Le Monde: Chapitre II.

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Chapitre II.

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Racconto generale

Mémoires abrégés d’un Fou Philosophe.

Autoritratto

Enfin je jouirai du plaisir d’être maître chez moi ; je dirai je veux, & je serai obéi ; on ne comptera plus les momens de mon absence pour me tyranniser à mon retour : Je suis né libre, j’ai toujours voulu l’être, & ne l’ai jamais été. On me maria, j’aimois la femme que j’épousois, j’étois charmé de me voir uni avec elle ; j’ignorois l’esclavage qu’un plaisir peut nous faire : j’eus à peine prononcé le mot faire : j’eus à peine prononcé le mot fatal, que tout mon être se trouva englouti dans le goufre du devoir : Affreux moment, cruelle pensée, qui me retrace des maux que j’avois oubliés. . . . mais je ne me les rappellerai pas en vain pour mon bonheur. La mémoire, presque toujours barbare ennemie du repos, peut cependant devenir l’organe du plaisir, en nous rappellant des peines passées. . . . Mon esclavage est fini, la joie contraste avec le deuil qui m’environne, & ne m’en paroît que plus douce : un sentiment heureux est une vie nouvelle.
Ainsi parla l’ingénu Sombreval, après avoir très-joyeusement vu partir sa femme pour ce lieu de force1fait pour le repos des maris malheureux. Mais Sombreval étoit-il réellement malheureux ! non, il s’étoit cru tel parce qu’il étoit foible, parce qu’il étoit leger, parce qu’il étoit inconséquent. Sa femme avoit été une des bonnes personnes qu’on eût vu dans le siecle, elle l’aimoit & grondoit un peu ; mais savivacité <sic> n’étoit qu’un feu folet, elle ne produisoit jamais que des éclairs sans orage : Sombreval s’étoit trompé sur son sort, comme il arrive à tous ceux qui ne font pas assez de réflexions ou qui en font trop : il ne méritoit pas d’être aimé d’une femme, puisqu’il ne pardonnoit pas le moindre effet de cet amour. C’étoit un homme sans caractere : il ne pouvoit être heureux ni malheureux. Il avoit lu un livre de philosophie où le mot de liberté, cent fois répété, étoit le seul qu’il eût entendu : il avoit souhaité d’être libre & s’étoit cru esclave ; depuis ce jour la tendresse de sa femme lui étoit devenue importune, & il avoit pris des soupirs pour du bruit ; s’il avoit été libre un seul jour comme il le desiroit, il se seroit plaint de l’indifférence d’une femme qu’il avoit adorée ; son tort étoit de n’être content de rien, d’ignorer ce qui lui étoit propre, & de se susciter des ennemis toutes les fois qu’il formoit des vœux. Devenu veuf & libre, il dit, je suis heureux, & ne le fut pas. Il prenoit l’ennui pour le repos, & bâilla cent fois avant que de soupçonner le malheur attaché à ses idées. Quand il eut entrevu la difficulté de s’amuser en ne tenant à rien, il résolut de faire une maîtresse ; mais, dit-il, prenons-la avec un caractere qui supporte aisément la domination ; je veux être libre, je sors d’esclavage, & la moindre contrainte me désoleroit. Comme il étoit riche, il pouvoit choisir, car malheureusement bien des femmes se vendent. Il jetta les yeux sur celle qui parloit le moins : qui sçait se taire, dit-il, a mieux étudié ses devoirs, & ne s’engage qu’avec réflexion ; & tout de suite en lui parlant, Madame, je vous ai examinée & vous me convenez ; je ne veux pas me marier, mais je suis un amant raisonnable, convenable, & si vous voulez en essayer, vous n’aurez pas un grand compte à rendre à votre vertu, & vous vous trouverez assurée de votre bonheur. . .  La Dame ne répondit rien, par étonnement, & il ne se douta pas que son silence n’étoit point un aveu. Il continua sur le même ton. Je vois, Madame, que vous voulez rêver à ma proposition ? il vous appartient de sçavoir ce que vous avez à faire dans toutes les occasions de votre vie, & vous ne pouvez prendre que des partis raisonnables avec ce don de penser qui vous est propre : quand vous y aurez bien réflechi, vous me ferez l’honneur de me répondre, & un mot suffira. . . . Ce mot ne vint point, & il mit la difficulté de le prononcer sur le compte de l’esprit le plus prévoyant & le mieux réglé qu’il eût vu de ses jours ; cependant il étoit impatient de l’entendre ; & quand