Référence bibliographique: Jacques-Vincent Delacroix (Éd.): "Discours XI.", dans: Le Spectateur françois ou le Nouveau Socrate moderne, Vol.1\011 (1790), pp. 218-231, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4420 [consulté le: ].


Niveau 1►

No. 11.
Chapitre X
. <sic>

Niveau 2►

Sur la réduction des Pays-Bas, avec l’abrégé de l’histoire des Belges.

Metatextualité► Voici un exemple mémorable de cette servitude universelle qui règne dans tous les états de l’Europe. Comme ce qui se passe sous nos yeux est plus frappant que ce que nous lisons dans l’histoire, je vais en donner ici le tableau. ◀Metatextualité

Joseph II, empereur d’occident, forme le dessein de dépouiller les Flamands de leurs privilèges, comptant sur leur foiblesse pour en faire des esclaves : mais ce peuple se souvient un moment qu’il a été libre ; il court aux armes, résolu de s’ensevelir sous les ruines de ses privilèges, plutôt que de s’en voir priver. Hommes, femmes, enfans, prêtres, moines, nobles, roturiers se font soldats. Ce n’est pas une populace effrénée qui cherche le pillage, mais une puissance militaire qui défend sa liberté.

Cependant Joseph meurt , Léopold lui succède à l’empire ; il jette pour quelque temps un voile sur cette guerre civile, en attendant de faire reprendre les chaines de la servitude aux Flamands, qui avoient commencé à les rompre. Il négocie avec 1

[219] Jamais prince ne se connut moins : il étoit caché, pour ainsi dire, derrière son caractère. Agité de mille passions différentes qui lui déchiroient l’ame, il affectoit une tranquillité d’esprit dont il ne jouissoit pas. Ses plus fidèles amis ne le virent jamais qu’au travers d’un déguisement qui lui servit de masque jusqu’au tombeau. Les annales de l’Europe n’offrent aucun monarque dont le caractère ait été si compliqué. Il y avoit en lui de quoi faire un grand roi, et un plus grand tyran. Il ne lui manquoit qu’un autre théâtre pour mettre en activité des vices qui, en Asie, eussent passé pour des vertus. Il ne parloit pas la langue du peuple qu’il vouloit assujétir, encore en avoit-il moins les mœurs et les manières. Il étoit aussi Espagnol à Anvers qu’à Madrid. Il lui manquoit cette amabilité royale qui console les sujets de leur sujétion. Il est rare qu’un roi ne s’apperçoive pas de l’impression que son gouvernement fait sur ceux qu’il gouverne. Ses courtisans et ses adulateurs peuvent le flatter ; mais il n’en est pas de même du peuple, qui ne sait ni se contraindre, ni feindre, ni dissimuler.

Dès que Philippe vit qu’on le connoissoit, il s’enfuit à Madrid, où il trouva des sujets moins rebelles, c’est-à-dire, plus asservis que les Flamands. Mais comme il lui falloit un despote subalterne dans les Pays-Bas, pour achever l’ouvrage du despotisme, qu’il avoit commencé, il en chargea le comte d’Egmont, qu’il fit gouverneur de cette province. Jamais choix ne fut plus mal-adroit. Ce seigneur n’avoit aucun des vices odieux qui font des esclaves ; mais, au contraire, il possédoit toutes les vertus qui rendent les hommes libres. Il étoit généreux, populaire, grand homme d’état, grand capitaine. La cour de Madrid lui devoit la [220] victoire de Saint-Quentin et celle de Gravelines, qui avoient rassuré le trône d’Espagne, ébranlé par de grandes secousses, occasionnées par de longues guerres.

Deux grands hommes seuls pouvoient lui disputer cette place ; le prince d’Orange et le prince d’Hornes. La nature avoit tout fait pour ce premier, elle lui avoit donné, en naissant, des qualités qu’on n’acquiert que par une longue expérience. Il étoit éloquent, adroit, insinuant : il joignoit à une ambition démesurée tous les dehors d’une modération qui servt <sic> à la cacher, jouissant d’ailleurs de cette réputation qui conduit à la fortune.

