Citazione bibliografica: Jean-François de Bastide (Ed.): "Chapitre II.", in: Le Monde, Vol.4\002 (1760-1761), pp. 38-69, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4476 [consultato il: ].


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Chapitre II.

Suite de l’Abeille.

Réponse à M. de Bastide

Livello 2► Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Continuez, Monsieur, impatientez-moi bien, vous me donnerez un prétexte honnête pour vous laisser là, vous & votre livre : & mais je voudrois bien sçavoir quel intérêt je dois prendre à votre tranquillité. Que vous soyez tourmenté, que l’on vous laisse en repos ; qu’est-ce que cela me fait, je vous prie ?

Si je ne déclare pas mon nom, vos Lecteurs me dédaigneront : & moi donc ! croyez-vous que je les admirerai ? je garderai mes cahiers, je les lirai moi-même : bien des Auteurs devroient prendre ce parti.

Les complimens que vous me faites autant de perdu. Je vous l’ai déja dit, [39] la flatterie m’éloigne, me rebute, j’aime la vérité, la candeur, la bonhommie gauloise. Je me conduis simplement, uniment : tenez, vos louanges me lassent, me fatiguent ; je vous le dis, voilà de la franchise : répondez à cela ; moi, je vous trouve malhonnête, bizarre, ridicule. Bon, voilà parler, cela s’entend : ce langage naturel vaut cent fois mieux que ces belles phrases dans lesquelles l’esprit s’égare.

Je n’ai point d’esprit, Monsieur, je ne fais pas cas de l’esprit ; cet aveu est très-choquant pour vous ; mais fâchez-vous, ne vous fâchez pas ; cela m’est parfaitement égal. Çà, nous ne pouvons nous souffrir ; voilà un commencement de commerce qu’il ne faut pas négliger. Si le diable faisoit que je fusse une femme, il pourroit nous mener loin. Etes-vous beau, je crois que non ; comme je ne vous trouve pas le sens commun, je m’imagine que vous avez un minois de fantaisie, un [40] visage chiffoné, des traits placés au hazard, tout de travers, aussi dérangés que les propos de vos lettres. Dans la premiere, vous m’appellez masque ; je l’ai trouvé assez mauvais : dans la seconde, vous me traitez d’énigme : encore une épithete, & je vous enverrai promener : renoncez, je vous prie, à votre petit projet de découverte ; il ne me plaît pas de dire mon nom : on ne lit point les inconnus, voyez-vous cela ? & moi je ne lis pas beaucoup de gens, justement parce que je les connois ; mais accomodez-vous avec vos Lecteurs, & ne m’étourdissez pas de leurs plaintes.

Je voulois faire un Ouvrage raisonnable, mêler à une morale douce des récits amusans ; mais avec une maudite tête comme la vôtre, on ne peut suivre un plan sensé. Vous vous êtes épris de Madame de Sancerre, c’est la continuation de ses lettres qu’il vous faut. Vous faites parler le Public, [41] comme s’il s’embarrassoit de ce qu’on lui donne. C’est vous seul dont le goût se décide pour le sentiment, vous mourez d’envie de me persuader que vous êtes fort tendre : je m’attends à une déclaration de votre part ; vous m’entretenez déja de cœur, de foiblesse, d’illusions, d’espérances, de délire . . . oh ! de ce dernier, je vous en crois très-capable.

Pour cette fois-seulement je cede à votre priere importune ; voilà un cahier tout de lettres : mais ne vous accoutumez point à m’imposer des loix, je ne le souffrirois pas. L’Abeille est volontaire ; si vous l’obstinez, elle s’envolera, vous ferez en vain du bruit pour la ramener ; ou bien elle s’enferma dans sa ruche & ne se souviendra pas même si vous êtes au monde. Alors vous ne lui direz point, on ne vous lira pas. Adieu, Monsieur, faites vos réflexions sur ce que j’ai l’honneur de vous avancer. ◀Lettera/Lettera al direttore

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[42] Suite des Lettres de Madame la Marquise de Sancerre, à M. le Comte de Nancé

Lettre VI.

Jeudi 16.

