Citation: Jean-François de Bastide (Ed.): "Chapitre VI.", in: Le Monde, Vol.4\006 (1760-1761), pp. 121-224, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4479 [last accessed: ].


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Chapitre VI.

Level 2► Puisque dans cet Ouvrage on se propose de raisonner sur le mauvais goût des hommes, pour accélerer la perfection des Arts, négligeroit-on d’éclairer l’imperfection des talens pour contribuer à la perfection des plaisirs ! je ne crois pas qu’on doive craindre, même de répandre de la Philosophie dans des réflexions dont le but est si utile ; on peut compter au contraire sur la reconnoissance de quelques Lecteurs : le soin des plaisirs, dans les défenseurs du goût, assure aux plus sérieux l’avantage de laisser parler leur raison tant qu’ils voudront, sans ennuyer : on sent [122] que le service qu’ils veulent rendre est devenu tout-à-fait nécessaire par l’usurpation des faux enthousiastes qui vont faire regner le mauvais goût & l’ennui. L’ingratitude des hommes ne peut aller jusqu’à battre leur nourrisse à l’instant qu’elle offre un sein bienfaisant à leurs besoins & à leurs desirs.

Je raisonnerai ici, non sur l’imperfection originelle de l’art théatral ; cet art aimable & profond a été poussé aussi loin presque qu’il peut l’être ; dans le dernier siecle, dans celui-ci même, & dans d’autres sans doute, il n’a eu de bornes que parce que tout en a. L’art est donc à l’abri du reproche ; mais la plûpart de ceux qui en ont fait leur ressource méritent jusqu’à une amere critique : la raison en est très-connue, il n’est pourtant pas inutile de la dire. Pour exceller au théatre, il faut y avoir été poussé d’abord, & y être ensuite tous les jours entraîné par la passion ; il faut que le sentiment, la vanité, l’amour des [123] vers, l’impression des caracteres que le génie y trace, soient, pour ainsi dire, le génie qui conduit & anime le Comédien. C’est une chose dont on doit convenir, que le talent de la représentation n’est pas dans la nature, & demande les plus grands efforts. Or fera-t-on ces grands efforts sans une grande passion ? elle y est sans doute très-nécessaire, & souvent elle n’y suffit pas ; on a vu des Comédiens adorer leur métier, travailler jour & nuit, & être détestables. Ce n’est pas contre ceux-là que je veux m’élever ici ; je les plains, & ne les critiquerai jamais. L’indulgence est un droit du malheur ; mais j’exercerai ma critique contre ceux qui nés avec des entrailles, de l’esprit, du talent pour l’imitation, ne rougissent point d’offrir un automate à la place d’un héros, & ont la cruauté de réciter froidement des vers que le Poëte fit dans l’enthousiasme. Il y auroit peu de vraisemblance dans ce que je dis ; on ne con-[224]ceveroit pas du moins que cette froideur d’un Comédien pût subsister au milieu de l’action & du tumulte même que ferment les applaudissemens que le Public vient d’accorder à l’Acteur estimé qui est actuellement en Scene avec lui ; (les animaux aux champs de Mars s’excitent l’un & l’autre au son des instrumens guerriers) il n’y auroit donc pas de vraisemblance à ce que je dis, si l’on ne sçavoit que les plus beaux Vers du monde, les Scenes les-plus plaisantes ou les plus pathétiques, ne font en elles-mêmes que des êtres inanimés qui attendent le mouvement & la chaleur pour passer avec leurs charmes dans le cœur né pour les adorer. Or cette chaleur & ce mouvement que le Comédien doit leur donner, comment pourroient-ils le recevoir de lui s’il ne les a pas lui-même ; & comment pourroit-il les avoir, s’il est né sans passion pour son métier, s’il regarde le Théatre comme un amps <sic> de planches, [125] & si sur ces planches sa premiere attention est de compter le nombre des Spectateurs. On a vu des Comédiens qui pleuroient sur la Scene, mais c’étoit du désespoir de ne pas voir le Parterre & les Loges bien remplis. On pourroit dire :

Rufus, le vil Rufus, que la disette outrage,

Pleure aussi quelquefois, mais ses pleurs sont de rage.

Le dernier que l’on pourroit citer de cette classe méprisable sauva toujours l’avidité & la froideur de son ame pour les beaux Vers, par un art & une chaleur d’entrailles naturelle dont le Public fut la dupe ; il fut bon Comédien sans s’intéresser en aucune façon à la gloire de la Comédie, & quelquefois il se surpassa lui-même, tantôt par un accès de fureur, suivant que la salle étoit plus ou moins remplie.

