Le Monde: Chapitre IX.

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Chapitre IX. Lettres d’une femme à son mari à l’Armée. Lettre Premiere.

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Il y a quelque chose dans l’amour qui fait bien concevoir la noblesse de son origine: doit-on envisager autrement les scrupules continuels de l’esprit & du cœur dans l’absence de l’objet aimé? En commençant ma lettre par cette réflexion, vous croiriez que je veux me louer si vous me connoissiez moins ; non je ne songe point aux intérêts de ma vanité ; ce sont-là de petites vues, de petits détails que mon ame ne connoît point : la vérité seule m’inspire ce que je viens de dire, & ce que je dirai. Il est certain que depuis votre départ je me fais des rigueurs singulieres à l’égard de tous les hommes ; je n’ose plus me laisser aborder par un seul ; il me semble en les voyant qu’ils ont tous plus à me dire qu’ils ne me disent ; & j’éprouve une répugnance tout-à-fait insurmontable à leur laisser la liberté de hazarder même ces louanges que j’écoutois avec satisfaction quand vous pouviez les entendre. Cependant je ne veux point devenir sauvage, ce seroit un triste préparatif pour votre retour ; vous qui aimez ce ton d’aisance qui généralement annonce la candeur de l’ame, vous ne reverriez pas votre femme avec ces sentimens qu’elle veut toujours vous inspirer, & cette idée seule m’apprendroit à mettre des bornes à mes scrupules : mais assurée de n’en avoir rien à craindre par rapport à vous, je vous avoue qu’avec un peu de réflexion sur la cause de leur pouvoir je goûte un plaisir bien doux à m’y livrer quelquefois. Je vous vois auprès de moi sourire à mon inquiétude & lui donner le beau nom d’amour : il me semble que né honnête envers les autres vous me grondez de ne pas faire plus d’attention à un joli homme qui vient expressément pour me desennuyer ; vous trouvez que je vous aime trop, & cependant vous êtes très-flatté de ne me faire que de vaines représentations sur ce trop qui peut, dites-vous, épuiser ma sensibilité. Croyez qu’elles seront toujours vaines : je ne suis pas encore parvenue à concevoir qu’on pût tomber dans ce dégoût dont les inconstans se font une excuse si cruelle pour justifier leur perfidie. En attendant que je sois un peu plus habile à comprendre & à conjecturer, je passe une partie de mon tems à dire beaucoup de mal de l’inconstance ; j’y gagne de vous en aimer davantage, & vous êtes l’objet de mes amusemens comme de mes réflexions : je vous jure que les uns & les autres suffisent bien pour remplir ma journée. Chacune de ces journées est si courte, que je vieillirai, je crois, sans m’apercevoir que j’aie vêcu. Ce sera encore une obligation que je vous aurai, car je m’imagine que du caractere dont je suis, n’aimant rien de ce qui fait l’illusion & le bonheur de la jeunesse, n’ayant même jamais pu parvenir à feindre le plaisir que les autres sentent, j’aurois trouvé sans vous la vie bien longue, bien fatale. Vous me demandez des nouvelles de ma santé, hélas ! je me porte fort bien : j’en suis humiliée, mais il faut vous dire la vérité. J’ai encore quelque chose de plus humiliant à vous apprendre, c’est que de toutes parts on m’assure que j’embellis à vue d’œil. Si vous aimez trop pour être généreux, vous serez intérieurement très-choqué de l’irrégularité de ma conduite & de l’audace de mon aveu : cependant comme je n’attache de l’avantage & du plaisir qu’à remplir bien précisément mon devoir auprès de vous, je vous promets de maigrir, & d’avoir telle incommodité sérieuse que vous voudrez, aussi-tôt sérieuse que vous voudrez, aussi-tôt que vous me l’aurez ordonné ; il ne vous en coûtera que de vous résoudre à le vouloir. Adieu, voilà trop de folies pour un esprit occupé de gloire & de combats.
Lettre II.

