la bonace, & m’échappai par une fente qui s’étoit faite pendant le tumulte au dôme du Palais. &c. &c. &c.
Cette satyre fit du bruit, comme je l’ai dit ; les hommes en abuserent contre les femmes, & l’enrichirent, suivant leur louable coûtume, de ces plaisanteries indécentes qu’ils ont toujours toutes prêtes dans les occasions où ce sexe est attaqué. Les femmes en furent irritées & occupées pendant quelques jours. Melidor fut condamné à une haine éternelle ; mais sçavent-elles haïr ? la vengeance qui peut les flatter du triomphe de leurs attraits leur paroît plus douce qu’un sentiment qui laisseroit subsister l’humiliation qui les tourmente. Quelques-unes firent une ligue ; le projet étoit plaisant ; une d’entr’elles l’exécuta. Jamais confédération plus sincere, ni confiance mieux établie.

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Racconto generale

Belamire étoit le chef-d’œuvre de l’Amour & des Graces : elle avoit des yeux charmans, un son de voix fait pour passer au cœur, un teint plus vrai, plus éblouissant que l’éclat des roses, une gorge où résidoit la fraîcheur de la jeunesse : la vérité, plus touchante que les graces, plus persuasive que l’esprit, se peignoit dans ses regards, dans ses mouvemens & dans son silence. Elle se fait prêter une maison dans le voisinage de Melidor : un petit bois les sépare, que ne peut-il bientôt les réunir ! Melidor s’y promene souvent ; elle cherche à se trouver sur son passage, elle y parvient. Melidor est couché sous quelques arbres élevés en berceau : le sommeil l’enchaîne sous les hêtres pour donner à Belamire le tems de le rencontrer. Elle marche avec agitation : ses desirs sont fixes, ses pas sont incertains. Où est-il ? où se cache-t-il ? quel asyle le dérobe aux traits vainqueurs qui doivent partir de ses yeux lorsqu’elle l’appercevra . . . ce sont ses idées, la vanité les met dans son cœur, (car la vanité est une passion) mais l’amour peut-être la voit & l’entend sans esperer son triomphe ; Melidor a fait des réflexions bien sérieuses, & sa séduction paroît bien difficile. Belamire l’apperçoit ; elle s’approche : il dort profondément : l’imprudent, dit-elle, ne sçait pas tout prévoir, il n’a pas pensé que je pourrois venir le relancer ici. Elle fait du bruit, Melidor s’éveille ; sa surprise paroît extrême ; mais ce n’est pas cette surprise des sens qui doit flatter la beauté : il la regarde sérieusement, la salue & se retire. Belamire un peu piquée dit, il est fort poli ! ce reproche est entendu & excite en lui ce sourire malin qui est un si grand outrage : il se tourne & répond (toujours en s’éloignant) il est poli, mais il est sage . . . Il l’est trop s’il me fuit, reprend-elle, je ne suis pas dangereuse. Melidor voit qu’elle a mal interprété sa réponse, il revient & lui dit, ce n’est pas vous que je fuis Madame, vos charmes ne me font point trembler ; je fuis seulement pour n’avoir pas l’air de tomber dans un piege. Ce compliment n’étoit point fade : il n’eût pas suffi cependant pour faire renoncer Belamire à son objet ; mais elle vit de la férocité dans ses yeux ; elle jugea qu’il faudroit trop de démarches pour le réduire, & que même elle ne le réduiroit pas. Les femmes ont le coup-d’œil sûr ; & quand leur vanité renonce naturellement à une entreprise, elles sont bien convaincues qu’aucun moyen ne peut en rendre le succès possible. Elle fit pourtant encore quelques tentatives avant de se dégoûter tout-à-fait ; mais elle n’y gagna que d’avoir un peu plus d’expérience. Elle revint à la Ville, & ses associées se moquerent d’elle. Ce sujet de plaisanterie détourna les esprits de l’objet principal qui les occupoit : les hommes exhalterent la fermeté de Melidor, & les femmes persiflerent Belamire.
L’avantage resta aux hommes : pendant plusieurs jours il y en eut peu qui, enorgueillis de l’exemple d’un chef, ne crussent mépriser de bonne foi les femmes comme ils le disoient, mais ensuite ils changerent de ton, & furent obligés de venir reconnoître leur erreur aux pieds de celles qu’ils outrageoient. Les gens sensés & un peu instruits ne furent point surpris de ce changement de scene ; ceux de la même classe qui liront ceci ne le seront pas non plus ; ils sçavent bien, comme je l’ai dit plus haut, qu’il en est du mépris pour les femmes comme de l’amitié.