il crut l’avoir assez attendu, il la pria de s’expliquer ingénument. Il fut payé de sa grande politesse. Avant de m’expliquer, Monsieur, lui dit-elle, & même avant de me permettre de rien sentir pour vous, permettez-moi de vous demander quel est votre caractere ! Moi ! Madame, j’adore la liberté ; je veux un commerce tranquille où le sentiment soit sans imposture & sans éclat ; je crains la passion, je n’en exige ni n’en <sic> veux avoir, elle m’empêcheroit d’être libre, & l’indépendance est le premier bonheur. Eh bien ! Monsieur, je suis trop honnête femme pour vous ; je ne connois que la passion dans un engagement, elle seule peut le faire excuser : tant que l’on peut réflechir, on est obligée de se défendre, & l’amour est infamie sans la séduction. Ah ! Madame, vous raisonnez divinement, & il y a eu un tems dans ma vie où je me serois bien accommodé de cette sublimité d’idées ; mais malheureusement aujourd’hui, je connois le malheur des passions, & je cherche à être heureux d’un bonheur qui en venant à me fuir, me laisse moins de regrets dans le cœur. . . . La Dame trouva cette réflexion fort sensée, & lui dit, nous ne nous convenons pas, Monsieur, mais nous sommes faits pour être amis ; je vous offre mon amitié ; oui, Madame, jusqu’à ce que vous ayez trouvé un amant qui veuille être adoré, & après cela vous me planterez-là ! Je vous remercie de votre offre obligeante, je ne veux ni maîtresse qui puisse avoir de la passion, ni amie qui puisse prendre un amant. En ce cas, Monsieur, nous resterons come nous sommes, & nous n’aurons l’un pour l’autre ni amitié ni amour. Le charme d’une voix touchante, l’impression d’un regard séduisant passerent en ce moment dans le cœur de mon Philosophe ; & lorsqu’il vit la Dame lui faire une profonde révérence & s’éloigner de lui, il la regarda avec autant de passion qu’il venoit pour ainsi dire d’en refuser. Cependant il se souvint qu’il vouloit être libre, & il eut peur de se livrer à ses regrets. Il se reprocha la surprise de ses sens : est-ce par la foiblesse que l’on marche à la liberté ? se dit-il ; suis-je donc un enfant, un rêve-creux ?ne sçais-je pas qu’il n’y a que l’indépendance qui puisse me rendre heureux, & faul-il qu’un regard détruise un systême ? . . . Un prompte suite fut le châtiment qu’il exerça contre lui. Revenu à lui, il dit, le commerce des femmes ne me convient point ; trop ou trop peu, c’est ce qu’on trouve en elles ; l’équilibre, qui est ce que je cherche, est un être de raison impossible à réaliser : C’est dommage, car une femme qui m’aimeroit comme je veux, & qui j’aimerois comme je dois, me feroit mener une vie douce & tranquille : mais puisqu’elle n’existe point il seroit fou de la chercher : Je renonce donc à cette chimere, & je vais essayer de faire un ami. L’amour que j’ambitionnois n’est peut-être autre chose que cette amitié que je n’ai pas encore connue. Il fit un ami, ou plutôt il trouva un honnête homme sans passion, sans défauts, sans systême : raisonnable, parce qu’il étoit bon ; juste, pare qu’il étoit tendre ; simple, parce qu’il étoit vrai. Il s’attacha à lui, & se l’attacha : un tel ami devroit-il être le partage d’un fou ! O distribution des biens toujours inexplicable . . . . mais ne vous jettons point dans les réflexions. Sombreval voulut avoir une conversation avec son ami. Il n’étoit convenu de rien avec lui, & vouloit toujours convenir avant de s’engager ; le poids, l’équerre & le compas étoit les instrumens de sa raison. Vous ne me connoissez pas encore bien, lui dit-il ; nous nous sommes liés par la sympathie, je ne la regarde pas comme un fondement assez solide ; une seule dissonnance dans nos goûts peut détruire toute l’harmonie, & nous serions obligés de nous séparer avec la honte d’avoir négligé l’essentiel en nous liant. Je commence par m’offrir tout nud <sic> à vos yeux ; car je ne crains pas d’avoir des taches qui me fassent rougir. Premierement je veux être libre ; je ne connois qu’un seul bonheur, c’est celui d’être moi, d’être à moi : on dit que l’amitié a des devoirs, je ne veux pas m’y soumettre, ce seroit un esclavage ; je veux qu’elle ne soit qu’une douce influence qui se répande sure mes penchans & sur mes jours, pour me les embellir. Son aveu & sa proposition furent écoutés avec un applaudissement apparent, mais firent naître la défiance. L’ami pensa que ce caractere ne lui convenoit point. Voici un homme, dit-il, qui à force de vouloir être libre pourroit bien être impertinent & brutal ; éprouvons-le, & préparons-nous à le quitter sans regret. Il ne tarda pas à faire cette épreuve nécessaire ; & dès le premier jour, pour une petite contrariété qu’il hazarda à dessein, il s’apperçut que Sombreval alloit le prendre en haine . Alte-là, lui dit-il, M. de Sombreval, il me semble qu’il ne faut pas vous piquer bien fort pour vous faire des blessures ? vous avez la peau trop tendre, & je vous conseille. . . . De me cuirasser, Monsieur, de me faire durcir la peau, n’est-ce pas votre avis? Non, Monsieur, ma peau restera telle qu’elle est ; mais c’est mon cœur que j’endurcirai ; il n’aura plus de foiblesse pour personne ; je vous avois distingué, je vois que tous les hommes sont égaux ; ils veulent regner en maîtres sur un ami sensible ; & regardent le projet d’être libre avec eux comme un attentat & une usurpation. . . . Vous serez toujours le maître de n’aimer rien, répondit l’ami, mais c’est la seule liberté légitime qu’il y ait dans le monde : il faut se détacher de tout ou se résoudre à dépendre plus ou moins des objets & des circonstances : vouloir être libre, comme vous l’entendez, est une chimere : & faire plus d’un pas vers cette liberté, c’est afficher la tyrannie. Sombreval fut très-piqué de cette vigoureuse réponse. Indépendamment de la folie particuliere, il avoit le malheur des gens riches, qui est de ne reconnoître aucune sorte de droit à la liberté dans les gens qu’ils veulent bien honorer de leur bienveillance. Il riposta par des injures, & se mit dans une colere épouvantable : l’ami qui ne faisoit tout cela que pour le connoître, lui dit, Monsieur, restons-en-là : mon dessein n’est pas de vous fâcher, j’ai voulu simplement vous connoître, je suis content de ce que j’ai vu, & il ne me reste plus qu’à rompre avec vous : mais permettez-moi de vous dire que c’est vainement que vous vous laissez consumer par le desir d’être libre, vous êtes moins fait que personne pour l’être : votre jugement est prompt, votre sang est âcre, vos passions sont violentes ; avec cela, Monsieur, il ne peut jamais y avoir de liberté pour vous : je suis fâché que ce soit moi qui vous le dise, je ne m’étois lié avec vous que pour vous aimer. Vous n’aimez rien, vous n’avez du moins qu’une sorte de sensibilité, celle qui fait l’injustice & les chagrins. Je vous plains : vous serez toujours malheureux. Sombreval eut pendant trois jours sur le cœur les cruelles vérités qu’il avoit été obligé d’entendre : après cela, il dit, un homme qui veut être libre doit oublier les outrages, & la tranquillité est faite pour celui qui a appris à mépriser les hommes dans leurs accès d’injustice. Il se jetta dans le tourbillon du monde ; persuadé que toute sorte d’attachemens étoit impossible avec les conditions qu’il y vouloit mettre. Il passa sa vie à incommoder les autres & à n’être point libre. Il renonça encore à ce moyen. La solitude lui offrit un remede à la persécution qu’il prétendoit qu’on lui faisoit éprouver. Il n’y fut pas plus libre qu’à la ville : les campagnards accoururent chez lui, & n’eurent nul égard à la grande envie qu’il avoit d’être seul : il leur dit des sottises & ne réussit pas mieux à les chasser : ils répondirent fierement, l’humilierent, & continuerent de l’assiéger. Sa porte fut fermée, les ponts furent levés, il devint libre, s’ennuya. Il reprit le chemin de la ville ; & toujours en voulant être libre, il fit tout ce qu’il falloit pour ne le pas être : il crut enfin avoir imaginé un expédient bien sûr pour arriver à son but. Il acheta une maîtresse, jeune objet élevé dans l’ignorance & formé à la docilité. Je serai libre, lui dit-il, mais vous ne serez point esclave : vous aurez un carosse & des domestiques, vous irez à la promenade, aux spectacles, par-tout où vous croirez pouvoir trouver des plaisirs, & je ferai de même : nous ne nous gênerons point, vous n’exigerez nulle complaisance, nulle fidélité, nulle