Plus folle, plus étourdie que jamais (je parle de Madame de Martigues) je vais la voir hier, je la trouve seule ; après deux minutes de conversation elle me donne une lettre du Marquis de Montalais, me prie de la lire ; je la prends, la parcours, j’y vois des regrets de ne pouvoir se dérober un instant à des soins fâcheux, un besoin véritable de venir partager les plaisirs de la charmante société. Je finis la lettre, l’approuve & la remets sur la cheminée. Madame de Martigues me regarde fixement : cela est bien écrit, convenez-en ; très-bien : un style aisé ; oui, je ne sçais quoi de tendre, d’intéressant . . . je l’interromps, je passe à [43] un autre sujet . . . si indifférente, Madame ? & moi de m’étonner : quoi ! comment ! que signifie . . . à quel propos . . . vous ne voulez rien voir dans cette lettre ? qu’y verrois-je, Madame ? que le Marquis est passionnément amoureux ; amoureux ! lui ! eh, de qui donc ? devinez ; de vous, peut-être ? bon : de Madame de Mirande ? point du tout : de Madame de Comminges ? non : ah ! c’est de Madame de Themines : eh non : de ma sœur ? eh, mon Dieu non.

Lasse de me tromper, je cesse de chercher : j’appelle son chien, le caresse, me mets à jouer avec lui ; elle s’impatiente, un homme si aimable, n’inspirer rien, pas même de la curiosité ? Mais, Madame . . . c’est porter l’insensibilité à un excès condamnable. Eh ! lui dis-je, doucement, (car elle s’animoit) est-il fort important pour Marquis de Montalais que je sois instruite des sentimens de son cœur ? d’où vient [44] m’obstinerois-je à découvrir . . . quelle dureté, Madame, quel aveuglement volontaire ? c’est vous qu’il aime, & vous le sçavez bien : moi ! vous. Je suis restée muette & si fâchée de cette brusque confidence. . . fachée ? non ; troublée plutôt ; je ne puis définir ce que j’ai senti. Madame de Martigues a parlé toute seule, s’est répondu, m’a grondée, a pris de l’humeur, est revenue à ce ton aimable, enfantin, qui lui sied si bien. Puis se plaçant devant moi, tenant mes deux mains dans une des siennes, de l’autre me forçant à lever la tête : ça, ma chere amie, parlons sérieusement : M. de Montalais n’est-il pas de la plus aimable figure ? je conviens de cela : n’a-t-il pas de l’esprit ? beaucoup : des talens ? oui : des sentimens nobles, élevés ? d’accord : une conduite sage ? on le dit : une sincérité rare ? je le crois : ne jouit-il pas de l’estime générale ? assurément : de la vôtre même ? je l’avoue : regarderez-[45]vous comme une foiblesse impardonnable l’indulgence qui vous conduiroit ? . . . à quoi, Madame ? à souffrir qu’il vous aimât, à l’aimer vous-même. A l’aimer ! (me suis je écriée) & vous n’y songez pas : oubliez-vous que M. de Montalais . . . est marié, voulez-vous dire . . . plaisant obstacle que sa femme : premierement on l’a forcé de l’épouser, qu’importe : elle est boiteuse, la belle raison : aigre, colere & dévote, . . . mais . . . toujours renfermée ; mais elle est . . . ennuyeuse, insupportable, une vraie bégueulle avec laquelle je me suis brouillée . . . . mais elle est sa femme : oh ! comme çà ; qu’appellez-vous comme çà ? sa fureur est d’avoir des héritiers : on l’avoit avertie que le troisieme la feroit périr, le pauvre Marquis la conjuroit de se conserver ; mais elle a rejetté ses prieres, méprisé la menace . . . eh bien ? eh bien, dans six mois nous en seront débarrassée. Elle tousse, ne peut se soutenir, elle mourra, j’en suis [46] sûre : mon Médecin me l’a dit, il a soin d’elle, il la tuera, j’en réponds, vous dis-je.

Quelle tête ! peut-on être plus extravagante ? sur la foi du Médecin de Madame de Martigues, je livrerois mon cœur au plaisir dangereux d’écouter M. de Montalais : elle a fini par me dire que la Philosophie devoit m’élever au-dessus des préjugés. Je suis bien loin de le penser, Madame, lui ai-je répondu : celle que j’ai adoptée m’apprend seulement à me soumettre avec moins de répugnance à ceux que je trouve gênans. Adieu, mon cher Comte, voilà deux couriers qui ne m’apportent rien de vous ; seriez-vous malade ? je le crains. Toutes mes idées sont tristes, confuses, inquietes : ah ! vous aviez raison, je suis changée, bien changée, en vérité : pourtant je vous aime toujours. ◀Lettera/Lettera al direttore

[47] Au même.

