Le Spectateur françois ou le Nouveau Socrate moderne: Dsicours XII.

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Niveau 1

No. 12.
Discours XII.

Niveau 2

Sur une visite que le Spectateur a faite à une Dame lettrée, où il parle d’un vice attaché au sexe.

Metatextualité

J’ai annoncé au commencement de cet essai, que je ne suivrois point de plan méthodique dans les matières qu’il contiendroit ; que chaque discours formeroit un entretien à part, qui n’auroit aucun rapport avec celui qui l’a précédé. Je suivrai donc dans celui-ci la permission que je me suis donnée, ainsi que dans ceux que je publierai après.

Niveau 3

Récit général

J’allai rendre visite, ces jours passés, à une dame qui loge près du Luxembourg, dont la réputation sur les Belles-Lettres est connue. C’est une savante qui mérite ce titre par un grand fond de connoissances et de savoir. Elle n’est plus dans cet âge où l’amour, en agitant le cœur, trouble les lumières de l’esprit, l’empêche de faire des progrès dans les Arts. Comme elle connoît parfaitement les auteurs Grecs et es <sic> Latins et qu’elle entend leurs langues, nous nous entretînmes d’abord d’Homere, d’Isiode, d’Aristode, de Pithagore, de Démocrite, d’Usèbe, de Platon, de Zoroastre, ensuite nous parlâmes d’Horace, de Virgile, de Juvenal, de Cicéron, de Lucrèce, etc, etc. Des Philosophes anciens, nous passâmes aux modernes.