Le prince d’Hornes étoit hardi, courageux, brave jusqu’à la témérité, ennemi du repos et de l’inaction. Les révolutions étoient son élément ; il ne respiroit que par elles. Esprit faux, inquiet, turbulent, jaloux de tous ceux qui avoient acquis de la gloire ; d’ailleurs, vain, superbe, audacieux avec ses supérieurs, inégal pour les autres, et encore plus pour lui-même.

Marguerite d’Autriche, fille naturelle de Charles-Quint, duchesse de Parmes <sic>, dispensa la cour du choix d’aucun de ses seconds prétendans. Elle fut nommée gouvernante des Pays-Bas. Mais comme Philippe croyoit qu’un prêtre gouverneroit mieux qu’une femme, il en donna l’administration au cardinal Granvelle. Cet ecclésiastique, qui avoit tous les défauts qui sont ordinairement attachés à cet état, étoit vain, présomptueux, ne sachant jamais dissimuler l’offense, vengeant toujours l’injure, et par-là étoit incapable de gouverner, quoiqu’il connût la science du gouvernement.

Philippe, par une politique aussi mal entendue que peu chrétienne, lui avoit donné ordre de traiter les habitans des Pays-Bas comme il avoit traité [221] les peuples indiens. L’histoire en a conservé toute l’horreur. C’est un des monumens le plus triste des annales du monde moderne.

Granvelle commença son administration par un coup d’autorité qui portoit sur la partie la plus saine de la nation. Il défendit à la noblesse de se mêler des affaires d’état ; c’étoit dévouer le gouvernement à la roture.

Un despotisme mène à l’autre. Il dépouilla les provinces des droits attachés à leurs chartres ; c’étoit blesser les Flamands dans l’endroit le plus sensible. Jamais peuple ne fut si attaché à ses privilèges : il fit souvent, pour les conserver, ce qu’il n’auroit pas fait pour sa conservation individuelle. Mais voici une tyrannie qui le révolta plus que toutes les autres. La cour de Madrid résolut d’établir l’inquisition dans les Pays-Bas. La nouvelle n’en fut pas plutôt arrivée, que l’alarme fut générale.

De tout temps ce tribunal s’est rendu odieux dans les états où on a voulu l’établir : c’est que la tyrannie des prêtres est plus terrible que celle des rois.

Ce ministre voulut encore soumettre les Flamands au réglement du concile de Trente. Il leur proposa les nouveaux établissemens de ces pères avec une arrogance et une hauteur qui joignoient le mépris à l’audace.

Les Belges portèrent leurs plaintes aux pieds du trône d’Espagne : c’étoit de-là où elles partoient. Ils demandoient dom Carlos pour les gouverner. Ce prince étoit doux, humain, compatissant, ennemi de la cruauté. Il ne voulut point se prêter à la tyrannie de son père. Cette humanité lui coûta la vie. Sans doute qu’il y eut d’autres causes ; car il n’est pas naturel qu’un père fasse mourir son fils pour une vertu qui mérite des louanges.

