Le Monde: Chapitre VI.

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Chapitre VI.

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Un homme respectable a écrit sur les mœurs (a)1:

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l’esprit impartial a trouvé dans son livre une critique sage, une raillerie fine, des vues utiles, beaucoup d’esprit, du génie même : il n’en faut pas toujours autant pour rendre & l’ouvrage & l’Auteur célebres ; l’Auteur l’étoit déja, l’ouvrage ne pouvoit qu’y gagner. Je ne craindrai pas cependant d’y relever, en moraliste, deux défauts que la négligence y a laissé échapper dans quelques endroits ; ces défauts consistent à manquer de clarté & d’étendue, & à renfermer des pensées trop générales, ou des vérités trop exagérées : ils peuvent devenir considérables par la célébrité d’un écrivain ; on en sent la raison sans que je la dise.

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Comme les mœurs sont le sujet du livre, & que le même sujet m’occupe aujourd’hui, ce sera enrichir le Monde d’un article intéressant que d’y faire passer ces endroits imparfaits, pour leur donner, autant qu’il dépendra de moi, la perfection dont ils sont susceptibles : les mœurs y gagneront, & le but de l’Auteur sera rempli, puisqu’il a écrit pour elles. J’espere qu’il rendra justice à mon intention ; il est capable de pousser la modestie & le desintéressement jusque-là. Sans la confiance que son caractere & sa supériorité m’inspirent, je n’aurois pas hazardé mes réflexions.
I.

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Depuis que l’yvresse des passions est dissipée, j’ai quelquefois réfléchi sur l’espece de conquêtes qui nourrit la vanité des hommes, & j’ai remarqué que la plûpart des femmes qui font le sujet de leur triomphe ont le cœur froid, les sens assez tranquilles, & la tête déréglée. Ce n’est pas la raison qui détermine leur choix, ce n’est pas l’amour, ce n’est pas même le plaisir, c’est la folie qui leur échauffe l’imagination pour un homme qui devient successivement l’objet, le complice, & la victime d’un caprice. Un amant leur plaît sans autre raison que de s’être présenté le premier, & il est bientôt quitté pour un second qui n’a d’autre mérite que d’être venu le dernier.
Remarque. Il y a dans cette réflexion une connoissance très-approfondie du vice qui en fait le sujet. Je dis du vice, car la galanterie effrénée, sans l’excuse d’un <sic> effervescence invincible, est un vice odieux. Il est trop vrai que la plûpart des femmes qui s’affichent dans le monde, par le nombre des amans, n’ont ni dans le cœur, ni dans les sens de quoi s’autoriser à prendre un seul amant en leur vie, & c’est une vérité certainement très-nécessaire à dire : nos jeunes gens entrent dans le monde de trop bonne heure, & sont ensuite trop occupés de plaisirs, pour pouvoir penser mûrement, ni réflechir même à ce qui les occupe ; & leur plus grand danger auprès des femmes viendra toujours de leur ignorance. Il est donc très-utile pour eux qu’on exerce toute la fidélité de la peinture, même toute la force du coloris à leur représenter les objets qui les séduisent, souvent sans art & sans étude : ils seront du moins retenus par l’amour-propre lorsqu’ils sçauront que cette conquête & ces saveurs dont ils se glorifient avec tant de bonne foi, étoient destinées au premier venu : le trait de lumiere qui fait perdre à l’amour-propre son aveugle sécurité, est presque le garant d’une utile & constante réflexion dans un homme qui peut se maîtriser. Mais parmi ces jeunes gens qu’on cherche ici à instruire, il en est beaucoup dont l’esprit né pour être toujours faux, abusera de ces mêmes réflexions qui ne leur sont offertes que pour leur bonheur : ils passeront de la létargie à la fermentation ; & croyant penser, ou ne pensant du moins qu’en furieux, ils confondront toutes les femmes dans l’opinion qui vient de leur être inspirée. Il n’y aura plus à leurs yeux d’exceptions raisonnables ; l’amante la plus tendre qu’un sentiment continuellement très-vif portera à s’offrir quelquefois aux desirs de son amant, ne sera qu’une tête échauffée, à qui le déréglement des idées inspirera cette basse importunité. Une femme née tributaire de la sympathie, & malheureusement, par cette raison, trop prompte à se laisser persuader, ne sera, de même, qu’une folle qui cherche le plaisir sans le pouvoir connoître, & qui employe jusqu’à l’indécence pour se le procurer. Tels seront les réflexions & les discours de ces jeunes gens ; la société y perdra ; car plus il y a de mauvais juges des femmes, plus les mœurs se corrompent, & il est inutile de dire que la corruption des mœurs & la destruction des liens les plus nécessaires & les plus aimables, naissent inévitablement l’une de l’autre . . .