Citazione/Motto

Rien n’est si commun que le nom, Rien n’est si rare que la chose.
Défendues par notre cœur, si leur art n’y suffisoit pas, il ne seroit jamais possible que nous les méprisassions absolument, quand même elles auroient les défauts que notre malignité leur reproche ; mais de plus, elles n’ont ces défauts ni si abondamment, ni si généralement qu’on se plaît à le dire : c’est encore une chose que la nature, selon moi, n’a pas dû permettre. Pour juger de ce qui est dans tous les cas, je consulterai toujours ce qu’elle a dû faire pour le bonheur commun.

Metatestualità

Mais éclairons ceux qui ne veulent pas raisonner sur ce principe ; il ne s’agit pour cela que de leur montrer une femme respectable ; ils croiront qu’il en existe d’autres dès que l’exemple d’une seule les aura touchés. Je suis à portée d’en faire l’épreuve, & l’histoire d’une de ces femmes que je viens de lire m’en fournit le moyen.

Livello 3

Racconto generale

Seréne, image vivante de l’innocence, étoit la beauté la plus touchante. Son ame éclatoit dans ses yeux, & chacun de ses regards exprimoit une vertu : la fraîcheur de la rose animoit son teint fleuri ; une taille plus fiere que les marbres ciselés par des mains immortelles, un concours harmonieux des proportions que la nature assemble dans le chef-d’œuvre de ses ouvrages ; ce n’étoit rien au prix de la candeur qui s’exprimant sur tous les traits de son visage, versoit dans tous les cœurs un amour sincere & délicat ; tel que vous sçavez l’inspirer, ô charmante Doris, aux mortels heureux qui vous voyent. Seréne étoit l’ornement de sa contrée : l’espoir de son amitié attiroit autour d’elle une société choisie de beautés de son âge : tel que le lys argenté parmi les violettes ; tels les charmes de Sérene, plus belle que le plus beau jour de Mai, la faisoient distinguer au milieu de ses compagnes charmantes ; cependant son cœur étoit modeste, & ne goûtoit que les plaisirs de la vertu dans les bras de la plus tendre des meres, ou d’une fidelle amie à qui se prodiguoient ces baisers purs & chastes que la nature destinoit à l’amour. Elle jouissoit à loisir de la plus riante jeunesse, sans prévoir que ce jour de Printems alloit être obscurci par les ténebres & l’orage : sa retraite la plus chérie étoit un vallon couvert d’un bois où l’ombre & les ruisseaux invitoient aux langueurs d’une mélancolie mille fois plus douce que les joies de la Cour. C’est-là que dans les entretiens solitaires des Poëtes elle goûtoit les tems heureux de la liberté : tantôt sous un berceau qui recueilloit ses rêveries, tantôt sur un lit de serpolet & de fleurs, elle voyoit dans des songes ravissans les champs de l’Empirée, & les génies voltiger sur ces plaines éclairées par les rayons divins. Seize ans s’étoient écoulés dans une paisible volupté, lorsqu’une funeste catastrophe vint interrompre la plus belle-scene de sa vie. Seréne avoit un pere à qui l’avarice & l’ambition (ces vertus du grand monde) avoient ôté les sentimens paternels. Ramir étoit le jeune homme le plus dissolu dans un siecle de corruption : des filles séduites, des femmes deshonorées, des familles désolées pleuroient les trophées de cet infame conquérant ; mais aux yeux d’Harpax les richesses effaçoient toute l’horreur du vice & tout l’éclat de la vertu. Les oppositions d’une mere aussi fidele que tendre, n’eurent pas plus d’empire sur un cœur endurci par l’intérêt, que les prieres, les larmes & le désespoir de sa fille. En vain elle embrassa les genoux de son pere, & demanda la mort comme un bienfait ; sa beauté, sa douceur, son innocence, tout fut sacrifié. Seréne pleurée de tous les cœurs vertueux & sensibles, devint la proie du crime qui s’applaudit de son triomphe. Ramir eut à peine flétri de ses mains profanes la fleur d’une beauté si pure, qu’il sentit des dégoûts qu’une ame licentieuse & sans frein doit éprouver par-tout. Brisant les nœuds du devoir & de la décence, il retomba bientôt dans les bras des Phrinés, qui lui vendirent toujours plus cherement le poison de la débauche. Sa jeune épouse essaya de le ramener par des attentions, des exemples & des caresses ; des charmes qui, dans une étrangere, l’auroient enchanté jusqu’à la fureur, n’avoient plus d’empire sur son cœur insensible à tout ce qu’il possedoit. Seréne