Lettre VII.

Dimanche 19.

En relisant vos dernieres lettres qu’on m’a rendues ensemble, mon premier mouvement a été de me fâcher contre vous ; je les ai quittées, reprises, rejettées & puis examinées. Ensuite j’ai pensé qu’un ami si tendre n’avoit pas eu dessein de me desobliger, encore moins de m’offenser. La vérité révolte souvent, mais elle persuade toujours un esprit raisonnable. J’ai suivi votre conseil : la sonde à la main, je suis descendue dans le profond secret de moi-même ; j’ai interrogé mon cœur ; hélas ! il m’a parlé comme vous.

Eh bien, mon cher Comte, je suis foible & malheureuse ; voilà l’aveu que vous desiriez : il me coûte, il m’humilie, mais je le dois à l’amitié, à [48] l’intérêt sincere que vous prenez à tout ce qui me touche.

Si comme vous me le dites le Chevalier de Limeuil n’est point consolé de mes dédains, il est bien rangé : c’est lui qui le premier me fit l’éloge du Marquis de Montalais.

Mon amant, quel nom ! avez-vous pu l’ecrire. Moi, mon cher Comte, j’aurois un amant !

Ce titre dans sa véritable signification ne blesseroit peut-être pas ma délicatesse : j’ai des idées sur l’amour qui vous surprendroient ; mais ce n’est pas le tems de vous les développer ; mon esprit n’est pas plus libre que mon cœur.

M. de Montalais ignore que l’on m’a instruite de ses sentimens : il se tait ; mais ses yeux, son assiduité, ses actions parlent, tout m’entretient de lui, de sa tendresse ; mes plus chers amis se sont ligués contre ma tranquillité : on me répete à chaque instant, il [49] est aimable, il est charmant, rien ne l’égale, il vous adore : je le regarde, je l’écoute, & je trouve qu’il est difficile de le louer assez pour lui rendre justice.

Vous m’assuriez qu’il me plairoit : ah ! oui ; il me plaît : je vous le dis sans détour : quand j’ai rougi devant moi, je ne crains pas de rougir devant un autre.

Après avoir refusé des partis si convenables, résisté à des soins si pressans, sauvé mon cœur des piéges les plus dangereux, j’ai trouvé le point fatal où ma raison devoit m’abandonner, où mon bonheur se détruiroit, où s’arrêteroit cette confiance orgueilleuse que j’osois mettre dans mes propres forces.

Ne me plaindrez-vous pas, mon cher Comte ? ma situation est cruelle : que puis-je attendre d’une passion inutile, d’un penchant que je dois me reprocher, d’un sentiment que l’amer-[50]tume accompagnera sans cesse. La honte, le remord, une injuste jalousie sont les premiers mouvemens que l’amour excite dans l’ame de votre amie.

Il falloit fuir d’abord : eh, mon Dieu ! je l’ai voulu ; mais un charme puissant m’a retenue : & puis, comment éviter M. de Montalais ; ajouter à la peine extrême que je me causerois à moi-même, la certitude de l’affliger ou le fuir ? Lié avec toutes mes amies, il me rencontroit chez elles, me cherchoit chez moi ; pouvois-je lui fermer la porte ? . . . vous dirai-je tout ; de flatteuses illusions se sont souvent mêlées au trouble inquiet de mon cœur. Souvent je me suis accusée de trop de sévérité ; j’ai porté des regards complaisans sur ce qui m’environnoit ; j’ai vu que l’amour animoit tout, que tout étoit heureux par l’amour. Eh ? pourquoi, me suis-je dit quelquefois, me faire un sujet d’effroi d’un sentiment [51] si naturel, d’une passion si douce ? conduit-elle toujours à l’avilissement ? ne peut-on la sentir sans s’y livrer avec indécence ? la juste préférence que l’on accorde à un homme estimable entraîne-t-elle nécessairement à s’égarer ? . . . En effet, mon cher Comte, croyez-vous que dans une ame comme celle du Marquis de Montalais, il fut impossible de trouver cette pureté d’affection . . . ah ! ne riez pas : je ne suis point romanesque : lui supposer ma façon de penser, est-ce aller trop loin ?

