Le Monde: Chapitre V.

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Chapitre V.

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Lettre.

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Lettera/Lettera al direttore

Je n’imagine pas, M. le Spectateur du Monde, que vous projettiez de remplir vos feuilles du Monde physique. Socrate, Epictète & Marc-Aurele laissoient graviter toutes les Spheres les unes sur les autres, pour ne s’occuper qu’à régler les moeurs. Est-ce donc le Monde moral que vous prenez pour l’objet de vos spéculations ? mais que lui voulez-vous à ce Monde moral, que les précepteurs des nations ont déjà tant sermoné avec tant d’inutilité ? Il est un peu fâcheux pour la nature humaine, j’en conviens avec vous, que l’or fasse tout, & le mérite presque rien ; que les vrais travailleurs, derriere la scene, ayent à peine une subsistance honnête, tandis que des personnages en titre fleurissent sur le théatre ; que les sots soient aux nues, & les génies dans la fange ; qu’un pere desherite six enfans vertueux pour combler de biens un premier-né qui souvent le deshonore ; qu’un malheureux qui fait naufrage, ou qui périt de quelqu’autre façon dans une terre étrangere, laisse au fisc de cet Etat la fortune de ses héritiers. On a quelque peine à voir, je l’avoue encore, ceux qui labourent dans la disette, ceux qui ne produisent rien, dans le luxe ; de grands Propriétaires qui s’approprient jusqu’à l’oiseau qui vole & au poisson qui nage ; des Vassaux tremblans qui n’osent délivrer leurs moissons du sanglier qui les dévore ; des Fanatiques qui voudroient brûler tous ceux qui ne prient pas Dieu comme eux ; des violences dans le pouvoir, qui enfantent d’autres violences dans le peuple ; le droit du plus fort faisant la loi, non-seulement de peuple à peuple, mais encore de citoyen à citoyen. Cette scene du Monde, presque de tous les tems & de tous les lieux, vous voudriez la changer ? voilà votre folie à vous autres Moralistes. Montez en chaire avec Bourdaloue, ou prenez la plume avec la Bruyere, tems perdu ; le Monde ira toujours comme il va. Un gouvernement qui pourroit pourvoir à tout en seroit plus en un an que tout l’Ordre des Freres Prêcheurs n’en a fait depuis son institution.

Esempio

Lycurgue, en fort peu de tems, éleva les Spartiates au-dessus de l’humanité.

Esempio

Les ressorts de sagesse que Confucius imagina, il y a plus de deux mille ans, ont encore leur effet à la Chine.
Mais comme ni vous ni moi ne sommes faits pour gouverner, si vous avez de si grandes demangeaisons de réforme, réformez nos vertus dont les excès pourroient à la fin préjudicier à la prospérité de l’Etat. Cette réforme est plus facile que celle des vices. La liste des vertus outrées seroit longue, j’en indique quelques unes ; vous devinerez aisément les autres. On s’apperçoit, en parcourant nos campagnes, que les enfans de la terre ne mangent que fort au-dessus du besoin : on a peine à concevoir cette passion immodérée pour l’abstinence. On croiroit même qu’ils se sont mis dans la tête qu’ils seront plus saints en faisant jeûner leurs bestiaux. Qu’arrive-t-il ? les hommes & les animaux languissent, leurs générations sont foibles, les travaux se suspendent, & la culture en souffre. La patience est encore une vertu que les campagnes outrent peut-être : si les exacteurs des tributs s’en tenoient à la volonté du Prince, patienter seroit un devoir ; mais questionnez les bonnes gens qui nous donnent du pain, ils vous diront que la façon de lever le tribut, est plus dure que le tribut même. La patience les ruine, & les propriétaires avec eux. La Chaire Evangélique a cent fois reproché aux Grands & aux Riches leur dureté envers les indigens. Cette Capitale s’est corrigée à toute outrance : les anti-chambres regorgent de serviteurs mieux nourris, mieux vêtus que les Seigneurs des Paroisses d’où ils sortent. Cet excès de charité ôte des soldats à la patrie, & des cultivateurs aux terres. S’occuper du salut est sans contredit notre premiere affaire : ce zele a pourtant des bornes. On s’élance tellement vers le ciel, que les peres les plus mondains, que les meres les plus coquettes réservent à peine une fille pour le monde : le cloître engloutit le reste. En remplissant les Couvens, on éteint les familles. La virginité est une vertu toute angélique qui n’est ordonnée à personne, conseillée seulement à un petit nombre. Aucun âge de la Monarchie Françoise ne vit tant de vierges parmi les enfans du siecle. On fuit le mariage : les Villes fourmillent de vieux garçons, & toutes les vestales ne sont pas dans de saintes prisons : il y a même des signes qu’on fait vœu de continence dans le mariage. Ce soupçon tombe principalement sur les spheres de l’opulence & de la grandeur où l’on voit si peu d’enfans.