Dialogue

Pour moi, dit-elle, je crois que nous avons une grande obligation à Galilée, car avec lui, nous ignorerions, peut-être encore, la figure de notre planette, découverte absolument nécessaire, pour jetter les fondemens d’une infinité d’autres sciences qui ont éclairé les hommes. Il est vrai que Copernic l’avoit devancé, en nous apprenant que le soleil est au centre du globe. Seconde découverte qui nous a donné une grande lumiere, pour avancer dans la carriere du ciel, dans laquelle les Astronomes n’avoient pas fait un pas depuis trois mille ans. Descartes, à force d’erreurs, ouvrit le chemin de la philosophie, qui jusques-là n’en avoit eu que le nom. C’est presque toujours par le mensonge qu’on arrive à la vérité. Ces tourbillons remplis de ténebres, dissiperent celles de l’entendement humain. Ce Philosophe enseigna aux hommes à douter ; ce qui étoit le seul moyen pour leur apprendre à s’instruire. Bucon parut, et l’Univers fut éclairé. Ce grand homme annonça de loin de nouvelles connoissances ; ce qui ouvrit le chemin aux sciences les plus sublimes. Leybnitz fit peut-être à lui seul plus que tous les autres savans ensemble : il guérit l’entendement de la métaphisique, qui, en élevant l’esprit des hommes au-delà des bornes que la nature lui a prescrites, le porte à se perdre dans des matieres trop abstraites ; maladie qui régnoit chez toutes les nations depuis la création du monde. Loke ne fut pas moins utile à son siècle : il déclara la guerre aux préjugés scientifiques. C’étoit le plus sûr moyen, pour redresser les fausses idées dont l’ignorance de tant de générations avoit rempli l’esprit des hommes. Cependant l’humanité étoit encore dans l’obscurité ; il y manquoit ce premier rayon de clarté, propre à dissiper le reste des ténèbres. Newton enseigna aux hommes à voir par les yeux de l’esprit ; ce qui en philosophie, est la meilleure maniere de voir. Ce grand génie apprit par la démonstration ce qui n’avoit jamais été démontré ; c’est-à-dire, de combien de couleurs chaque rayon de lumière est composé. Corneille et Racine firent de grands progrès dans la science qu’il importe tant aux hommes de ne pas ignorer. Ils déchirerent le voile qui couvroit le cœur humain : labyrinthe où jusqu’à eux, aucun moraliste n’avoit eu le fil. Ils firent plus : ils ouvrirent la porte du Parnasse, qui étoit fermée depuis Virgile, et à laquelle aucun Poëte moderne, après lui, n’avoit osé frapper. Moliere fut le premier qui exposa sur la scène les vices de son siècle ; peut-être seroit-il parvenu à en corriger quelques-uns, si le ridicule n’étoit une maladie incurable chez les hommes. La Rochefoucault mit dans un petit livre, ce qu’on ne trouve pas toujours dans une grande bibliotheque. Il y a, dit-il, dans le cœur humain, une génération perpétuelle de passions, de sorte que la ruine de l’une, est presque toujours l’établissement de l’autre. Ces trois lignes contiennent toute l’histoire du cœur humain. Il n’appartient qu’à un grand homme, de dire tant de choses en si peu de mots. La Bruyere n’est pas moins laconique que moral. Combien d’art, dit-il, pour rentrer dans la nature. Combien de tems, de regle, d’attention pour savoir marcher ; combien de travail pour apprendre à parler ; combien d’attention pour parler comme l’on pense ; combien d’étude pour jetter autant de force, de vivacité et de passion, dans un discours que l’on prononce en public, qu’on en a dans un discours familier. Bossuet, fut un des grands orateurs qui aient jamais parlé en public. Il suffit de lire son oraison funèbre du grand Condé, qu’il représente dans son cercueil, lorsqu’il appelle toute la France à ce triste spectacle. J’ai lu Démosthène, et tous les grands orateurs Grecs et Romains, et je n’ai rien trouvé qui approche de ce morceau d’éloquence. Venons, reprit-elle, à nos contemporains. Voltaire est le plus beau parleur qui ait jamais fait des livres. Il a un style qui n’est