assiduité ; vous ne m’attendrez point, & quand je serai trois jours sans vous voir, vous ne croirez pas que vous m’avez perdu, & vous ne m’écrivez point, en conséquence, de ces lettres qui désesperent un homme qui veut être libre. La jeune personne trouva ce discours singulier : ses charmes lui disoient qu’elle n’étoit pas faite pour n’inspirer qu’un goût conditionnel ; elle se soumit pourtant à la loi qu’on lui imposoit, parce qu’elle étoit élevée à ne murmurer de rien. Son amant fut libre, & elle devint infidelle : il essuya l’outrage encore plus sensible d’être trompé ; on ne rompit point avec lui, & l’on en aima un autre : il s’en apperçut, & comprit trop tard que quand on veut qu’une femme soit fidelle, il ne faut pas débuter par lui dire qu’on adore la liberté, & qu’elle sera libre. Il fut très-sensible à cette aventure, l’orgueil l’empêchoit de comprendre qu’elle n’avoit rien que de naturel. Il renonça encore & pour jamais au commerce des femmes. Il fit bien, & le parti de l’indifférence étoit le meilleur qu’il eût à prendre, puisque la passion faisoit sa crainte, & l’infidélité son chagrin. Il recourut à d’autres amusemens : la vivacité de son esprit lui en fit des passions, & il y renonça parce qu’il s’apperçut qu’il n’étoit plus libre en s’y livrant. Aux amusemens, succéderent les occupations ; il y trouva le même inconvénient, & cette liberté funeste qu’il adoroit & qui le fuyoit toujours, fit encore son inconstance. Un dernier essai le jetta dans des entraves mille fois plus étroites & plus odieuses. Il lui falloit une société, un cercle grand ou petit où il pût promener ses desirs & son erreur. Il crut trouver dans le commerce des grandes l’agrément du plaisir & la liberté des actions : je n’ai rien à leur demander, se dit-il, je suis riche, & n’ai point d’ambition ; ils sont superficiels, legers, insensibles, tout cela m’annonce cette liberté que j’ai si vainement cherchée. Il fit des liaisons avec les premiers qui se présenterent, & leur dit, je vous verrai, vous amuserai, vous prêterai de l’argent, & vous donnerai des fêtes ; mais vous ne m’importunerez pas ; vous ne viendrez point chez moi malgré moi-même, vous n’y apporterez point ces prétentions qui vous caractérisent, vous aurez des égards pour moi, & ne me mêlerez point dans vos intrigues : en un mot je serai libre avec vous. Ils lui promirent tout ce qu’il voulut ; mais bientôt par une adresse inconcevable à flater & blesser alternativement son amour – propre, ils en firent une dupe & un esclave. Il fut enfin persuadé qu’il n’y avoir de liberté nulle part, ou qu’elle ne pouvoit se rencontrer qu’avec l’ennui, telle qu’il l’avoit trouvée, par exemple, dans la solitude. Cette réflexion pouvoit le rendre heureux : mais il falloit pour cela qu’il cessât de vouloir être libre. Il ne vouloit point entendre parler de passion, & son amour pour la liberté n’étoit autre chose qu’une passion ; c’étoit tourner le dos à son but ; & quand on se contrarie soi-même aussi essentiellement, on ne peut jamais être que très-malheureux & très-ridicule. Il fut l’un & l’autre pendant tout le reste de sa vie. Il vêcut machinalement, ne faisant plus d’épreuves, mais ayant toujours intérieurement un systême. Le mot de liberté étoit toujours sur ses lévres ; & tous les jours, s’ennuyant dans une société ou dans une situation, il changeoit d’objets sans changer d’idées. Jamais homme peut-être ne fit plus de pas inutiles vers le bonheur. Le dernier qu’il fit le porta encore une fois dans la retraite : il y fixa son séjour, & éprouva tout l’ennui réservé aux êtres qui n’ont rien aimé, ni rien desiré de raisonnable. Cependant cette maladie profonde de l’ennui & du chagrin ne tourna point en misantropie & en inhumanité. Il ne déclama point habituellement contre l’espece humaine, & ses valets ni ses paysans n’apprirent point à devenir voleurs & assassins, à force d’entendre dire que les hommes étoient des scélérats. Il n’eut ni la méchanceté de croire que tout, excepté lui, étoit méprisable, ni la vanité de penser qu’il devoit dogmatiser le mépris. Sa philosophie n’alla point jusques-là, parce que son orgueil ne lui demandoit pas de faire du bruit & du mal.