Pour exceller dans une chose ou dans [126] un genre, il faut l’aimer. Sans enthousiasme on rend mal l’enthousiasme des autres, & l’enthousiasme du Comédien ne peut naître que de la passion des Vers, de celle des applaudissemens, & d’un sentiment particulier que lui imprime le caractere qui devient le sien par la représentation. Je rapporterai à ce sujet une anecdote singuliere & croyable qu’un homme d’esprit a publiée il y a long-tems (a)1 , & qu’aucun Comédien ne devroit ignorer.

Exemplum► M. Bond, homme d’esprit & d’excellent gout, célebre sur-tout par sa passion pour le théatre, avoit pris une inclination particuliere pour la Zaïre de M. de Voltaire; & ne se contenant point de la sçavoir par cœur en françois, il avoit engagé un des meilleurs Poëtes de Londres de la traduire dans la langue du pays. Son dessein étoit de la faire représenter sur le [127] théatre de Drulynane. Il employa pendant plus de deux ans tous ses soins & ceux de ses amis pour la faire accepter aux Directeurs de ce théatre ; mais on ne sçait par quelle raison ils s’obstinerent à la rejetter, ni pourquoi des Directeurs d’un autre théatre la refuserent aussi. Enfin M. Bond n’espérant plus de la faire paroître sur un théatre régulier, prit le parti de la représenter lui-même, avec quelques autres Amateurs du Cothurne, dans la grande salle de Yorck-buildings, qui est un lieu destiné dans son origine pour les Concerts de Musique ; mais dont on obtient l’usage en la louant aussi cher pour une soirée, qu’un autre bâtiment seroit loué pour une année entiere. Les rôles furent distribués, & toute la Ville avertie de l’entreprise qu’on avoit formée pour lui plaire. M. Bond qui n’avoit pas moins de soixante ans, choisit le rôle de Lusignan comme le plus convenable à ses talens & à son âge. Il n’é-[128]pargna ni soins, ni dépenses pour se mettre en état de la jouer avec distinction ; & l’on ajoute à l’honneur de sa générosité & de son desintéressement, qu’il abandonna tout le profit du spectacle au Poëte traducteur de la Piece.

Le jour arrive : jamais assemblée n’avoit été si brillante & si nombreuse. Les premiers Actes s’exécutent avec l’applaudissement de tous les ordres : on attendoit Lusignan; il paroît, & tous les cœurs commencent à s’émouvoir à la seule vue de ce Prince vénérable ; mais celui de M. Bond l’étoit plus que tous les autres ensemble. Il se livre tellement à la force de son imagination, & à l’impétuosité de ses sentimens, que se trouvant trop foible pour soutenir tant d’agitation, il tombe sans connoissance au moment qu’il reconnoît sa fille. On se figura d’abord que c’étoit un évanouissement contrefait, & tout le monde admiroit l’art [129] avec le quel il imitoit la nature. Cependant la langueur de cette situation commençant à fatiguer les Spectateurs, Châtillon, Zaïre & Nerestan l’avertirent qu’il étoit tems de la faire finir. Il ouvre un moment les yeux ; mais les ouvrant aussi-tôt il tombe de son fauteuil sans prononcer une parole ; il étend les bras, & ce mouvement fut le dernier de sa vie. ◀Exemplum

Je suis trop ami de la société pour souhaiter que la perfection d’un art nous soit vendue au prix des jours d’un citoyen : je souhaite au contraire que quiconque peut être emporté si loin par le sentiment de son rôle & par l’ardeur de son ame, ait à jamais ou des préjugés, ou des entraves, qui l’éloignent du Théatre ; mais ce desintéressement charitable ne m’empêchera pas de penser que tout Acteur qui est froid n’est digne que du sifflet ? Eh ! pourquoi ne le disois-je point ; pourquoi un être obscur a-t-il le droit de m’ennuyer, [130] quand son état, l’affiche & mon argent ne me promettent que du plaisir à l’entendre ? Souvent à la place de cet automate, on verroit paroître un objet charmant ou fait pour le devenir s’il étoit exercé ; les prérogatives attachées à l’ancienneté dérobent au Public son plaisir & son droit, en autorisant un mauvais Acteur à paroître malgré le bon sens, le mépris & la justice à la place d’un sujet digne de nos suffrages ; ce sujet est pour long-tems perdu pour nous, la coûtume prononce contre lui ; & le cache dans l’obscurité malgré nos vœux qui l’appellent ; un Grand inutile ou une vieille importune s’obstinent à ne lui pas céder le pas, & cette vexation durera peut-être autant que leur vie. Je plains les gens de goût de lire ici ces vérités qui doivent les faire gémir.