[222] Le duc d’Albe fut nommé à sa place. Ses instructions secrètes portoient qu’il devoit réduire les Flamands ou les exterminer. L’histoire de Constantinople ne dit point qu’aucun sultan ait jamais envoyé un visir dans une des provinces de son empire pour en détruire les habitans. Il est remarquable que cette espèce de mandataire, envoyé pour commettre tant de crimes, n’étoit pas un homme du commun. Hétéroportrait► D’Albe étoit un des plus grands seigneurs du royaume. Jamais Espagnol ne se sut si bon gré de l’être ; ses regards, son discours, son silence même, portoient l’empreinte de cet orgueil, qu’on a reproché de tout tems tant aux grands de cette nation. Dès sa jeunesse, il avoit montré une supériorité de génie, qui ne se trouve guère que dans un âge avancé. Il faut, aux hommes qui veulent s’élever, des négociations, des guerres, des travaux, des intrigues, des vicissitudes, des biens et des maux qui forment leur caractère ; sans quoi ils restent dans la classe des génies ordinaires. Sa maison avoit un air de grandeur qui ressembloit à celle d’un monarque. Sa magnificence étoit aussi grande, et son opulence aussi dispendieuse. C’étoit l’azyle des beaux esprits et des hommes du premier talent. Grand et sublime dans la manière de penser, il ne ressembloit point à ces adulateurs qui se font un mérite de la plus indigne de toutes les qualités : bien loin d’avoir la bassesse d’un courtisan qui flatte son roi, il avoit la fermeté de s’opposer à sa manière de penser. Il soutenoit à la cour, que Charles-Quint étoit un grand homme, et ce n’étoit pas une moindre preuve de son audace, que d’avancer cette opinion devant Philippe II, qui se croyoit plus grand que lui.

[223] A la guerre, il avoit les qualités de Turenne, de faire beaucoup avec peu ; ce qui est le plus grand éloge qu’on puisse faire d’un général. Il ruinoit les plus puissantes armées ennemies, par des marches et des contre-marches, qui les épuisoient avant de livrer la bataille. D’un autre côté, on lui donnoit la vertu de Vendôme, c’est-à-dire, de se faire aimer des soldats, d’une manière à être invincible lorsqu’il les commandoit ; et on sait que ce fut ce même Vendôme qui plaça sur le trône d’Espagne Philippe V.

Les annales de ce temps-là disent, que pendant plus de quarante ans qu’il fit la guerre, il ne fut jamais ni prévenu, ni surpris, ni battu. Si ce trait d’histoire militaire étoit vrai, on pourroit le mettre, chez les anciens, au niveau d’Alexandre et de César, et dans nos temps modernes, au-dessus du grand Condé et de Villars. ◀Hétéroportrait

Mais tant de qualités et de vertus étoient ternies par une barbarie inouie. La cruauté est le vice des petites ames.

La première scélératesse qu’il commit, fut de faire assassiner les trois premiers seigneurs de la cour, qui faisoient ombrage à son ambition, en les invitant à souper chez lui. Ces trois seigneurs étoient Egmont, Horne et le prince d’Orange. Les deux premiers perdirent la vie, et le troisième n’échappa à la mort qu’en n’acceptant pas l’invitation. Les loix de l’hospitalité sont inviolables. Tout homme qui y manque, est un monstre dont le nom doit être effacé de l’histoire. Ce crime aliéna entièrement le cœur des Flamands, qui étoit déjà ulcéré par beaucoup d’autres cruautés. Ils choisirent pour leur défenseur le prince Guillaume, premier du nom. Ce prince tenoit à la gloire par tous les endroits qui la font acqué-[224]rir. Rien ne le flattoit tant que de rompre les fers des Flamands, que le despotisme espagnol avoit formés. Mais les moyens lui manquoient. Depuis qu’il faut une caisse militaire pour gagner des batailles, l’héroïsme ne peut rien sans elle. Guillaume passa dans l’empire pour demander du secours, afin de former le plan de la révolution qu’il projettoit depuis long-tems. Les Allemands se prétèrent à ses vues ; ils lui fournirent des troupes et de l’argent pour entrer en campagne. Philippe II n’étoit point-militaire, mais son armée l’étoit : Guillaume fut battu ; il avoit prévu qu’il le seroit. Mais une défaite étoit moins dangereuse pour lui que l’inaction. Il lui falloit tenir en haleine l’ardeur des Flamands, que le combat seul pouvoit irriter.