Conclusion.

Cette aventure, aussi morale que l’aventure la plus sérieusement racontée, doit faire faire des réflexions à ceux qui toujours mécontens de leur sort & se précipitant vers l’avenir, font, du desir si naturel d’être heureux, le plus cruel supplice de leur ame. Vouloir être bien quand on est mal, rien de si raisonnable : vouloir être mieux quand on est bien, rien de si dangereux. C’est cette pierre philosophale que tant de gens riches se sont ruinés à chercher : ils auroient eu des millions s’ils l’avoient trouvée, mais elle étoit introuvable : il n’y a qu’une portion de bonheur pour tous les êtres de la terre : cette loi peut paroître dure, mais elle ne l’est pas : en s’y soumettant on trouve, en soi, mieux que le plus grand bonheur, qui est toujours un état incertain, le don de s’en passer, qui assure une satisfaction durable. Je conviens qu’il faut avoir quelque chose pour rejetter le desir d’avoir beaucoup, mais souvent on se plaint sans manquer, ou l’on ne manque en apparence que parce qu’on ne fait pas sentir : je vois que la plûpart des malheureux ne sont que des ingrats ou des inconstans. Le point essentiel est de fonder son cœur : si l’on avoit ou assez de courage ou assez d’humilité pour descendre au fond de cet abyme, on y trouveroit certainement de quoi justifier la fortune. Cette fortune dont on se plaint sans relâche n’est pas plus injuste que nous le serions nous-mêmes si nous dispensions les faveurs : nous le serions même plus qu’elle : nous aurions des passions & des favoris comme elle : mais notre prodigalité envers ceux-ci feroit aveugle : le reste de la terre nous feroit étranger : elle a du moins donné aux objets les plus vils & même à ses ennemis ce peu qui suffit quand on est raisonnable : elle a mieux fait que nous ne ferions ; cependant nous ne cessons de la calomnier, & notre malheur devient réel à force d’ingratitude.

Metatestualità

Je ne pousserai pas plus loin ces réflexions pour avoir le plaisir de faire parler ici un Ecrivain célebre qui a très élégamment écrit sur cette matiere.