Cependant tous les mauvais Comédiens n’etoient pas destinés par la nature à mériter le sifflet impitoyable ; [131] disons-le à leur honte, la plûpart étoient nés pour plaire & pour sentir ; mais le germe de leur talent s’est perdu dans la gouffre de la dissipation ; ils ont avili l’art en ne l’envisageant plus que du côté des ressources, & ces ressources ont achevé de les amollir & de les perdre en leur facilitant l’usage des commodités voluptueuses & des plaisirs brillans. Alors ils n’ont plus fait qu’un métier, & ils en ont rougir ; leur rôle leur est devenu odieux, la gloire du Théatre ne leur a plus paru qu’une de ces chimeres que l’imagination protegé sous le masque imposant du zele, & que l’âge livre à la raison, destructrice des chimeres. Je conseille à ceux qui sont encore assez jeunes pour profiter de leurs fautes, & rougir utilement de l’opprobre dont les couvre une médiocrité volontaire, je leur conseille, dis-je, de lire attentivement les réflexions qui suivent sur l’art du Théatre, ouvrage estimable d’un homme d’esprit.

[132] La profession d’un Acteur est de représenter aux oreilles & aux yeux d’une assemblée toutes les diverses passions qui sont la guerre aux hommes, soit dans la bonne, soit dans la mauvaise fortune.

On conçoit d’abord que pour entreprendre de représenter les passions humaines, il faut non-seulement les connoître, mais sçavoir se revêtir des marques & des couleurs qui les distinguent. Ces marques sont de deux sortes : les unes qui frappent l’œil, c’est le regard & le mouvement ; les autres qui agissent sur l’oreille ; c’est le son & les inflexions de la voix, qui ne consistent pas seulement dans l’élévation & l’abaissement des tons, mais beaucoup plus dans une certaine impregnation de sentiment (si l’on me permet ce terme) qui communique aux sons tout ce qui se passe dans l’ame de celui qui les fait entendre.

Il n’y a que six passions dramatiques [133] qui puissent être fortement exprimées par le regard, & qui se répandant sur le visage, soient capables de nous faire passer par tous les différens dégrés de peine, de plaisir, ou de suspension dont le cœur peut être vivement touché. C’est la joie, la tristesse, la crainte, le dédain, la colere & l’admiration. On compte un grand nombre d’autres passions auxiliaires, qui ne peuvent être exprimées dans leur propre caractere, mais qui ne laissent pas de se représenter fort bien par le mêlange de deux ou trois des six capitales ; telles sont la jalousie, la vengeance, l’amour & la pitié. Le Lecteur peut reconnoître sur le champ la vérité de cette remarque, & se convaincre par une expérience facile, que pour exprimer la jalousie dans les traits du visage, il faut une combinaison de crainte, dedédain <sic> & de colere. La vengeance ne demande que le mêlange des deux dernieres. L’amour ne peut se faire connoître que [134] par un air de joie, tempéré d’un air de crainte, & la pitié par un mélange de crainte & de tristesse.

L’unique secret pour exprimer une passion par le regard, est de commencer par la bien concevoir avec le secours d’une forte & vive imagination. Si quelqu’un, par exemple, se remplit fortement d’une idée triste, il éprouvera dans peu de momens que ses yeux contracteront une certaine obscurité qui est propre à la mélancolie : ses muscles se ne relâcheront insensiblement jusqu’à cet état qu’on nomme langueur, & tous les organes du corps se débandant de même par l’effet d’une espece de sympathie, il se trouvera dans une situation inanimée qui approche beaucoup de la lassitude. Dans cette disposition, qu’on peut regarder comme parement passive, qu’il s’efforce de parler avec fierté, il éprouvera que c’est une entreprise impossible. En pain choisira-t-il les expressions les plus [135] brusques, & celles qu’on emploie dans la plus ardente colere, le son de sa voix n’exprimera que de la douceur & de la tendresse. L’altération de ses muscles s’est communiquée jusqu’aux organes de la parole ; avant qu’il puisse faire prendre un ton emporté à sa voix, il faut qu’il se remplisse de quelque idée de colere et d’indignation, qui enflammera bientôt ses yeux, qui remontera tous ses fibres détendus, & qui ne le disposera plus qu’à l’impatience & la violence : alors non-seulement sa voix répondra à l’air de son visage, mais sa démarche & tout le reste de son action le monteront comme un impétueux dont les moindres mouvemens sont terribles ; & feront sur les spectateurs une impression dont ils ne pourront se défendre.