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J’ai donc cru devoir faire sentir aux jeunes gens dont je parle, que la réflexions de l’Auteur doit être envisagée par eux comme ces remedes combinés par le génie & l’expérience, dont la propriété dépend absolument de l’usage, & qu’une application arbitraire transforme en poison.
II.

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Il y a en amour comme dans la fausse dévotion une morale relâchée, une hypocrisie & des subterfuges au moyen desquels on trahit plus sûrement la probité, que si l’on paroissoit la respecter moins. On ne s’en impose pas totalement à soi-même, mais on s’étourdit ; on se trompe à demi, on trompe totalement les autres, on se débarrasse presque des remords, ou l’on se met du moins à couvert des reproches.
Remarque. S’il falloit expliquer le sens de cette réflexion, qui est si clair, je dirois aux amans, vous avez fait des sermens & ils vous engagent, votre cœur ne se le dissimule pas, vous ne voulez pas même y manquer, cependant vous vous exposez au parjure avec une inconsidération qui met en danger & votre constance & votre probité. Dans l’habitude d’un engagement que sa seule durée suffiroit peut-être pour vous rendre insipide, vous vous permettez de voir fréquemment des objets dont les agrémens & les agaceries sont des piéges que l’occasion rend à votre cœur : vous vous les représentez comme dangereux, & vous continuez de les voir, sous prétexte que le respect de vos sermens vous rend incapables de foiblesse : mais connoissez-vous la nature de ces sermens trompeurs, sçavez-vous qu’ils ne sont fondés que sur l’opinion du plaisir qui les dicta ; & que la bonne foi, l’intention même, ne peuvent les dispenser de périr avec le plaisir qui vous les rendit chers, si vous vous exposez à connoître un plaisir plus grand ? Sçavez-vous que lorsque la constance commence à se faire remarquer dans un commerce, le plaisir cesse presque de s’y faire sentir? & sçavez-vous encore que dans cette circonstance un objet nouveau qui plaît, chasse tout naturellement du cœur, un objet ancien qui commence à ne plus plaire ? C’est l’histoire de tous les engagemens où l’on n’a pas raisonné de conséquence en conséquence, & où l’on a cru imprudemment que la résolution & l’exécution étoient la même chose. Il se forme un combat dans le cœur, la sécurité ne permet pas d’abord qu’on s’en apperçoive, elle permet encore moins qu’on s’en allarme : lorsque le charme du danger ne trompe plus la pénétration, on voit bien, on convient assez qu’on court quelque risque à ne pas fuir ; mais a-t-on assez d’amour, assez de probité, pour douter de soi-même & pour se craindre ? Non, on prend le parti de s’estimer, & l’on reste oisif dans un combat où la force est toute d’un côté, & les vœux sont à peine de l’autre : La force triomphe. Alors on commence à rougir, il en coûte de renoncer à sa propre estime, de convenir qu’on devient coupable, cependant on ne souhaite pas de cesser de l’être. On a recours aux subterfuges, non pas pour soi, on a perdu peu à peu le besoin de se rassurer & de venir le fond de sa conduite, mais pour l’objet dont on a pour ainsi dire signé la perte, & à qui on doit le dissimuler. On met de l’art à le tromper, on y réussit, & on croit que ce soin plus intéressé que généreux, est l’équivalent de l’innocence. On s’abuse, la probité est perdue, & le remord vient bientôt reclamer les funestes sermens que l’amour lui fit, lorsqu’il reçut les siens.