Il passa en France pour obtenir de nouveaux moyens. Ce royaume étoit alors aussi malheureux que les Pays-Bas. Coligny, qui gouvernoit la marine, avoit l’ame grande, belle, noble. Au milieu des vicissitudes domestiques qui l’environnoient, il se prêta aux malheurs des Flamands. Il fit remarquer au prince d’Orange, que si on ne pouvoit pas réduire les Espagnols par terre, il étoit aisé de les vaincre sur mer, puisque cette puissance n’avoit point de marine militaire considérable, et qu’il suffisoit de l’affoiblir sur cet élément pour diminuer son empire sur l’autre. Aussi-tôt les côtes de Hollande furent insultées par le pavillon françois. Lumoi, qui avoit seul le secret de cette expédition, surprit le port de la Brille, et se rendit bientôt maître de la ville. Alors on n’entendit plus en Flandre que le cri de la liberté ; et peut-être auroit-elle été établie sans retour, si le duc d’Albe, aussi barbare que brave soldat, ne fût arrivé d’Espagne faire des prodiges de valeur [225] pour resserer les chaines des Flamands. Il est triste que la bravoure et le courage soient employés à faire des esclaves ! Voilà les hommes qui portent l’héroïsme jusques dans la servitude, et qui font servir les premières vertus aux malheurs du monde.

Son audace et sa témérité étonnèrent le prince d’Orange, qui réunit toutes ses forces pour reprendre Mons, qui s’étoit laissé surprendre. Après cette expédition, il marcha, sans perdre de temps, vers la Hollande, qui étoit à la veille d’être envahie, et qui n’échappa peut-être à sa ruine, que par la maladie du général espagnol. C’est ainsi que plusieurs états de l’Europe ont conservé leur liberté par des accidens qui n’entrent point dans les arrangemens de la politique.

Le duc demanda du secours à l’Espagne pour opprimer les Flamands ; mais au lieu de troupes, il ne reçut de Philippe que des reproches : c’étoit assez, dans le génie de ce prince, de récompenser ainsi ceux qui lui avoient rendu les plus importans services. Le duc d’Albe se retira, méprisant un roi qui étoit moins jaloux de sa gloire que de ses opinions.

Louis de Raquenas, qui vint prendre sa place, avoit toutes les qualités qui rendent un seigneur aimable, mais aucune de celles qui font un grand capitaine. On étoit si persuadé qu’il ne réduiroit pas les Flamands, que plusieurs officiers demandèrent à se retirer, pour ne pas voir sa défection. Il ne resta, en Flandre, qu’une troupe de mercenaires, plus propres à établir le pillage qu’à faire la guerre. Jamais on ne connut mieux, que les progrès, dans l’art militaire, dépendent entiérement de la réputation du général.

Les vieilles bandes qui, jusques-là, avoient [226] été invincibles, devinrent lâches et timides, comme sont toutes les troupes dont la discipline se relâche.

La mort du général acheva de tout ruiner. Les Pays-Bas se trouvant sans chef, il se forma trois partis ; celui du prince d’Orange, celui des Flamands, et celui d’Espagne. L’arrivée de dom Juan d’Autriche, qui vint prendre le commandement de l’armée et le gouvernement des Pays-Bas, sembla rétablir le calme ; il étoit fils naturel de Charles-Quint. Jamais prince n’eut tant de célébrité : sa vie étoit remplie de belles actions. Dans sa première jeunesse, il s’étoit battu contre les Maures et les Turcs, qu’il avoit vaincus à la journée de la Ponte. Son esprit, sa générosité et sa franchise le rendoient l’idole des Espagnols, ainsi que la terreur des Flamands. Ils craignoient un mérite dont l’impression pouvoit influer sur leur liberté. Cependant il ne paroît pas que le fils de Charles-Quint voulût en faire des esclaves. Il consentit à un traité qui les rapprochoit de leur liberté, et fit sortir en même temps les troupes étrangères, pour ne laisser aucun doute de sa bonne-foi. Il espéroit que ce peuple, gagné par sa confiance, ss <sic> relâcheroit de ses prétentions. Il se trompoit ; elles devinrent plus vives que jamais. Alors dom Juan s’empara du château de Namur, et se préparoit à une plus grande entreprise sur les Pays-Bas, lorsque le poison en délivra la Flandre et l’Espagne ; car Philippe les redoutoit plus qu’il ne craignoit les Flamands. C’est ainsi que ce tyran se défai soit de ceux qui, étant à son service, avoient de grands talens et de plus grandes vertus.