Il est bien sûr, au moins, qu’un espoir téméraire ne me l’attache pas : non, il ne me confond point avec ces femmes imprudentes . . . hélas ! que sçais-je ? ma prévention est son seul garant, elle lui prête des vertus peut-être . .   mais non, tout le monde convient des qualités superieures de son ame ; mais il m’aime, il n’est pas libre & s’efforce de me plaire . . . je [52] l’éviterai, je dois l’éviter. Il faut donc partir, m’éloigner . . . partir ! le quitter ! ne le plus voir ! renoncer au plaisir de l’attendre, n’esperer plus de le rencontrer . . . le fuir ? lui ? cet aimable Marquis de Montalais ? eh, que m’a-t-il dit, quel est son crime ? que la raison est dur ! elle conseille & ne détermine point, elle ne fixe nos idées que sur de tristes objets ; je la hais : je veux lui céder pourtant, mais je le veux bien foiblement : je vois la nécessité de partir, je pleure parce que je la vois absolue ; & je reste, parce que je puis consentir . . . ah ! qui m’eut dit, qui m’eût jamais dit, que l’amour me feroit répandre de honteuses larmes ? J’ai cru connoître si bien mon cœur ; je me suis reposée sur l’opinion que l’expérience m’en avoit faire prendre, elle m’a trompée.

Vous m’allez demander, que ferez-vous ? je n’en sçai rien en vérité ; mais je ne puis plus écrire. Adieu, mon [53] cher Comte : suis-je encore digne de me dire votre amie ! oui, car je partirai. ◀Lettera/Lettera al direttore

Au même.

Lettre VIII.

Dimanche 26.

Félicitez-moi, mon cher Comte, j’ai passé l’écueil si redouté : le Marquis de Montalais a parlé, il m’aime, il me plaît toujours, mais il ne m’effraye plus : ah ! que j’étois folle de le craindre, de vouloir le fuir ; ai-je pu me faire un malheur de ses empressemens ? sçavez-vous bien que trop de raison égare : si vous l’entendiez, cet aimable Marquis, si sa façon de penser vous étoit connue . . . mais écoutez le récit de mes aventures.

Lundi dernier Madame de Martigues étoit chez moi : Madame Mirande arrive, puis Madame de Themines : on cause, on rit, on ne sçait [54] de quoi ; n’importe, cela amuse. Tout d’un coup il s’éleve une idée dans la tête de Madame de Martigues : ma chere, me dit-elle, je suis lasse de tout le monde, j’aspire à la retraite ; Paris est fatiguant ; voir toujours les mêmes objets, entendre sans cesse médire, se trouver chaque soir dans ce triste cercle de fous qui extravaguent & ne sont point plaisans : quelle maussade uniformité ! goûtons au moins la douceur d’un peu de variété ; par exemple, ennuyons-nous nous-mêmes : cela sera difficile, dit Madame de Mirande, on ne s’ennuye jamais avec ceux que l’on aime : oh que si, reprend Madame de Martigues ; essayons, partons toutes les quatre pour la maison que mon frere vient d’acheter ; j’en dispose, six chevaux nous y rendront en trois heures ; que personne ne le sçache, on nous cherchera, on ne nous trouvera point, que de mauvais propos sur cette étonnante éclipse ! on fera [55] les plus sottes histoires, les contres les plus ridicules ; nous en rirons bien au retour. Comment m’arranger avec M. de Themines ? dit la Marquise : oh ! ne jouez donc pas ainsi la tendre épouse, répond Madame de Martigues, ne pourez-vous lui dire que vous allez à Versailles ? elle y consent, la partie se décide, on se proment le secret, le lendemain nous partons.

Une maison charmante, un grand feu, beaucoup de lumieres, un appartement gai nous inspirent la joie, & nous voilà à rire de tous nos amis, à nous représenter leur surprise. Madame de Martigues se met à contrefaire le Comte de Piennes: le voyez-vous à ma porte ? dit-elle, disputant avec mon Suisse ; elle n’y est pas ? non : on ne l’attend pas ? non : ni demain, ni après ? . . non : on ne sçait où elle est ? non : je suis mort, & le Suisse, toujours non : ah ! la cruelle. Ensuite nous nous le peignons courant chez moi ; personne : chez [56] les autres, pas la moindre découverte. Mais ce pauvre Termes, dit Madame de Mirande, il va se désoler & ses chagrins ne m’amusent point. Madame de Mirande a réponse à tout ; Termes est raisonnable, il prendra patience. Mon mari me fera enfermer, dit Madame de Themines : eh bien, nous irons vous voir au Couvent : je l’assure que ma sœur sera mettre le scellé chez moi, tant mieux, nous plaiderons la précieuse : & tout de suite, faisons des couplets contr’eux & contre nous, sur-tout ne nous ménageons pas. Cette belle proposition est applaudie, nous nous rangeons autour d’une table ; chacune prend une plume ; on rêve ; on s’applique ; l’une tape du pied, l’autre se décoëffe, Madame de Mirande ronge le bout de ses doigts ; pour Madame de Martigues rien ne l’arrête, sa plume court, tout lui paroît bon, & ce qui vient est écrit.