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Il est donc vrai que l’absence n’exerce point son maléfice sur votre cœur ! ces sermens que vous m’avez faits de m’aimer par-tout, loin de moi comme auprès de moi, parmi les horreurs de la guerre comme au sein du plus tendre bonheur, vous les remplissez, vous les renouvellez par vos Lettres, vous les nommez des images imparfaites de vos sentimens ? ah ! ces sentimens m’humilient à force de me toucher ; je ne les mérite point malgré mon amour. Vous voir amoureux & ne rien trouver dans vous qui ne m’annonce un cœur nullement surpris de sa fidélité, c’est tout ce que je puis ambitionner, & plus que mes desirs n’osoient me promettre. Il fut que je vous dise qu’au milieu de ma joie, je sens quelque chose qui porte mon esprit à s’en étonner. Si le caractere général des hommes m’a été bien défini, cette vive passion que je vous inspire n’est pas aussi naturelle que le seroit le refroidissement. On dit que la possession est généralement le terme des desirs ; aurois-je donc fait un miracle ! je n’ai pas la vanité de le croire ; cependant vous m’aimez avec cette ardeur de sentimens qu’on ne connoît plus quand on a joui : quel talent en moi, quel charme particulier a pu nourrir cette flamme subtile qu’emporte le plaisir sur son aîle légere ! apprenez-le moi, mon cher Marquis, afin que je m’attache à ce charme unique comme à un trésor sur lequel vous avez des droits : j’aurai soin de le conserver dès que je l’aurai connu : oui chaque jour m’en fera mieux sentir le prix ; il n’est pas l’ouvrage de l’art, puisque je l’ignore en moi, & je puis le chérir comme un bonheur, sans avoir à rougir de son principe. Vous me voyez parler de cela avec une sorte d’enthousiasme ! c’est que tout ce que j’envisage dans cet ensemble de bonheur, est pour moi l’objet d’un étonnement particulier. En remontant en peu de mots jusqu’à la source de mes idées, vous les concevrez mieux : il faut vous avouer que frappée de l’inconstance des desirs, frappée du malheur des femmes, je m’étois mis dans la tête que vous ne m’aimeriez plus dès que vos soins auroient obtenu leur récompense. Portée par l’excès de mon amour à m’exagérer la légitimité de mes craintes, je voyois arriver avec effroi ce moment qui devoit me livrer à la plus fatale expérience ; & le lendemain de votre triomphe, qu’à présent je dois appeler le mien, je crus que je ne vous reverrois qu’accablé du profond ennui qu’éprouve une ame qui ne desire plus. Vos regards étoient capables de me rassurer, mais j’étois frappée, & les choses se montroient vainement à moi comme elles étoient. Vous me dîtes le lendemain que vous m’aimiez, vous me le dîtes avec transport, & mon cœur vola au-devant de la persuasion : dans ce premier moment, oubliant tout ce que j’avois pensé la veille, je crus vous avoir outragé par mes craintes, & les transports que je vous montrai furent autant une réparation qu’un sentiment de mon cœur ; mais j’avois besoin de votre présence pour vous rendre justice dans le présent & dans l’avenir, à peine vous m’eûtes quittée que mes craintes revinrent, vous les dissipâtes encore, mais tous les jours cependant je me retrouvois dans le même état ; & j’aurois cru qu’il ne pouvoit augmenter, ni y en avoir de plus cruel, si à votre départ pour l’armée je n’avois senti un surcroît affreux, que je pourrois appeler un état nouveau. Je fis d’abord ce que je pus en vous écrivant pour ne vous laisser appercevoir de rien, mais je suis persuadée que ce soin même vous a appris le mystere de ma douleur. Assez délicat pour vouloir me sauver mes propres reproches, vous avez résisté au penchant de m’en faire, & vous n’avez voulu me rassurer que par des moyens plus dignes de vous ; c’est un procédé que je n’oublierai jamais & après lequel il ne peut plus me rester la moindre inquiétude. O mon cher Marquis ! si je suis plus aimée que par mes soupçons je n’avois mérité de l’être, je suis aussi plus touchée de cet amour que la sécurité peut-être n’eût permis que je la fusse, & il se trouve toujours que vous avez placé vos bienfaits avantageusement pour vous ; c’est ce qui me console de mon injustice. Vous avez le plaisir d’être adoré à des titres qui sont le vrai bonheur pour un homme de votre caractere. Adieu, je vous fatiguerois à me lire.
Lettre III.