Ainsi la plus heureuse qualité d’un Acteur seroit une imagination plastique, qui pût recevoir a son choix toutes sortes d’intrigues ; avec une grande mobi-[136]lité d’esprits animaux, qui n’attendissent que son ordre pour couler à propos dans ses muscles ou pour en sortir : ces deux présens de la nature seroient sur le Théatre un Docteur Fauste qui seroit capable de produire sur le champ les merveilleux changemens de Scene. Dans une partie de son discours l’impression de tristesse que la force de son imagination feroit sur son cœur, se communiqueroit à ses regards & à sa prononciation ; il paroîtroit sombre & abattu. Plus loin, dans un endroit où le Poëte auroit jetté quelques rayons d’espérance, ses yeux prendroient feu tout d’un coup ; & dans son accent comme dans son action, on commenceroit à sentir un retour de force & de vie, on verroit succéder mille autres changemens. Tantôt il s’arrêteroit quelques instans ; & prenant un air pensif pour faciliter ces transitions soudaines, il prépareroit ses spectateurs autant que lui-même à toutes les révolutions dont [137] le cœur est capable, & les éprouvant tour à tour, il les feroit infailliblement éprouver aux autres.

L’action du Théatre, telle que j’en donne l’idée, seroit sans doute un exercice des plus laborieux. Nous voyons dans nos passions réelles quels effets le trouble & les agitations du cœur sont capables de produire sur le corps. Une premiere émotion causée par quelque accident fâcheux, suffit souvent pour nous faire venir une sueur froide sur le front ; mais si le sangs s’échauffe assez pour nous faire porter le ressentiment jusqu’à la violence, dans quelle fatigue & quel épuisement d’esprit ne se trouve-t-on pas après un accès de colere qui n’a duré qu’un moment ? cependant un Acteur aveuglé par l’ignorance & par l’orgueil, se flatte de représenter ces tempêtes de l’ame avec une tranquillité stupide. Qu’il ose suer sur le Théatre : craint-il donc de s’avilir, & s’imagine-t-il avoir d’autre honneur à [138] perdre ou à ménager que celui de bien exercer sa profession ! Une bouche mignardement arrondie, des yeux vuides de sens & d’expression qui ne sçavent où fixer leurs regards, des bras qui ne paroissent pas appartenir à celui qui parle, tant ils s’accordent mal avec ce qui sort de sa bouche, une voix basse & doucereuse, qui porte l’opinion dans sa détestable monotonie, telles sont les graces du Théatre moderne ; tels sont les fruits de l’indulgence du Public pour des Acteurs qui ne s’en rendent pas dignes. On pourroit objecter que la nature accorde à peu de personnes le talent de la connoître & de l’imiter ; j’en conviens, mais que les Directeurs de Théatre apportent donc tous leurs soins pour les découvrir.

Il y a d’ailleurs des marques exclusives qui leur épargnent la moitié de l’embarras : il se trouve des fronts & des visages sur lesquels l’incapacité est écrite ; une bouche resserrée, par exem-[139]ple, & une certaine contrainte autour du nez & des lévres, qui vient de la contraction des muscles, ne peut jamais s’accorder avec l’air de dignité. La tendresse & la compassion ne sçauroient trouver place sur un visage rude & ténébreux, dont le seul aspect est rebutant. Il y a une insipidité enfantine de physionomie, qui est incompatible avec la hardiesse & la majesté. D’autres portent dans leurs traits une espece de sérieux comique, & de disposition visible à l’importance, qui forment un mêlange bizarre de plaisanterie & de gravité dont le ridicule ne fait qu’augmenter par les effort qu’ils font pour prendre un air tout-à-fait composé. Autant que ceux-là sont propres à la Comédie, autant l’air figuré est irréconciliable avec la noble gravité du Cothurne. Enfin tout le monde avec un peu d’usage, est capable de reconnoître au premier coup d’œil les défauts qui ne peuvent être surmontés par l’art [140] même, & qui rendent certaines figures incurables.

La physionomie d’un Acteur doit être mâle, & également éloignée de l’excès de la beauté & de la laideur. Des traits trop délicats se perdent dans l’éloignement du Théatre, & ce qui reste après cette disparition ne signifie rien. Les muscles doivent être marqués sans être enflés néanmoins, parce qu’une surface trop inégale rendroit un visage incapable de variété. Les yeux doivent être de toute autre couleur que noix ; car la distance & la lumiere des chandelles ne permettroient point de distinguer la différence des regards, & tous les mouvemens d’une prunelle sensible & intelligente sans lesquels il n’y a rien qui distingue un visage d’un masque. La voix doit être moëlleuse, flexible & bien articulée ; tous les membres du corps dégagés & prêts à prendre le mouvement qui leur convient. Le port noble, aisé, [141] ferme, sans aucune affectation qui sente l’étude & l’ajustement. Enfin le génie d’un Acteur doit être libre, & porté indifféremment à l’imitation : sa mémoire ne sçauroit être trop ferme & trop étendue : il doit être homme de lettres, ou du moins avoir du goût pour la lecture, & sur-tout se contenir dans les bornes de la sobriété & de la tempérance. ◀Level 2 ◀Level 1

1(a) M. l’Abbé Prévost.