Citazione/Motto

S Paul disoit qu’il falloit être sage avec sobriété ; & l’Etat, pour être vigoureux ; veut être peuplé.
L’amour conjugal est sans doute le plus honnête de tous les amours ; puisque dès la naissance du monde, Dieu a dit à l’homme :

Citazione/Motto

Vous quitterez votre pere & votre mere pour vous attacher à votre femme.
Ce siecle de vertu nous montre des phénomenes de tendresse maritale, plus frappans & plus fréquens qu’ils ne furent jamais. Point d’année où nos Tribunaux ne retentissent de demandes en séparation, formées par des femmes ; & un plus grand nombre consulte en secret pour éclater après : mais les maris se tiennent si fortement attachés à leurs compagnes, que peu de liens se rompent. Les femmes restent donc dans la chaîne, plus malheureuses encore d’avoir voulu la briser ; & les maris triomphent de souffrir avec elles. Ne seroit-ce point le cas de dire aux maris & aux Juges : Ne quid nimis, ne faites pas trop, laissez-les aller pour le bonheur mutuel. Un gouvernement peut tomber dans des excès de vertu, ainsi que les particuliers. La modération dans les desirs est une des huit Béatitudes ; mais ce penchant estimable peut être dangereux. Les gens d’esprit disent que c’est un bonheur de n’avoir plus rien à démêler avec les colonies & la mer. Les Romains du bon tems, malgré leur austere frugalité, disoient que l’Etat devoit être riche. Je crains que nous n’ayons pris l’Evangile trop à la lettre ; & l’on sçait que la lettre tue. La Religion est, de tous les dépôts, le plus précieux à conserver : quelques audacieux l’attaquent ; la foule la défend : Moines, Prêtres, Docteurs ou non Docteurs, Ecrivains à la semaine ou au mois, Gazetiers de Saint * * * ou de la * * *, Gens de robe & d’épée, le zele est général ; & c’est justement cette généralité qui met sur le champ de bataille tant de champions mal-adroits qui, en voulant défendre leur Reine, lui portent de nouveaux coups ; & d’ailleurs ils sont sujets à prendre pour des attaques tous les regards qu’on jette sur elle. C’étoient des Légions pésamment armées & bien aguerries qui défendoient la Majesté de la République Romaine. Si des troupes legeres s’emportant & faisant bande à part avoient voulu marcher à l’ennemi, on leur auroit dit : modérez votre ardeur, vous serez battus, & vous nous perdrez. Il ne faut pas, M. le Spectateur du Monde, que le projet de réformer nos vertus vous scandalise. Les Fondateurs des Ordres Religieux se sont réformés les uns les autres.

Esempio

S. Bernard a réformé S. Benoît : Matthieu Baschi, ou Ochin, tous deux peut-être, ont redressé les disciples de François : une sainte femme, des enfans d’Elie ; & on parle de réformer la Compagnie même de Jesus (a)1; & tout cela est applaudi.
Une autre raison qui doit vous encourager, c’est qu’il est peut-être plus facile de discerner les ecxès du bien que de prononcer sur la nature du mal. Si deux Potentats se déclarent la guerre, l’un des deux, l’injuste aggresseur (a)2, au bout de quelques campagnes a massacré deux cens mille de ses ennemis, & autant de ses sujets, sans compter la foule des malheureux qu’il a ruinés. Est-il coupable ? demandez-le à tous les Ordres de la Nation qui lui obéit. Ils chantent ses victoires, ils pleurent ses défaites ; & ils demandent au ciel de combattre pour lui.

Esempio

Qui n’auroit pas cru que l’usurpateur Phocas, après avoir fait égorger sous ses yeux l’Empereur Maurice, sur les corps sanglans de toute la Famille Impériale, étoit un monstre à étouffer ;

Esempio

que la Reine Brunéhaud, si fameuse par ses forfaitts <sic>, étoit la plus méchante femme de la terre ?
Cependant Gregoire le Grand, S. Gregoire assis sur la Chaire de Pierre écrivoit à Phocas,

Citazione/Motto

qu’il rendoit graces à Dieu de son avénement à la Couronne, comme du plus grand bien qui pouvoit arriver à l’Empire, dont la gloire & le bonheur alloient renaître 3; & à Brunéhaud que la Nation Françoise étoit la plus heureuse de toutes, puisqu’elle avoit mérité d’avoir une semblable Reine, douée de toutes sortes de vertus & de belles qualité (b)4.
Qui de nous n’assureroit pas que ce Roi si célebre qui combat aujourd’hui contre l’Europe & l’Asie, seroit un despote absurde & barbare s’il dépouilloit, s’il exiloit, s’il emprisonnoit, s’il faisoit périr dans les supplices les Catholiques de Silésie pour les convertir à sa Religion ? Tout cela s’est vu dans d’autres Etats, au grand applausdissement des Docteurs, des Prélats, des Orateurs & des Poétes ; & il se trouve encore des gens qui canonisent la Saint-Barthelemi. Croyez-moi, M. le Spectateur, je ne sçaurois trop vous le redire : attachez-vous à réformer nos vertus, les hommes tiennent trop à leurs vices.