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Combien d’esprit dans votre Lettre ! pour oser y répondre j’ai besoin de penser que quand on a beaucoup d’amour, on a assez d’esprit. Je vous ai lu avec transport ; je suis encore dans la fermentation, & ma timidité disparoît. Je voudrois écrire avec méthode, répondre à chaque article de votre Lettre, vous faire sentir le mérite particulier de tous vos sentimens & de toutes vos pensées ; je ne le puis ; l’indocilité de mon esprit va jusqu’à la révolte : ces mots frappans, ces mots délicieux, je vous adore, je vous aimerai toujours, vous êtes belle comme un astre, retentissent dans mon cœur & y renversent tout ; j’éprouve une émotion inconcevable ; le trouble du plaisir nuit à la douceur de l’exprimer ; cependant il n’y a point de grand plaisir sans ce trouble aimable. Non, je ne suis point belle comme un astre, je ne brille point sur la terre, & dans les cieux j’y ferois une fort sotte figure ; mais je vous adore, & le feu de mon amour me donne un éclat qui brille dans mes yeux ; cet éclat est la véritable beauté. Que ne pouvez-vous en jouir & l’augmenter encore ! votre fureur pour la gloire, vos canons, votre fracas de guerre, valent-ils ce regard qu’on reçoit de ce qu’on aime à l’instant qu’on l’embellit ? vous n’en faites pas la comparaison, vous trouvez la guerre cruelle & le devoir inexorable ; oui tout cela ne vaut pas le plaisir : le plaisir est l’état naturel de quiconque mérite de plaire ; il éternisera votre droit sur mon cœur : toujours je penserai à ces momens donc mon amour vous a fait jouir, & toujours je vous aimerai avec excès en pensant combien cet amour vous a rendu heureux. Adieu, j’aurois beaucoup de choses à vous dire, mais je ne puis aujourd’hui vous dire qu’une seule chose, & vous l’apprendre avec plaisir, fût-elle mal exprimée ; c’est que mes vœux ardens sont exaucés, que je puis me livrer avec certitude au transport d’avoir rempli les vôtres, que vous serez père, que je serai mere, que nous aurons un gage, un témoin de l’amour le plus tendre. Félicitez-moi, & félicitez-vous, concevez toute ma joie, & dites-vous que ceci est votre ouvrage, je permets que vous vous en attribuiez toute la gloire, je ne suis point jalouse de ce que vous en pourrez penser, je suis accoutumée à rapporter tout à vous, à n’avoir de plaisirs, d’intérêts que les vôtres ; & pourvu que vous soyez très-touché du présent que je vais vous faire, je serai contente, & ne songerai point à vous disputer l’honneur des circonstances : cependant vous devez cet enfant à mon amour : puisse-t-il avoir les traits de sa mere, & vous rappeller dans tous les tems, si vous venez à changer, les sermens que vous fîtes à celle que vous jugeâtes digne de lui communiquer votre existence. Adieu.
Lettre IV.

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Il y a bien des gens qui se mêlent de deviner depuis que je me suis avisée de répandre la nouvelle qui vous a comblé de joie. On me prédit un fils : j’écoute avec transport, que dis-je, j’écoute comme on écoutoit les oracles. Ma complaisante raison fuit pour n’être pas obligée de me reprocher un plaisir qui renouvelle le paganisme. Dans ces tems-là des sots prophétisoient & on les croyoit ; c’est tout de même aujourd’hui pour moi ; je crois fermement ce qu’on m’annonce dans cette circonstance, & je perds, en écoutant des prédictions, l’opinion de sotise que j’ai toujours eue des prédiseurs. Ce sera donc un fils que j’aurai ? eh bien, demandez-moi à présent pourquoi cette idée me transporte ! pourquoi une fille me toucheroit moins ! . . . parce qu’une fille ne pourroit pas porter le nom de ce que j’aime, & que ce nom m’est trop cher pour ne pas souhaiter qu’il se perpétue. Si un étranger s’offroit à moi avec ce même nom, je le haïrois, il n’appartient à personne d’avoir quelque chose de commun avec vous, & sur-tout le nom, qui est une partie si intime de nous-mêmes. Toutes les fois que j’entendrois annoncer cet homme dans une maison, j’éprouverois un doux frémissement, je croirois que c’est vous que je vais voir paroître ; & en n’appercevant qu’un usurpateur j’aurois trop à souffrir de la perte de mon illusion. Mais votre fils à qui mon cœur donne à jamais le droit de me représenter son père, ne sera jamais prononcer son nom nullepart où je sois, que