Au fort de cette occupation, un bruit de chevaux se fait entendre dans [57] la cour, des voix confuses s’y mêlent, on veut entrer, les valets résistent : Madame de Mirande prête à s’évanouir s’écrie, bonté du ciel ! ce sont des assassins ! je pâlis, Madame de Themines se cache le visage, Madame de Martigues écrit toujours & demande un peu de silence.

La porte est forcée, les voleurs se précipitent dans le salon, c’est M. de Themines, le Comte de Piennes, Termes, Saint-Maigrin, son frere, & . . . & le Marquis de Montalais, plus charmant en habit de campagne, qu’il ne me le parut jamais.

Voilà Madame de Martigues dans des éclats de rire si longs, si redoublés, qu’ils entraînent ceux des autres ; on veut se parler, impossible, on ne s’entend point. Une heure se passe avant qu’on ait pu se dire bon soir : je m’apperçois de la trahison, Madame de Themines s’avoue l’indiscrette, mais à la façon dont la table est couverte, [58] je vois que Madame de Mirande & moi sommes les seules trompées . . . on m’interrompt, ce soir je vous dirai le reste.

A minuit, toujours Dimanche.

Ne croyez-vous pas que j’allois être d’une humeur horrible ? point du tout, envisagez moi sous mon air le plus ouvert, le plus riant : j’ai toujours entendu dire qu’il falloit cacher son épouvante à l’ennemi ; qu’une contenance timide lui donnoit de l’avantage : oh ! je me suis très-bien conduite, vous allez voir.

Le Marquis cherchoit à s’approcher de moi, je ne l’évitois pas ; à me parler, je lui prêtois une obligeante attention ; à me servir, je le laissois faire. Le premier jour il a vanté mes charmes, mon esprit ; je n’ai répondu que par une légere inclination de tête : le lendemain il a exagéré le bonheur de celui qui me feroit renoncer à ma [59] cruelle indifférence ; j’ai souri : le jour d’après il m’a demandé mon amitié, ma tendre amitié, je la lui ai accordée : le jour suivant il m’a suppliée que cette amitié fut intime, sans réserve : j’y ai consenti . . . cela vous paroît fort ? bon ; ce n’est encore rien, écoutez.

Le dernier jour nous nous promenions seuls, il m’aidoit à marcher . . . mon ami ceci est terrible, vous m’allez voir bien foible, bien imprudente . . . vous me gronderez peut-être . . . n’importe, vous sçaurez tout.

Le Marquis étoit sérieux : je vais donc vous quitter ? a-t-il répété plusieurs fois ; je n’aurai plus la douce liberté de vous voir à tous momens, de vous entretenir ; je voudrois bien au moins . . . oui, Madame . . . je voudrois . . . il s’est tu. Incertain, inquiet, il sembloit craindre de parler ; il m’a demandé de l’indulgence pour ce qu’il avoit à m’apprendre, & puis il ne m’a rien dit : j’étois embarrassée, émue, [60] mais attentive ; il hésitoit, soupiroit ; enfin d’un ton bas, timide & pourtant bien expressif : ah ? Madame, que celui qui vous aime, & peut vous l’avouer, vous demander du retour, en attendre, en esperer, est un homme heureux ! & sans être cet heureux homme, il m’a dit . . . oui, en vérité, il m’a parlé de son amour . . . mais, quels sentimens il m’a montrés ! aussi desintéressés, que vifs, aussi respectueux que tendres !