qu’à lui ; il dit tout ce qu’il veut. Sa plume enchanteresse séduit le lecteur. Mais il me semble qu’un philosophe qui aspire à l’immortalité, reste au-dessous de sa renommée, lorsqu’il la borne à combiner des mots, et à cadenser des phrases. La beauté du style n’est que le second talent de l’auteur ; le dessin est le premier. Voltaire est un Rubens qui enchante par la beauté de son colori. D’ailleurs, il a un défaut qui ternit sa gloire ; c’est que, dans presque tous ses ouvrages, il se moque de Dieu et des saints. Selon moi, c’est une petitesse d’esprit dans un grand homme. Sa Pucelle est le poëme le plus beau et le plus impie qui ait jamais été écrit. Montesquieu, s’est rendu très-utile à l’6255148::Europe. Il a mis les lois en évidence, en nous développant leur esprit, ce qui est le plus grand bien qu’un homme puisse faire aux hommes. Alvessius m’a enchanté par sa gaieté et son enjouement, dans un style dont le sujet qu’il traite n’est guere susceptible. Pour savoir au juste ce que son ouvrage vaut, je l’ai passé au creuset. A la premiere épreuve, l’esprit a disparu, il n’est resté que la matiere. Jean-Jacques Rousseau est un génie d’un ordre supérieur, il assaisonne tout ce qu’il écrit, d’une philosophie morale qui n’est qu’à lui. Cependant son contrat social est insociable. C’est la folie de la plupart des grands hommes de vouloir faire des livres sur ce qu’ils n’entendent pas. D’ailleurs, j’ai quelque regret qu’il ait fait un opéra comique et un roman sérieux. Ces productions ne doivent jamais occuper un grand philosophe. Le comte de Buffon a ouvert la porte de la nature, qui étoit fermée depuis la création. Ce n’est pas que sa physique soit nouvelle : Pline l’avoit traitée avant lui, mais il ne l’avoit pas suivie dans les différens replis où elle s’étoit cachée. Cette science consiste dans le développement de la matiere. J’aime à lire l’abbé Raynal, mais je n’aime pas à le croire ; il n’a pas connu le nouveau monde sur lequel il a fait un livre. C’est le plus beau roman qui ait jamais été écrit sur l’histoire philosophique des Indes.
Nous allions continuer notre conversation, lorsqu’un domestique entra dans la chambre, pour l’avertir que la vieille Marie étoit arrivée, et qu’il y avoit plus d’une heure qu’elle attendoit dans l’anti-chambre ; alors je me levai pour me retirer, croyant que la personne qu’on venoit d’annoncer avoit quelqu’affaire avec elle. Non, restez, me dit-elle, Cette vieille est une devineresse ; elle vient tous les matins me faire les cartes pour m’apprendre ce qui doit m’arriver. Je lui donne pour cela un petit écu, et je vous assure que je ne le regrette pas ; car elle me dit des choses aussi vraies que surprenantes. Etonné de ces paroles, je la regardai avec de grands yeux, surpris qu’une femme qui, par ses connoissances et son savoir, devoit être au-dessus des préjugés ordinaires, se trouvât par-là au niveau des plus ignorantes de son sexe. En vérité, dis-je en moi-même, l’esprit humain est la contradiction même. A peine avois-je fait cette la <sic> réflexion, que la devineresse parut. A son aspect, je crus voir une de ces vieilles sorcières que j’avois vues en Angleterre dans la piece de Makbeth. La Dame s’étant apperçue de mon étonnement à cette confidance, alloit m’expliquer la théorie pratique de ce beau talisman qui perce jusques dans l’avenir, pour découvrir les événemens les plus cachés, lorsque prenant pretexte d’un rendez-vous ce matin au jardin du Luxembourg, je lui dis que j’étois obligé de la quitter, ce que j’effectuai sur le champ.
Il n’y a pas moins de deux ou trois mille vieilles Maries dans Paris, qui vivent de ce métier, c’est-à-dire, de l’imposture d’apprendre au beau sexe ce qu’il ne sait pas, et ce qu’elles ne savent pas elles-mêmes ; ce qui n’est pas une petite science. Il est vrai qu’elles joignent à ce noble talent, celui d’unir les amoureux pour leur faire tirer les cartes ensemble.