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Voilà une réflexion importante, je parle de celle de l’Auteur, j’en ai senti tout le prix dans son livre ; mais pour pouvoir produire tout son effet sur l’esprit même qui voit bien, j’ai cru qu’elle devoit être & plus étendue, & mieux développée.
III.

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Il regne à Paris une certaine indifférence générale qui multiplie les goûts passagers, qui tient lieu de liaison, qui fait que personne n’est de trop dans la société, que personne n’y est nécessaire : tout le monde se convient, personne ne se manque. L’extrême dissipation où l’on vit, fait qu’on ne prend pas assez d’intérêt les uns aux autres, pour être difficile ou constant dans les liaisons. On se recherche peu, on se rencontre avec plaisir ; on s’accueille avec plus de vivacité que de chaleur ; on se perd sans regret, ou même sans y faire attention.
Remarque. Cela est vrai, & il faut avoir très-bien vu le monde, pour parler ainsi d’un de ses plus grand ridicules, mais il reste quelque chose à dire dont plusieurs femmes pourront profiter. Je remarque dans ces femmes un empressement extrême de connoître un homme dont on leur a parlé, & une espece d’idolâtrie pour cet homme, dès qu’il a mis le pied chez elles. Cet engouement souvent dure peu, & leur inconstance en cela fait bien juger de tout le déréglement de leur imagination. On voit qu’elles ne connoissent ni la prudence qui fait bien choisir, ni la décence qui fait bien quitter : Je dis quitter, car cet homme adopté d’abord avec fureur, n’éprouvera plus de leur part que beaucoup d’indifférence, & peutêtre du dédain. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que ce rare objet n’est souvent qu’un sot, une momie, un végétal organisé. Elles conçoivent très-aisément qu’il n’y avoit rien là qui dût exciter leur active curiosité ; on leur en fera des plaisanteries, & elles les trouveront très-bonnes, sans songer cependant à n’en plus mériter. De semblables femmes, malgré leur esprit, leurs agrémens, leur opulence, & tout le soin qu’elles se donnent ordinairement, pour rendre leur maison charmante, n’auront jamais dans le monde une considération réelle, & souhaiteront en vain toujours d’avoir un ami, si toutefois l’ennui ou les chagrins sont assez fort pour leur faire souhaiter quelque chose de raisonnable. IV.