couloit la saison de la joie & des plaisirs dans des torrens de larmes : les jours de son été se passoient dans un orage continuel ; la solitude & l’image de la mort faisoient toute sa consolation. Tandis qu’elle s’abandonnoit aux rigueurs du plus fatal hymen, Ariste qui possedoit une terre dans le voisinage de Ramir, revint de ses voyages. C’étoit un jeune homme à qui la nature avoit donné ce qu’elle assortit rarement ; un esprit agréable & le plus sensible de tous les cœurs. La franchise étoit peinte sur son front : la fleur de la jeunesse & les graces de l’éducation le faisoient chérir des vieillards & des belles : il n’avoit jamais aimé, parce qu’il attachoit une très-grande importance à l’amour, & qu’il ne trouvoit d’attraits que dans cette simplicité que les femmes de son siecle releguoient aux Bergeres d’un âge fabuleux. Ramir avoit connu Ariste dans l’enfance ; il rechercha sa société, parce qu’elle étoit vantée ; & pour attirer la bonne compagnie à sa table, il l’engagea d’y venir. C’est-là qu’Ariste vit pour la premiere fois Seréne dans l’appareil touchant de la vertu qui souffre ; la langueur de ses yeux ternis par des larmes ameres n’en étoit que plus capable d’enflammer une ame sensible. La beauté qui perçoit à-travers ces nuages de mélancolie & de tristesse, lançoit des traits plus sûrs que ceux de la passion. Ariste que le bruit des malheurs de Seréne & de sa fermeté sembloit avoir prévenu contre toute surprise, ne put tenir devant ces appas qui ne cherchoient point à plaire. Son cœur déchiré de tendresse & de pitié laissa voir son émotion : Seréne découvrit dans ses yeux qui se déroboient modestement, un aveu qui n’allarma point sa vertu sublime, parce qu’il ne renfermoit pas de coupables desirs. Elle fut sensible à la compassion qu’elle faisoit naître ; mais cet intérêt ne fut pas apperçu. Ariste la quitta bientôt pour affranchir sa douleur de la contrainte. Malheureux que je suis ! dit-il, pourquoi le destin a-t-il séparé deux cœurs nés sous l’ascendant des mêmes vertus ? oui la sagesse & l’amour nous avoient formés pour vivre ensemble ; & Ramir possede un trésor dont il n’est pas digne. Pourquoi le plus tendre amour, cet amour qui eût été la plus sublime de mes vertus, est-il un crime aujourd’hui ? il faut donc que j’étouffe la passion la plus pure. Divine Seréne, mon cœur ne te doit point aimer, ce cœur dont ton image embrasse toute l’étendue, & fixe invinciblement tous les vœux ? non, mon amour ne combat point le devoir : Comment tes yeux allumeroient-ils des feux indignes de toi ! dis-moi, Seréne, pourquoi je crains plus de te déplaire que je ne desire de te charmer ? je te perdrois peut-être si je te possedois ; mais je puis jouir du bonheur de te voir, du plaisir de t’aimer & de l’espérance de te devenir cher un jour, quand l’âge de la passion aura fait place au sentiment délicat d’une amitié que la raison augmente & que la vertu justifie. Je ne veux adorer en toi que l’image de la vertu : je retrouve tous mes goûts près de toi, le don de réflechir joint à l’art d’exprimer ; l’amour de la Poésie & de la Philosophie, quand elles viennent du cœur & qu’elles retournent au cœur ; la sensibilité à toutes les actions qu’inspirent la pitié, la générosité, la passion du bien universel. Ne crains point mon amour tandis qu’il s’enveloppera dans toutes ces considérations : s’il me trompoit jusqu’à porter atteinte à la moindre des vertus que je respecte en toi, j’aurois trop de remords. Je te pleurerai donc éternellement, je t’aimerai, je remplirai les deserts de mes plaintes & de ton nom . . . mais où s’égare mon cœur désesperé ? mon amour peut-il soulager la malheureuse Seréne ? hélas ! toutes mes larmes & mes tourmens ne feroient peut-être qu’aigrir l’amertume de sa destinée : ah ! Seréne, si tu versois une seule larme pour moi, pour ce malheureux qui t’aimeroit (si le ciel l’eût permis) d’un amour si pur & si sacré ; banni de ton aspect, privé de tes regards, je supporterois mes malheurs. C’est ainsi qu’il soulagea les violentes agitations de son ame : il ne put se condamner à ne plus voir l’objet dont il étoit sans cesse environné ; mais il le vit toujours avec plus de réserve & d’embarras. Seréne aussi tendre, est plus malheureuse que lui ; elle ne sçavoit pas aussi