Metatextualité

Je vais rapporter à cette <sic> effet une historiette qui fera diversion aux matieres philosophiques dont je viens de parler : d’autant mieux que la bande joyeuse de mes lecteurs commence à dire, que la plupart de mes discours sont un peu trop sérieux.

Niveau 3

Récit général

Le chevalier de Trottenville, un de ces aimables qui font profession ouverte de galanterie, vit pour la premiere fois dans la grande allée des Thuileries Madame la comtesse de Venesi, belle, jeune, et aussitôt, il fut son esclave. On sait que le cœur des amoureux à Paris, est composée de matieres combustibles, qui prennent feu à la premiere vue d’une belle femme ; et pour rapporter la chose en fidele historien, le cavalier ne déplut pas entiérement la Dame. Le chevalier se préparoit de mener l’avanture grand train, c’est le nom qu’on emploie aujourd’hui à une avanture galante, lorsqu’on veut déshonorer une femme dès la seconde entrevue ; mais malheureusement pour lui, le mari avoit été garde du roi ; et comme il conservoit encore l’esprit de son corps, il ne la quittoit pas plus, qu’il n’avoit quitté Louis XVI à Versailles lorsqu’il étoit de service. Il disoit pour ses raisons, qu’il ne vouloit pas être ce que la plupart des maris sont à Paris ; comme si l’on pouvoit éviter son sort. Il accompagna cette précaution d’un valet qui avoit deux conditions chez lui ; l’une pour apprendre ce dont sa femme s’occupoit dans la maison, et l’autre ce qu’elle faisoit hors de la maison. A cet effet, il lui donnoit deux gages : le premier regardoit les démarches honnêtes, et le second, les affaires secrettes. Ce dernier, comme de raison, étoit plus considérable que l’autre, car l’espionage est ce que les maris paient toujours le mieux. Le chevalier Trottenville tenta plusieurs fois de séduire cet Argus, mais il n’y eut pas moyen. Il y a comme cela à Paris des valets incorruptibles, et cela arrive ordinairement lorsque l’époux paye mieux que l’amant. A cette seconde précaution, il en joignoit une troisieme ; il montoit la garde tous les matins dans l’anti-chambre de l’appartement de sa femme, où il recevoit régulierement et périodiquement, les jolis bouquets que le chevalier lui envoyoit. Il interceptoit les lettres amoureuses de la petite poste, et donnoit du coup pied au cul au savoyard qui apportoit les billets doux. En un mot, il faisoit tout ce qu’il faut faire pour qu’il fût ce qu’il ne vouloit pas être. Mais il disoit qu’il se moquoit de cela, pourvu qu’il évitât ce qu’il appelloit les approchemens, tandis que le chevalier ne négligeoit rien pour trouver, ce qu’on nomme en amour des expédiens. Il sçut qu’une vieille Marie alloit tous les matins chez elle tirer les cartes. Il ne lui en fallut pas davantage pour concevoir de grandes espérances. A peine sçut-il la demeure de la devineresse, qu’il vola dans son grenier, où en entrant il se jetta à ses pieds, et en acteur de théâtre, lui dit d’un ton héroïque. « Vieille Marie, vous voyez en moi un amant au désespoir, prêt à se pendre ou à se noyer, si vous n’en avez pitié. Je suis amoureux, et je viens implorer votre secours : comptez sur ma reconnoissance, et je vous assure que si vous me rendez service, vous n’aurez pas à faire à un ingrat. » La vieille tireuse de cartes, après l’avoir regardé froidement, lui dit : voilà comme vous êtes tous, vous autres amoureux, lorsque vous voulez vous lier avec une femme que vous aimez, il n’y a rien que vous ne promettiez : vous êtes d’une générosité étonnante, l’argent ne vous coûte rien : on croiroit que vous avez un coffre-fort à votre commandement : l’avez-vous vue ? lui avez-vous parlé, il n’est plus question de vous : on diroit qu’on vous a exilé de Paris, tant vous êtes rare. Madame, lui dit Trottenville, en prenant son sérieux ; ce n’est pas-là mon caractere ; passe encore que je laisse blanchir dans mon anti-chambre des bouchers et des boulangers, sans leur donner de l’argent ; mais comme je suis bon gentilhomme, la promesse que je fais à une entremetteuse, est pour moi une affaire d’honneur ; et vous savez que les maréchaux de France ne badinent pas sur cet article ; c’est toujours le premier qui est payé ; mais afin que la récompense précède le service, tenez voilà un louis. Oh ! c’est une autre affaire, dit la vieille, en se déridant le front : voilà ce qui s’appelle un parler d’or ; je n’ai jamais pu résister à une semblable expression. Expliquez-vous, que voulez-vous de moi ? Après un pareil procédé, il n’y a rien que je ne fasse pour vous obliger. Je voudrois, lui dit le chevalier, avoir une conversation particuliere avec madame la comtesse de Venesi. Où, dit la vieille ? Chez vous, dit le chevalier. Chez moi ? la chose est impossible. Pourquoi ? Craignez-vous les remords de votre conscience ? Ce n’est pas la mienne, reprit la devineresse ; c’est la conscience de la police que je crains : car, depuis quelque tems, elle a beaucoup de délicatesse sur les rendez-vous des dames de qualité, avec les chevaliers, sur-tout, lorsque la scène amoureuse se passe dans un grenier : mais il y a des accommodemens en tout : d’ailleurs, comme dit l’Italien : Chi non resiga, non rougiga. Venez demain, à six heures et demie du soir, je crois que je ferai votre affaire. Mais à propos ; êtes-vous grand acteur ; savez-vous bien jouer la comédie auprès d’une jeune femme ? Au mieux : c’est mon fort ; c’est par-là que je vaux, si je vaux quelque chose. L’Amant disparut. Il fut question alors de trouver ce que le mari avoit voulu éviter ; les rapprochemens. La tireuse de cartes écrivit sur le champ un billet à la dame, conçu en ces termes :