je ne retrouve en lui tout le plaisir que m’aura fait imaginer l’espoir subit de vous voir paroître : ce sera toujours vous que je verrai. Voilà une page toute entiere pour vous dire une chose que vous auriez très-bien comprise sans explication : les amans sont un peu bavards, cependant ils plaisent avec ce défaut. Leurs discours ne sont point cet amas de paroles que le goût a droit de compter pour les reprocher à l’esprit & souvent à la raison ; ce sont, pour ainsi dire, des sentimens scrupuleusement développés. Je reviens à mon fils : j’ai l’éleverai avec cette complaisance qui ne sort qu’à préparer le respect des principes utiles. Il faut toujours commencer par intéresser le cœur autant que d’entreprendre de parler à la raison, & je crois qu’une femme y est très propre : le sexe lui donne peut-être le droit de s’en flatter. J’ai vos principes absolument imprimés dans ma mémoire, & il me semble qu’il ne faut que les présenter à l’esprit pour s’assurer que le cœur les adoptera comme des objets d’une douce reconnoissance. J’ai éprouvé ce que j’espere pour lui ; il aura même un avantage sur moi, & son éducation s’en ressentira : l’effet des soins sera plus rapide, & il commencera à jouir avant le tems où je commençai à peine à comprendre. Certainement mon éducation fut négligée ; je courois risque d’être toute ma vie l’objet de la pitié d’un être pensant, si vous n’aviez pris la peine de me former pour votre bonheur & pour le mien. Je me rappelle tous ces ridicules préjugés dont on avoit farci ma tête, & sur-tout la négligence homicide de m’apprendre à connoître & à respecter ceux qui sont utiles. Je songe avec encore plus d’effroi au malheur dont j’étois menacée si j’avois conservé le mépris barbare qu’on m’avoit inspiré pour tout ce qui est amour. Mon ame sans doute seroit devenue cruelle, car on peut bien être sensible & généreuse sans avoir jamais ressenti l’amour, mais toute haine opiniâtrément nourrie pour les hommes en qualité d’amans ne peut conduire un cœur qu’à la férocité. Hélas ! j’avois respiré, cultivé, admiré ces maximes pernicieuses, & ma bouche à peine encore en état de bégayer le mot de raison, étoit déja accoutumée à lancer les anathêmes du mépris contre la plus intéressante espece d’êtres qu’il y ait au monde quand un véritable sentiment les anime. O suite fatale d’une farouche éducation ! je n’y penserai jamais sans frémir : en déplorant ce que je fus, je pense avec respect au dessein que vous formâtes de me rendre telle que je devois être. Sans vous mon état eût empiré, rien dans la nature ne m’eût intéressé, si ce n’est cette gloire criminelle dont s’enyvrent les esprits sans amenité, & les ames sans sentimens, lorsqu’ils sont parvenus à prendre la dureté pour l’héroïsme. Je compte aujourd’hui les malheureux que j’ai soulagés, les consolations que j’ai répandues dans des cœurs mortellement affligés, les plaisirs que j’ai goûtés en me communiquant à des êtres que personne n’eût distingué dans la foule ; & ce bonheur dont nous avons joui ensemble, ce bonheur que rien ne peut exprimer, je l’examine, je le compare à cette froide contemplation d’une coupable indifférence, je me confidere dans le passé & dans le présent, & je suis forcée de me représenter deux personnes dont l’une est odieuse, sans humanité, sans existence, sans titre pour justifier l’espace trop grand qu’elle occupe sur la terre, & l’autre me paroît comme un de ces ruisseaux bienfaisans dont le murmure peint un plaisir touchant & vrai, & que la prairie bénit sans cesse en se couvrant de fleurs que le sentiment célebre dans des vers, & dont l’innocence aime à se parer. Mon fils ne sera pas élevé comme je l’ai été : il apprendra à connoître l’amour avant qu’il puisse le sentir ; il sçaura que le véritable, celui que la sagesse même estime est un présent du ciel, & il ne le confondra point avec tous ces sentimens qui prennent son nom pour nous égarer & nous avilir. S’il me demande à quoi l’amour peut servir dans le cours de la vie, je lui dirai que la vie commence avec l’amour ; que les talens, les plaisirs, la gloire croissent avec le plaisir d’aimer, & dans bien des gens, ne peuvent naître que de lui ; qu’un bon choix, qu’un choix heureux y est nécessaire, mais qu’avec cela on peut devenir capable de tout, excepte de s’en rendre indigae. Adieu.