bien contraindre ses sentimens : son ingénuité la rendoit incapable de dissimulation, ses regards souvent détournés, ses soupirs souvent arrêtés auroient trahi son silence même ; mais la tendresse d’Ariste étoit trop pure pour lui permettre de chercher les traces du retour dans les yeux de Seréne. Cependant elle perdoit chaque jour l’éclat de son teint : les lâchetés d’un époux, l’intérêt d’un ami, ses peines passées, la crainte de l’avenir qui pouvoit amener un moment fatal à sa vertu, tout accabloit son ame, & précipitoit le dernier instant de sa beauté. Ariste voyoit flétrir sensiblement les fleurs de son visage, & plus ses charmes disparoissoient, plus il sentoit redoubler l’ardeur de sa compassion. Souvent il résolut de la consoler, de dévorer ses propres maux, dût-il en être plus tourmenté : il appella la sagesse & la raison à son secours ; & se croyant désormais assez ferme, il voulut parler, mais un frisson glaça sa langue dès qu’il leva les yeux sur Seréne. Le sentiment de son amour effaça toutes les idées célestes qui devoient faire succéder le calme à des troubles affreux. Il se dérobe encore aux yeux de Seréne attendrie, mais son image le suit comme une ombre attachée à ses pas. Un soir, enveloppé dans une profonde tristesse, Ariste avoit cherché la solitude au fond d’un bois voisin de la terre de Ramir. C’eût été l’Elisée pour un cœur dégagé de soucis qui vole au-devant de la joie ; mais Ariste dans l’accablement de son ame n’y voit que sa tristesse peinte & reproduite partout. Déja la lune brilloit sur la rosée éclatante de ses rayons ; les oiseaux avoient suspendu leur ramage ; tout étoit dans le silence, & le murmure même des ruisseaux invitoit au sommeil ; le repos de la nuit n’étoit interrompu que pas les frissonnemens passagers d’un zéphir languissant. Ariste errant d’un pas inquiet, arrive près d’un bosquet voûté de jasmin & de chevrefeuille. Il y vit sans être apperçu la divine Seréne cachée à moitié par l’obscurité du feuillage. Un bras plus blanc que l’astre de la nuit soutenoit à peine sa tête négligemment panchée <sic> sur son sein. Les soupirs de son cœur agité perçoient à-travers les arbrisseaux, qui servoient d’asyle à sa douleur : Ariste recule d’abord tout tremblant, mais il s’arrête pour écouter la voix plaintive qui sortoit de ces bosquets. N’ai-je donc une ame que pour souffrir, disoit-elle ; hélas ! quelle est ma vie ? la nature est morte pour moi ; mes jours plus sombres que des nuits & des nuits plus longues que des années, s’écoulent lentement dans l’insomnie & dans les larmes. O momens trop courts d’une paisible enfance, qu’êtes-vous devenus ! plus rapides que les belles matinées du Printems, vous voilà passés sans retour. Jamais l’infortune détruisit-elle de plus belles espérances ? ah ! Dieu, vous aimez trop le bonheur des humains, mes maux sont uniques sans doute. O Providence éternelle ! pardonne à ma douleur, mais pourquoi me formas-tu ce cœur si tendre & si sensible ? pourquoi le remplis-tu de sentimens si élevés d’amour & de vertu ? étoit-ce pour être en proye aux rebuts d’un époux sans tendresse & sans fidélité ? étoit-ce pour être à jamais séparée de celui que tu semblois avoir créé pour moi ? ne devois-je être sensible que pour les tourmens ? jours de félicité, projets de délices, hélas ! tout est perdu ; mon ame retrouve à peine dans sa mémoire les traces obscurcies du bonheur de ma jeunesse. Misérable Seréne ! combien de fois ai-je senti la plus douce émotion, lorsqu’enyvrée d’un enthousiasme enchanteur je peignois à mes yeux l’aimable époux que je me croyois réservé par le ciel ! remplie alors d’une noble & tendre émulation je voulois me rendre digne d’un cœur que tout l’univers devoit me disputer. Avec quel empressement je préparois mon ame aux délices de l’amour par les douceurs de l’amitié ? comme je m’exerçois par des attentions envers mes compagnes à faire un jour le bonheur de celui qui devoit me posseder seul & pour jamais ! que je trouvois heureux ces momens d’une vie innocente qui m’approchoit du ciel ! que j’étois enchantée de voir de loin nos jours tissus de plaisirs, couler sans crime & sans trouble pour se perdre dans une éternité de bonheur ? mais, hélas ! j’ai perdu tous ces biens sans en avoir joui ; un songe a tout emporté. Tel