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Lettera/Lettera al direttore

Lettre a M. de Bastide.

A Montmorenci le 5 Décembre 1760.

J’Aurois voulu, Monsieur, pourvoir répondre à l’honnêteté de vos sollicitations, en concourant plus utilement à votre entreprise ; mais vous sçavez ma résolution, & faute de mieux je suis réduit pour vous complaire à tirer de mes anciens barbouillages le morceau ci-joint, comme le moins indigne des regards du Public. Il y a six ans que M. le Comte de Saint-Pierre m’ayant confié les manuscrits de feu M. l’Abbé son oncle, j’avois commencé d’abréger ses écrits afin de les rendre plus commodes à lire, & que ce qu’ils ont d’utile fût plus connu. Mon dessein étoit de publier cet abrégé en deux volumes, l’un desquels eût contenu les extraits des Ouvrages, & l’autre un jugement raisonné sur chaque projet : mais après quelque essai de ce travail, je vis qu’il ne m’étoit pas propre & que je n’y réussirois point. J’abondonnai donc ce dessein, après l’avoir seulement exécuté sur la paix perpétuelle & sur la polysinodie. Je vous envoye, Monsieur, le premier de ces extraits, comme un sujet inaugural pour vous qui aimés la paix, & dont les écrits la respirent. Puissions-nous la voir bientôt rétablie entre les Puissances ; car entre les Auteurs on ne l’a jamais vue, & ce n’est pas aujourd’hui qu’on doit l’esperer. Je vous salue, Monsieur, de tout mon cœur. Rousseau.
On ne fera pas attendre ce morceau.

Annonce.

Metatestualità

Je ne sçais si une personne qui vient de m’écrire s’est proposé d’exciter ma curiosité, en me demandant la permission de m’adresser le récit d’une aventure qu’elle m’annonce comme très-singuliere. Si tel a été son dessein, elle peut se vanter d’avance d’y avoir réussi, & je joins ici à l’aveu de l’impatience que font naître en moi sa proposition & le tour de sa lettre, la priere sincere de ne me pas faire attendre long-tems le bien dont elle doit m’enrichir. Cette aventure du moins sera bien écrite, j’en juge par la lettre, d’où je vais tirer quelques lignes qui mettront le Lecteur à portée d’en juger comme moi.

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Lettera/Lettera al direttore

« Se livrer à toutes les agaceries des femmes, les adorer sans les définir, ou ne les définir que pour compter sur la facilité d’en triompher ; multiplier, estimer en soi, comme moyens de leur plaire, ces airs frivoles, ces travers brillans qui sont leur séduction, & bientôt après leur inconstance, parce que leur ame exige mieux sans le sçavoir ; trouver tout bon, ne haïr que l’ennui, n’economiser que le respect insurmontable qu’arrache la raison ; inventer, parce qu’on ne sent plus, se vanter d’un excès sans y trouver le plaisir, se détruire par systême, & souvent sans systême ; c’est le moyen d’être, avant quarante ans, le plus malheureux des hommes, si l’on vient à penser mûrement, ou le plus méprisable, si l’on est destiné à ne jamais penser. L’histoire que je vous annonce pourra être utile à celui de ces deux êtres que la nature a moins réprouvé en le formant. »

Metatestualità

Je m’imagine qu’à présent le Lecteur est aussi impatient que moi de voir la suite d’un début aussi piquant, & je ne puis que renouveller mon instante priere à l’obligeant anonime qui m’a fait l’honneur de m’écrire.
Avis.

Metatestualità

Je supplie les personnes qui me feront l’honneur de m’adresser des morceaux, d’avoir soin que l’écriture en soit nette & correcte. Les noms propres sur-tout & les termes d’arts ne sçauroient être écrits trop lisiblement.
Fautes à corriger. Page 77, ligne 4, ces Carraches, lisez les Carraches. Page 87, ligne 20, tranquillité, de l’esprit, lisez, tranquillité de l’esprit. Page 90, ligne 11. ou plaston, lisez, ou plutôt. Les Cahiers de cet Ouvrage seront distribués à Versailles par le sieur Fournier, Libraire, rue Satory & au Château.

1(a) Bruit ridicule qui a couru, & dont l’Auteur prétend ici se moquer.

2(a) Il faut bien prendre garde qu’on ne veut parler ici que des Princes ambitieux & jaloux qui déclarent une odieuse guerre à des Rois paisibles & justes. Toute la pensée de l’Auteur est expliquée par le mot d’injuste dont il se sert.

3(b) Maimbourg, hist. du pontificat de S. Gregoire.

4(b) Lib. II. Epist. 8.