Niveau 4

Lettre/Lettre au directeur

« La vieille Marie, après avoir assurée madame la comtesse de Venesi de ses très-humbles respects, la prie de vouloir bien passer chez elle ce soir, environ les sept heures, où elle doit faire l’expérience d’un trait de la magie blanche, qui la surprendra, et qui en même-tems lui plaira. Rue des Boucheries-Richelieu, chez le Fruitier, au sixieme, sans compter l’entresol ».
La dame se trouva au rendez-vous à l’heure marquée. A son arrivée, le chevalier étoit déjà à son rôle, c’est-à-dire, dans une armoire, il ne devoit sortir qu’au dénouement de la piece. J’ai pris la liberté de vous envoyer chercher, madame, lui dit l’entremetteuse, pour vous faire part d’un songe que j’eus il y a deux nuits. Je revois que j’étois à discourir avec vous dans la même chambre, et à la même place où vous êtes, lorsque le chevalier de Trottenville sortit tout d’un coup de cette grande armoire que vous voyez-là, et vint se jetter à vos pieds, vous jurer un amour éternel. Ah ! dit la dame, qu’il ne se fût pas avisé de cela, car il auroit été bien mal reçu. Quoi donc, madame ! dit l’entremetteuse ; vous ne l’auriez donc pas vu avec plaisir ? Je ne dis pas tout-à-fait cela ; mais je dis qu’un cavalier qui se dévoue à une dame, doit faire son service. J’étois hier au soir à l’opéra, j’y étois seule, et il n’y parut pas. Tenez, vieille Marie, voulez-vous que je vous dise ? le meilleur amant ne vaut rien. Je ne veux plus en entendre parler : les hommes sont légers, inconstans, c’est leur nature. Vous avez raison, madame, lui dit la tireuse de cartes, il ne faut plus rien avoir à faire avec ces misérables mortels : je vous conseille de vous choisir un amant dans l’Olympe. Comment, dit la dame, est-ce que les Dieux se mêlent d’intrigues galantes ? S’ils s’en mélent ! très-fort. Depuis l’établissement de l’opéra, il n’y a qu’eux qui fassent l’amour : ils descendent trois fois la semaine sur cette scène, pour faire quelques conquêtes. Par exemple, voudriez-vous voir paroître ici tout d’un coup le grand Jupiter ? Non ; je n’aime point le bruit du tonnerre, la foudre m’épouvante ; ce Dieu est trop terrible pour moi. C’est ce qui vous trompe, madame ; vous savez qu’il se transforma en cygne pour voir la belle Daphnée : or, un Dieu qui prend la figure d’un oiseau pour plaire à une femme est très-humain, et encore plus aimable. Quoiqu’il en soit, dit la dame, ce Dieu ne fait pas pour moi. Voudriez-vous voir Vulcain ? Fi donc ! Je n’ai jamais aimé l’enclume, et encore moins le marteau. Voudriez-vous voir le Dieu Mars ? Non, la poudre à canon me fait mal à la tête ; et il y a deux cens ans que ce misérable Dieu en empoisonne l’Europe. Voudriez-vous vous trouver avec Narcisse ? Encore moins : un Dieu qui se mirre toujours, est pire qu’un petit-maître qui se regarde sans cesse. Souhaiteriez-vous vous trouver avec Adonis ? Eh oui ! dit la dame, je crois que cela pourroit faire. Dans cet endroit, cette nouvelle Médée donna un coup de baguette sur l’armoire, qui s’ouvrit aussi-tôt, d’où sortit le chevalier, qui vint se jetter à ses pieds.

Metatextualité

Le reste de l’avanture n’est point de mon district : C’est au lecteur à y suppléer. Tout ce que je puis dire, c’est que ces sortes d’intrigues galantes arrivent souvent à Paris, faute d’un hôpital pour y renfermer toutes les tireuses de cartes.