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« Une vie heureuse, dit-il, est un composé de plusieurs sortes de plaisirs ; de ceux des sens, de ceux de l’esprit, & de ceux du cœur, mais mêlés & réglés de telle maniere que les uns n’alterent pas les autres, & qu’ils contribuent au contraire à leur accroissement & à leur entretien mutuel. Celui qui fait son étude du bonheur, doit exclure par conséquent tous les plaisirs qui ne produisent dans leur poursuite que de la peine & du trouble, ou qui laissent après eux des remords & des inquiétudes qui les balancent ou qui les surpassent. Si en buvant avec excès d’une liqueur que j’aime passionnément, je me procure un plaisir de trois heures qui soit suivi d’une peine ou d’un remord de trois jours, ce plaisir loin de contribuer à mon bonheur doit être mis au contraire au rang de mes miseres à proportion que la mesure de la peine surpasse celle du plaisir. De même si celui qui s’occupe uniquement du soin d’amasser des richesses trouve quelque plaisir dans la vue des biens qu’il accumule, & que la peine qu’ils lui coûtent à acquérir le prive de quantité d’autres plaisirs dont le nombre, la nature & le dégré surpassent beaucoup celui qu’il tire de ses richesses, loin de donner le nom de plaisir à ceux dont il jouit, il doit les regarder comme un obstacle à son bonheur. Ces principes paroissant certains, il est question de savoir de quelle maniere un homme sensé, qui veut rendre sa vie aussi heureuse qu’elle peut l’être, doit se conduire au milieu de ce grand nombre d’objets que sa nature & sa condition particuliere lui présentent. Je ne vois point d’autre voye que de se rendre tellement maître de ses affections, que ne se portant à rien avec excès, & n’accordant de préférence particuliere à aucun plaisir, on soit toujours prêt à goûter celui qui se présente avec le moins de peine & d’embarras. L’inclination violente que la nature inspire pour le plaisir porte ordinairement les hommes à se livrer sans réserve à ceux qui flatent particulierement leur goût, sans faire réflexion que cette préférence leur en fait perdre une infinité d’autres dont le nombre & la variété les rendroient plus heureux. Il est certain qu’aucun excès dans l’usage des biens de la vie ne peut contribuer à la félicité, ne fût-ce que par cette raison que nos facultés naturelles étant bornées, tout usage excessif & tout exercice outré les altere & les ruine. Que l’on compare le plaisir le plus exquis d’un débauché, qu’il ne sauroit goûter que quelques momens, avec les plaisirs raisonnables qu’il se met hors d’état de sentir : que l’on considere les désordres que ses excès causent tôt ou tard dans sa constitution, les tourmens qu’il souffre dans son yvresse, la honte qui la suit, l’embarras & l’incommodité qu’elle cause aux autres, & la douleur qu’il en ressent lui-même, lorsque les vapeurs qui troublent sa raison viennent à se dissiper : que l’on juge après cela si dans la condition où nous sommes l’excès des plaisirs peut nous rendre heureux. Je tire ma conception d’un seul exemple : c’est qu’il en est de même de tous les plaisirs lorsqu’on s’y abandonne sans ménagement. Voyez à quelles peines on s’expose pour se les procurer, quel chagrin de les voir échapper lorsqu’on croit les saisir : combien la jouissance en est courte quand on les possede : quel regret, quelle tristesse lorsqu’on vient à les perdre. Le goût nécessairement dépravé par l’excès, ne trouve rien qui puisse suppléer à ce qu’il perd : ainsi le mal est double : on s’use, si j’ose parler ainsi, pour le plaisir qu’on préfere, & l’on se rend comme insensible à tous ceux qu’on néglige. Je n’excepte pas les richesses & l’étude, qui sont deux sortes de plaisirs qu’on peut fort bien renfermer sous la même idée lorsqu’ils sont portés à l’excès. Ceux qui par une folle avidité d’accumuler de l’or ou des connoissances se privent de toutes les douceurs de la vie, dans l’espérance d’arriver à un point de sciences ou de richesses qui remplira parfaitement leurs desirs, ne travaillent-ils pas à leur misere plutôt qu’à leur bonheur ! S’ils goûtent quelque satisfaction à mesure qu’ils avancent dans la possession plutôt que dans la jouissance de ce qu’ils acquierent, quelle comparaison d’un plaisir si leger avec tant d’autres plaisirs des sens, de l’esprit & du cœur dont ils se privent ! Combien de soins & de peines pour amasser toujours & ne jamais perdre ! quelle douleur pour l’un quand son coffre-fort est forcé, & pour l’autre quand sa mémoire vient à s’affoiblir ! quoique ces deux sortes d’avares n’ayent à cœur que leur propre intérêt, il est clair que personne ne s’y oppose plus qu’eux-mêmes : ils sont les plus grands ennemis de leur propre bonheur, en se privant volontairement de tous les plaisirs innocens dont ils pourroient jouir, & il s’en faut bien, de cette maniere, que leurs richesses contribuent à les rendre heureux. Si l’on vouloit donc éviter ces deux extrémités, & prendre le tempérament qui est marqué par la nature & par la raison ; si l’on jouissoit avec modération des plaisirs de la vie, en les réglant de maniere qu’un excès de passion pour les uns, ne privât pas de jouissance des autres ; on conservoit par cette sage conduite la santé du corps & celle de l’ame, le calme dans les desirs, la vigueur dans les affections, & un goût naturel pour toutes sortes de plaisirs. On travailleroit ainsi à son propre bonheur, & l’on ne nuiroit par aucun déréglement à celui d’autrui : on auroit toute sa force peur le devoir, aussi-bien que tout son goût pour ce qui est capable de plaire : on seroit tout à la fois bon, sage & heureux. »

1Le tombeau.