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Les mœurs font à Paris ce que l’esprit du gouvernement fait à Londres ; elles confondent & égalent dans la société les rangs qui sont distingués & subordonnés dans l’Etat. Tous les ordres vivent à Londres dans la familiarité, parce que tous les citoyens ont besoins les uns des autres ; l’intérêt les rapproche. Les plaisirs produisent le même effet à Paris ; tous ceux qui se plaisent, se conviennent, avec cette différence que l’égalité qui est un bien, quand elle part d’un principe du Gouvernement, est un très-grand mal quand elle ne vient que des mœurs, parce que cela n’arrive jamais que pas leur corruption.
Remarque. J’ose ne pas penser de même : je regarde (jusqu’à un certain point du moins) comme un bien que les Grands se communiquent, & descendent. S’il est des hommes à qui il faille faire sentir l’avantage qu’il en peut résulter, on peut croire qu’ils n’ont jamais vu de ces Grands toujours fiers, toujours durs, toujours inaccessibles, qu’à leur tour on pourroit soupçonner de n’avoir jamais vu des hommes, & d’ignorer les égards qui sont dûs à l’espece. Une communication habituelle avec ces êtres que l’orgueil des Grands leur fait presque envisager comme des insectes, ameneroit bientôt cette familiarité décente qui fait dans les inférieurs l’attachement & la confiance, & dans les supérieurs l’indulgence & l’humanité. Lorsque les Rois des premiers siecles & même des derniers, visitoient leurs sujets sans distinction, leurs refus même laissoient des consolations dans les ames qu’ils ne pouvoient combler, parce qu’il avoient écouté avec bonté la nature gémissante, ou l’ambition raisonnable ; & c’étoit cette communication heureuse & respectable qui leur faisoit une ame si sensible & si juste. On peut dire d’ailleurs, & les subalternes les plus fiers n’en sçauroient disconvenir de bonne foi, que l’opinion de la grandeur, le sentiment de ses droits, les preuves si multipliées de son arrogance nous rendent timides devant elle : nous avons des graces, de la justice à demander, rien en nous ne nous rassure, ni le fondement des prétentions, ni l’esprit, ni la réputation ; la seule démarche de nous présenter a épuisé notre courage ; nous n’ouvrons la bouche qu’en tremblant, & la premiere objection anéantit, pour ainsi dire, notre ame & notre esprit devant un Dieu dont la hauteur accablante nous annonce un arrêt sans appel. Cet accablement, cette sorte de consternation n’existeroient plus, ou ne se feroient plus sentir, du moins, qu’après une rigueur formelle, si les Grands communiquoient davantage avec nous ; nous leur aurions vu cet air-là avant que nous eussions été dans le cas de recourir à leur protection, nous nous y serions accoutumés par une prévoyance de la nature, nous n’en serions plus effarouchés, & l’impression qu’il pourroit encore faire sur nous, ne nous priveroit que d’une certaine sécurité ; il nous resteroit le sentiment de notre droit, l’aveu de notre conscience, & nous pourrions insister avec courage, & nous expliquer avec esprit. D’ailleurs cet air effraiant disparoîtroit bientôt si les Grands daignoient descendre dans les sociétés faites pour leur offrir des hommes dignes de leur estime, & par-là capables de leur inspirer de la bonté pour tous les hommes. V.

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Le commun des François croit que c’est un mérite que de l’être : avec un tel sentiment, que leur manque-t-il pour être patriotes ?
Reponse. Il leur manque d’aimer assez la véritable gloire & la nation, pour faire reconnoître la supériorité du nom François par un grand merite, & une grande raison : il leur manque de comprendre que ce n’est point par l’heureux hazard d’une vivacité nationale, & par le prestige momentané d’une frivolité inventive que les François sont parvenus à se faire payer par les autres nations le tribut de l’imitation & de la jalousie ; que ce sont de grands hommes, remplis de talens, riches des dons de la nature, qui ont fait ce miracle ; & que ce n’est qu’en s’égalant à ces mêmes hommes, qu’ils pourront mériter de jouir du même honneur. Il leur manque de parler avec plus de modestie de leur mérite à mesure qu’ils touchent de plus près au bonheur de le voir reconnu ; d’être assez prudens pour craindre de ravir à leur nation & à eux-mêmes, par un très grand défaut, l’honneur d’un avantage qui n’existe que lorsqu’il n’est pas obscurci : il leur manque de penser que des modes inconstantes, de petites chansons clandestines, des productions parasites ou frivoles, ne peuvent pas suffire pour conserver à leur nation la réputation & les admirations que des chef-d’œuvres ou des hommes charmans lui ont faite : il leur manque enfin de se connoître, de s’interroger avant que d’agir, de perfectionner leur talent s’ils en ont un, d’en acquérir avant que de manifester leur existence & leur vanité par une prétention hardie ; de rester dans les limites de leur talent quand ils ont le bonheur d’en avoir un, afin que des productions d’un très mauvais goût n’apprennent pas, aux nations étrangeres, qu’en France comme partoit ailleurs il y a un très-mauvais gôut possible & prouvé. Il leur manque d’avoir tout cela, de sentir qu’ils en sont privés, & de songer plus à acquérir qu’à s’admirer ; il leur manque donc beaucoup de choses pour être patriotes. Cependant quelques François le bruit que fait encore le nom François, & sont patriotes par beaucoup d’endroits.

1(a) M. Duclos.