un malheureux élevé jusqu’au trône sur les aîles du sommeil se retrouve dans sa cabane ou dans les fers de sa prison. En vain la vertu veilla sur tous les mouvemens de mon cœur pour en faire un digne présent au mortel qui le mériteroit. Généreux ami, qui ressemblez si fort à celui que mon imagination me destinoit, appaisez mes tourmens. Le ciel m’est témoin combien votre pitié me touche, combien pour vous rendre heureux je desirerois de souffrir, s’il étoit possible, encore plus que je ne souffre. Devoirs sacrés qui me liez, vous n’êtes point contraires à des vœux si épurés, ne méritoit-il pas un sort moins affreux ? jamais sa bouche a-t-elle dévoilé le tourment de son cœur ? jamais ses yeux ont-ils laissé échapper un regard qui démentît la pureté de son ame ? ah ! qu’il m’auroit aimée . . . mais le destin me ravit toute consolation, jusqu’à ces doux songes, jusqu’à ces regrets si naturels. Oui, fuyez-moi, songes de ma jeunesse ; fuyez images d’une félicité vainement esperée, vous ne pourriez qu’augmenter mes malheurs, un espoir plus certain commence à calmer mes troubles, mon ame épuisée par l’excès de ses maux entrevoit sa délivrance avec une agréable horreur : elle erre déja dans les régions fortunées du repos : je vois la mort approcher ; viens, recours des malheureux, derniere espérance de ceux qui n’en ont plus ; viens fermer ces yeux éteints par les larmes ; conduis-moi dans le séjour éternel de l’innocence . . . Quelle douce rosée inonde mon ame ! quoi ! le souvenir de mes maux se perd dans une volupté toute céleste. Adieu bosquets, adieu ruisseaux, témoins de ma premiere joie & de mes longs ennuis : & toi, digne ami, reçois la derniere de mes larmes, reçois avec mon ame ce calme qui m’environne ; mes soucis ont disparu, je vois un avenir serein, & nous serons heureux. Seréne se leve à ces mots, remplie d’une sombre consolation, & laisse en se retirant le malheureux Ariste en proye à mille mouvemens qui partagent & déchirent son cœur. Elle ne survécut pas long-tems à ces derniers adieux : son ame ravie comme dans un doux évanouissement s’envola dans les bras de la mort au séjour de cette vie dont la nôtre n’est qu’une ombre. Quelle fut la situation d’Ariste en voyant quelques jours après les restes inanimés de Seréne ! accablé de toutes les horreurs de la mort, il tombe sans voix & sans couleur, & ne revient à lui que pour pleurer Seréne jusqu’au dernier soupir. Ariste fuit le monde où Seréne n’habite plus ; il va dans un desert conforme à sa douleur nourrir sans cesse le souvenir de celle qu’il ne lui est permis d’aimer que depuis qu’il ne peut en jouir. C’est-là que ses jours coulent plus tranquilles dans l’étude & la pratique de la sagesse. Seréne est toujours présente à ses yeux : l’habitude d’y penser lui en a fait le témoin le plus respectable de ses actions ; son cœur veille avec une tendre inquiétude sur lui-même, comme pour mériter encore l’amour de Seréne. Son image est toujours à ses côtés, tantôt pour appaiser les troubles de son cœur, & tantôt pour y semer l’espérance de la plus pure joie. Errant dans les sombres labyrinthes de la forêt, au retour de la nuit il croit la voir descendre du ciel, lui sourire, & mêler sa voix au son d’un luth harmonieux. Quels pleurs de joie & de tristesse coulent alors des yeux d’Ariste ! quels battemens de cœur & quelle douce mélancolie ! non, il n’appartient à l’ame de la sentir, que lorsque se rappellant la divinité de son être, elle ose s’élever au-dessus du sort & du tems pour envisager un avenir éternel.

1(a) Ce mot conscience ne doit pas être pris ici dans l’acception ordinaire & exclusive du dévot.

2(a) Boulingrin vient du mot Anglois bowling-green, qui signifie lieu verd où l’on joue à la boule. C’est ordinairement un quarré spacieux, couvert d’herbe très-menue & très-basse, dont la surface est unie comme une glace, & qu’on a soin d’entretenir dans cet état en y faisant passer tous les matins un cylindre de fer ou de marbre. Ces lieux sont très-célebres en Angleterre par les parties de boule qui s’y font entre les plus grands Seigneurs.

3(a) Ils sont d’une Tragédie nommée Oroonoko, qui est fort estimée pour la force des sentimens. This little spot of ground is deare to me Than my greet facker’s <sic> unbonded kingdom, &c.