Une noble franchise lui a fait condamner aussi-tôt la hardiesse de cet aveu : il m’a prié de l’oublier, il n’en attend qu’un généreux pardon, il se taira, il se taira toujours ; mais je trouverai en lui un amant passionné, constant, fidele (hélas, mon cher Comte, fidele !) dont la conduite m’offrira seulement un ami zélé, prêt à s’immoler lui-même à ma gloire, à mon bonheur, aux loix que je daignerai lui prescrire.

Je ne sçai comment je me rappelle ses discours; j’étois si troublée en l’écou-[61]tant, qu’une palpitation violente m’a forcée de m’appuyer sur son bras. Il a pris doucement ma main, s’est incliné, ses lévres l’ont à peine touchée, mais j’ai senti qu’il la mouilloit de larmes . . oh ! quels mouvemens elles ont excités dans mon cœur ! j’ai détourné la tête pour lui cacher mon attendrissement : ah ! pourquoi, pourquoi l’ai-je connu si tard ! Mon ami, je n’ose poursuivre . . . est-ce qu’il faut vous dire tout ? oui : eh bien j’ai pardonné à M. de Montalais : j’oublirai son amour, l’aveu qu’il m’en a fait, j’ai promis, j’ai juré d’être à jamais son amie : je souffrirai ses soins, ses assiduités, je permettrai ses visites, je recevrai ses lettres, j’y répondrai . . . eh mon Dieu ! que n’ai-je pas promis ? & tout cela par un bon motif, par une sage prévoyance, pour lui cacher mes sentimens, dans la crainte qu’il ne se doutât des dispositions trop favorables de mon cœur : comment trouvez-vous ma prudence ?

[62] A présent c’est vous qui tremblez, vous mourez de peur ? vous me voyez suspendue par un cheveu à cent pieds d’élévation, un souffle peut me précipiter . . . rassurez-vous mon bon & tendre ami ; c’est avec M. de Montalais que j’ai pris ces engagemens ; la noblesse de ses principes me rend ma tranquillité : il n’abusera point de ma confiance, pas même de ma foiblesse : l’amour ne sera plus nommé dans nos entretiens ; nous avons décidé que ses charmes les plus flatteurs dépendent de l’amitié comme de lui . . oh ? cet aimable Marquis de Montalais ! s’il étoit libre ! si Madame de Martigues avoit raison ! si ce Médecin jugeoit bien ! si . . . arrêtez-moi donc, ne me laissez pas penser si mal ; c’est un trait de gayeté, vous me connoissez trop bien pour qu’il me fasse du tort dans votre esprit. Adieu. ◀Lettera/Lettera al direttore

[63] Au même.

Lettre IX.

Jeudi 30.

Il est des momens dans la vie où la moindre bagatelle devient un événement. Une bien petite aventure me cause une très-grande agitation ; le croiriez-vous ? mon cher Comte, je suis presque brouillée . . . oui, en vérité, presque brouillée avec M. de Montalais. Un ami tel que lui est un étrange ami.

Hier j’étois chez Madame de Themines ; après soupé on s’avise de faire des Vers, on les faisoit sur des cartes ; plus ils étoient mauvais, plus on les applaudissoit : Madame de Martigues les lisoit, & vous sçavez quelle grace elle donne à ces sortes de plaisanteries. M. de Montalais étoit assis près de moi : ne s’y trouve-t-il pas toujours ? vous seriez surpris de l’art avec lequel [64] il sçait se ménager cette place. Si je me mets au feu, il a d’abord l’air glacé ; on le prie, on le presse de se chauffer : si je choisis le côté de la porte, sa tête est brûlante, la chaleur le tue . . oh, cette douce colombe (comme Madame de Martigues l’appelle) a bien de la finesse ; je vous l’assure. Il étoit donc tout près de moi, le Chevalier d’Artimont est venu lui parler, il s’est levé ; en l’écoutant il me regardoit, nos yeux se sont rencontrés ; jamais il ne me parut si bien ; je l’ai examiné un instant avec un plaisir véritable ; je me disois tout bas, ils ont bien raison ? rien ne l’égale. Le Chevalier l’a laissé, il s’est assis : on lisoit alors ; un trait sur l’amitié lui a fait reconnoître la carte sur laquelle j’avois écrit ; il l’a demandée avec vivacité ; Madame de Martigues la lui a donnée ; en feignant de dessiner avec son crayon, il a écrit sur le revers de la carte, me l’a poussée doucement, je l’ai prise, & j’y ai lu ces Vers.