Après la mort tragique de ce prince, qui avoit aspiré à trois trônes, et qui n’étoit monté sur [227] aucun (I2 ). Enfin il parut sur le théâtre tumultueux de la Flandre un héros qui ne le cédoit en rien à ceux qui l’avoient précédé, Alexandre Pharnèze de Parmes. Cet Alexandre moderne avoit un caractère dissimulé qui le déroboit aux yeux de tous ceux qui vouloient le pénétrer. Ayant l’art de se cacher aux hommes, pour mieux les conduire là où il vouloit les amener. Il joignoit l’éclat de la victoire à la modération ; deux extrémités qui se trouvent rarement ensemble dans le capitaine. Il forma un grand projet, celui de faire haïr l’esclavage à des ames qui avoient goûté les douceurs de la liberté. Ennemi naturel de cette sensualité qu’on reproche à ceux qui gouvernent les hommes, il ne sacrifia jamais ses plaisirs à sa gloire, ni ses devoirs à son ambition. Il fut, dans tous les temps, ce qu’il falloit qu’il fût : ce qui est le plus grand éloge qu’on puisse faire d’un homme.

Sa manière de faire la guerre étoit à lui ; elle ne ressembloit ni à celle d’Alexandre, ni de César ; mais elle étoit plus sûre que celle de ces deux maîtres du monde. Il dirigeoit ses opérations militaires sur la démonstration, et mettoit en systême un art qu’une foule de causes secondés dérobent à la géométrie.

Farnèze eut à combattre le prince d’Orange, l’archiduc Mathias, et le prince Cazimir.

Mais Philippe, né pour éprouver toutes les vicissitudes de la fortune par sa mauvaise politique, fit retirer ses troupes des Pays-Bas, au moment que son despotisme absolu alloit être [228] établi. L’histoire ne dit point quelle en fut la cause ; mais ceux qui connoissoient bien le caractère soupçonneux de ce prince, ont dit qu’il craignoit que la révolution de la Flandre ne passât plutôt pour l’ouvrage de ses généraux que pour le sien. Cependant il avoit été lui-même le premier instigateur de cette même révolution, en donnant aux Pays-Bas le duc d’Albe pour gouverneur, qui ayant envoyé dix-huit mille Flamands sur l’échafaud, se reprochoit de n’en avoir pas fait mourir davantage.

Enfin, ce prince fit la paix au moment que tout étoit prêt à lui donner les plus grands avantages par la guerre. Les Flamands restèrent sous la domination de la maison d’Espagne, avec la jouissance de leurs privilèges, qui, sans les rendre tout-à-fait libres, empêchoit qu’ils ne fussent entièrement esclaves.

Les règnes qui suivirent celui de Philippe II furent assez tranquilles, si l’on en excepte les vicissitudes ordinaires attachées aux sociétés politiques.

Tout le monde connoît le traité qui fit passer les Pays-Bas sous la domination de la puissance Autrichienne, en conservant cette liberté que la tyrannie de Philippe II et la cruauté du duc d’Albe n’avoient pu lui ôter.

Charles VI et François Ier, qui lui succéda à l’empire, avoient regardé cette même liberté comme sacrée. Joseph II, après s’être accommodé à cette politique, pensa différemment à la fin. Il forma le dessein de dépouiller les Flamands de leurs privilèges, et les soumettre au joug du reste de ses sujets, et sans sa mort, il y auroit réussi, tant ce peuple avoit changé de caractère. Les grands changemens qui se font [229] chez les hommes, sont toujours une suite de leurs mœurs.