Niveau 3

Suite des grandes époques.

Suite de Mazarin.

Turenne n’étoit peut-être pas si grand général que Condé, mais il étoit un plus grand homme. Il ne mettoit pas sa gloire dans la destruction de ceux de son espèce ; ce qui caractérise une ame humaine, sans laquelle il n’y a point de héros. Ce capitaine, célébre dans l’histoire de France, eut toujours l’art de faire beaucoup avec peu, ce qui, à la guerre, est la science suprême : et, en cela, il fut au-dessus du héros de Rocroi, à qui il falloit de grandes armées pour remporter de grandes victoires. Ennemi du faste et de toute ostentation, il ne parut à la cour que pour recevoir les ordres du roi. Il ne brigua jamais le haut rang où il parvint ; il ne le dut qu’à son talent et à son mérite personnel. Il fut le pere des soldats sans être l’ennemi des peuples où il donna des batailles. Il n’est pas donné à l’homme de guerre d’être un plus grand capitaine et un meilleur citoyen. Condé, par un de ces caprices qui ne devroient jamais se trouver dans un grand homme, vint faire la guerre à la France, qu’il avoit d’abord délivrée de ses ennemis. Sa présence lui valloit plus qu’une grande armée : ses soldats, qui n’étoient pas considérables, ayant un chef à leur tête en qui ils avoient toute confiance, fondirent sur un corps de troupes royales qui fut aussi-tôt battu. La cour étoit en allarme, mais Turenne rassura la maison royale par sa fermeté. Condé n’avoit pas dessein de faire descendre le roi du trône ; il n’avoit d’autre plan que celui de se venger de la cour, qui, après les victoires de Rocroi, lui avoit refusé de partager avec lui son autorité royale. Il cherchoit sur-tout dans celle-ci de s’emparer de la personne de Mazarin. Ce ministre qui mettoit le trouble et la division dans l’Etat pour se maintenir dans le ministère, et qui profitant de la foiblesse de la reine et de l’enfance du roi, s’emparoit de tout ; il cherchoit à renvoyer un étranger qui voloit l’état, et s’enrichissoit des dépouilles de la France ; et qui, sacrifiant tout à son ambition, jettoit par tout la confusion. En ce sens, on peut dire que Condé étoit citoyen au milieu d’une guerre qui l’empêchoit de l’être. Il est à présumer aussi, que la vengeance personnelle eut plus de part à sa rébellion, que le salut de l’Etat. Mazarin l’avoit offensé plusieurs fois, c’est pourquoi il le persécuta toujours. Ce fut sans doute une foiblesse en lui, mais, dans les cas des ressentimens, les grands hommes sont plus foibles que les citoyens ordinaires. On met plus de noirceur encore dans son caractère ; on l’accuse d’avoir autorisé plusieurs meurtres dans Paris, pour fortifier son parti ; ce qui diminueroit beaucoup sa gloire, et encore plus les éloges qu’on trouve de lui dans tous les livres des auteurs qui ont écrit sur les évenemens de ce tems-là. Le tableau de cette guerre, comme on l’a déjà dit, étoit un des plus désastreux ; tous les partis qui le formoient s’étoient affoiblis par l’endroit même qu’ils avoient voulu les fortifier. Celui de la cour l’étoit plus que tous les autres : l’argent manquoit à tous, et par conséquent les facultés de leur donner de la vigueur ; c’est-à-dire, d’être plus cruels. Peut-être que la pauvreté fit dans cette occasion, ce que l’humanité auroit dû faire ; car la nature se sert de tous les moyens pour rentrer dans ses droits. Il fallut encore sacrifier Mazarin à la haine publique. Il sortit une seconde fois du royaume, et par une contradiction qui est sans exemple, avec une déclaration du roi qui vantoit ses services, et regardoit son exil comme injuste.