Le Monde: Chapitre XIX.

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Chapitre XIX.

Lettre.

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Letter/Letter to the editor

Monsieur, Pour des raisons qui me sont particulieres, je voudrois que vous eussiez la bonté d’insérer dans votre Ouvrage le portrait que je vous adresse, au lieu de la lettre que j’eux l’honneur de vous écrire il y a quelque tems.

Heteroportrait

Il s’agit toujours de cette femme qui m’a tant fait souffrir (comme je vous le marquois) depuis que j’ai le malheur de l’aimer, & que par un malheur plus grand j’aimerai toute ma vie. Cette femme paroît fort simple, & est très-fausse : ce trait la peint, & donne de l’honneur pour elle. Elle est enjouée, inconsidérée, jalouse & méchante ; la sensibilité paroît son caractere, mais c’est le libertinage qui l’est ; elle le sent & voudroit que l’une passât du moins pour le prétexte de l’autre ; & pour faire réussir son stratagême impudent, elle dit qu’elle cede par la pitié que lui inspire un homme malheureux qui pleure & gémit à ses genoux ; elle seroit, dit-elle, désesperée de désesperer quelqu’un, & la nature ne lui a rien donné de tout ce qu’il faut pour cela. Quoique inconstante, elle aime vivement, mais pour fort peu de tems, & quelquefois même par reprises. Avant de s’attacher à moi elle avoit un amant qu’elle aimoit depuis quelques années régulierement trois mois par an. Cet homme qu’elle oublioit dès qu’il étoit obligé de s’éloigner d’elle, lui avoir inspiré & lui inspiroit toujours à son retour la plus folle passion ; jusque-là qu’elle s’est presque ruinée pour lui. En son absence elle en prenoit d’autres qui réparoient, mais pas assez, puisqu’elle est aujourd’hui très-mal dans ses affaires. Je devins l’esclave de ses charmes sans avoir connu son cœur. Ma passion fut soutenue par les sentimens les plus purs, par les services les plus grands, par le desintéressement le plus rare, & par l’intérêt le plus vif au rétablissement de sa fortune ; j’y ai sacrifié la mienne, mon repos, mon crédit, mon avancement, & peut-être ma propre réputation ; cependant j’ai eu de la douleur de voir qu’avec tout ce que l’on peut supposer de vertus & de sentimens dans le cœur d’un homme, je n’ai jamais pu faire naître un sentiment vrai dans cette femme, & je puis dire même que je ne suis parvenu qu’à m’en faire haïr. Quoique je m’en sois apperçu, ma conduite ne s’est pas démentie, ma passion n’a pas été moins vive, & je la conserverai jusqu’à mon dernier soupir. Voici la cause de la fausseté de ses sentimens, ou ce qui les a détruits totalement ; je suis généreux, & elle ne l’est pas ; j’aime à obliger sans aucune vue d’intérêt, & elle en a toujours ; j’ai de la religion, & elle n’en a point ; je parle en faveur de la constance, & elle en déteste le nom ; je fais l’éloge des honnêtes gens, & elle trouve sa critique dans cet éloge : Voilà, sur-tout, le point qui la choque, la cause principale de son dégoût. Il faut bien haïr la vertu, pour haïr un amant, parce qu’il la préfere au vice.
Je suis, &c. (L * * *)

Réfléxion.

Je plains l’honnête homme qui m’écrit, & je crois reconnoître la femme dont il parle. C’est celle que je pense, ou c’est une autre : si c’est une autre, la nature a donc pu produire deux monstres de la même espece & également redoutables ? hélas ! n’étoit-ce pas assez d’un, pour effrayer quiconque est capable d’aimer sans choix & sans mesure.