[65] Livello 5► De la simple amitié quand tu vantes les charmes,

L’Amour me semble un dieu de tumulte & d’allarmes,
Mon ame se refuse à ses traits dangereux ;
Mais lorsque sur les miens tu leves tes beaux yeux,
Un secret mouvement qui m’agite & me touche,
Affoiblit, malgré moi, les leçons de ta bouche.
Mon esprit indécis est fixé par mon cœur,
Et l’Amour me paroît l’arbitre du bonheur. ◀Livello 5

Etourdiment j’ai trouvé cela bon ; mon compliment a enchanté le Marquis ; plus étourdiment j’ai mis la carte dans ma poche.

Arrivée chez moi, mon premier soin a été de relire ces Vers ; ils m’ont paru une légere infraction de nos traités, pardonnable pourtant ; il étoit tard, je me suis couchée, & tout en y rêvant je me suis endormie.

Ce matin pendant qu’on me coëffoit, ces maudits Vers me sont revenus dans l’esprit ; revenus ? je ments [66] un peu, mon cher Comte, je vous jure qu’ils n’en étoient pas sortis un instant. Ne me prend-il pas envie d’y répondre ? & vîte, je quitte ma toilette, renvoye mes femmes, & me voilà devant mon feu, les cheveux épars, une petite table à côté de moi, un gros livre sur mes genoux, la carte précieuse sur le livre. Bientôt il est couvert de papiers écrits, raturés, chiffonés, déchirés ; j’efface sans cesse, ne suis contente de rien. Enfin il me vient une idée, je commence à bien faire, on m’annonce M. de Montalais . . . imaginez quel est mon désordre à ce nom ; je veux cacher ces papiers déchirés ; je me leve, la table tombe, le livre m’échappe, la carte vole dans le feu : je pousse un cri, me baisse, reprends la carte au milieu des flammes, & toute noire, à peine éteinte, je la mets avec précipitation dans mon sein. Le Marquis voir mon action, elle l’étonne ; je suis rouge, embarrassée, lui muet, [67] interdit, confondu. Enfin il me présenta des fleurs que Madame de Martigues l’a prié de m’apporter, je le reçois. Nous ne sçavons que nous dire, la conversation ne s’anime point, elle ne peut rependre ce ton d’aménité que nous avions ensemble depuis notre séjour à la campagne. Tout ce qu’il dit a l’air de la plainte, moi je réponds comme si je me justifiois, & puis il soupire & je me tais : ensuite les lieux communs viennent à notre aide. L’Opéra, la rigueur de la saison, il ajoute, qu’il a mal près son heure pour me voir ; j’étois occupée, fort occupée à s’il l’avoit prévu . . . mais on ne pense pas, on se trompe . . . & croyez-vous qu’il me regarde en parlant ? non, en vérité, il ne me fait pas cet honneur ; ses yeux sont fixés sur ces petits papiers semés autour de nous. Pendant qu’il les contemple, je m’impatiente ; je voudrois presque qu’il devinât ce qui m’occupoit, puis je me fâche, je me dis [68] tout bas, a-t-il donc le droit d’être jaloux, à qui croit-il que j’écrivois à quoi ! cet homme pourroit penser qu’une femme qui le voit tous les jours en aime un autre ? . . il se leve, me demande mes ordres, s’incline profondement & s’en va . . . oui il a eu l’audace de s’en aller : oh ? que je le hais ! des soupçons, de l’humeur, lui je suis dans une colere . . . oh ? comme je le bouderai ce soir ! nous soupons tous deux chez Madame de Mirande ; je ne jetterai pas les yeux sur lui, je ne lui adresserai pas une seule parole . . . mais aussi quelle folie à moi de cacher ce que je faisois, auroit-il regardé ? . . je suis bien imbécile quelquefois . . . s’en aller ! ah, ah ? M. de Montalais est capable de quitter une amie avec cette brusquerie ? pour la moindre chose, il devient froid, maussade & s’en va . . . sçavez-vous bien que votre sexe n’a pas le sens commun, qu’il est formé pour tourmenter le nôtre, que [69] je le déteste : je ne veux plus d’amis, pas même de vous, allez vous promener aussi ; je fermerai ma porte, je n’écirai plus, je ne penserai plus, j’oublierai le monde entier, laissez-moi tous ; on ne peut vivre en repos avec des créatures de votre espece. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 4 ◀Livello 3 ◀Livello 2 ◀Livello 1