Après les dernières guerres d’Allemagne pour la succession des biens de la maison d’Autriche, le prince Charles de Lorraine, frère de François Ier, fut fait gouverneur des Pays-Bas. Ce prince étoit généreux, bienfaisant ; il avoit l’ame grande, noble, mais manquoit de ce génie qu’il faut pour gouverner un état. Il partageoit sa vie entre les plaisirs et les amusemens. Il passoit plus de temps au théâtre qu’au cabinet. La galanterie marche toujours à la suite de l’oisiveté des princes. Charles eut publiquement des concubines et des maîtresses en titre. Son exemple fit naître une foule d’amours clandestins, qui furent suivis d’une foule de vices qui les accompagnoient par-tout. Bruxelles devint un Paris par les mœurs, les manières et les usages. Cobenzel, son agent, ou, pour mieux dire, celui de Vienne, étoit un mauvais ministre, mais un grand despote : on l’appelloit le pacha des Pays-Bas. Sa volonté étoit la loi suprême. Il dégrada autant les Flamands par son autorité, que Philippe II avoit voulu l’avilir par son despotisme.

Il savoit seulement que ce peuple étoit jaloux de son ancienne indépendance, qui tenoit à quelques parchemins devenus inutiles depuis la nouvelle puissance des rois ; mais que la politique vouloit qu’on se prétât à cette vieille maladie. Il écrivit à la cour de Vienne : Niveau 3► Demandez aux Flamands tout l’argent dont vous aurez besoin, ils vous l’enverront ; mais ne touchez pas à leurs privilèges, car ils les défendront. ◀Niveau 3

Cependant le luxe relatif avoit augmenté les branches du commerce, l’argent circuloit. [230] Bruxelles étoit devenue une ville de banque, relativement à l’Allemagne, où il falloit continuellement faire de grandes remises.

Il y avoit, sous le ministère de cet homme, une madame Notine, qui gouvernoit les finances. Cette femme, née dans la bassesse et l’humiliation, étoit devenue le Colbert des Pays-Bas. Il n’est pas douteux que si le sexe vouloit s’adonner à l’esprit de calcul, il y réussiroit aussi bien que l’autre, et peut-être mieux ; parce que, dégagé de cette foule de sciences inutiles, où les hommes s’adonnent, elles auroient plus de loisir. Il manquoit, à ce nouveau contrôleur des finances flamandes, une main pour endosser son papier, et par-là en augmenter la valeur. Il y avoit alors un homme à Paris qui avoit cette main au bout de son bras. Laborde étoit le propriétaire de cette main ; mais pour bien cimenter cet endossement, il lui demanda celle de sa fille, et il l’obtint. Ce mariage se fit à Bruxelles, sans éclat et avec une modération qui est rare dans l’hymen des parvenus.

Laborde étoit un plus grand calculateur que Necker, et peut-être eût-il été un meilleur ministre. Il y a des hommes à qui il ne manque que d’être connus pour être mis à leur place. Heureux le prince qui les découvre, et qui a assez de discernement pour les employer.

Les Flamands avoient beaucoup dégénéré. Les hommes sont toujours ce que ceux qui les gouvernent les font. Un luxe prodigieux s’étoit établi à la place de l’ancienne simplicité. Une table somptueuse, des habits magnifiques, les bals, les spectacles, les concerts publics, avoient formé un nouveau peuple. Des vices modernes tenoient la place des vertus anciennes ; cette [231] franchise, cette candeur, cette bonne foi des premiers Flamands ne subsistoient plus.

Ce fut dans cette crise des mœurs, qu’ils formèrent le dessein de secouer le joug de la maison d’Autriche. Le plan fut mal conçu ; il fut plus mal exécuté. Il lui manquoit le respice finem, qui doit être le palladium de toutes les entreprises de cette nature. Paris, qui venoit de prendre les armes, étoit, pour les Flamands, un mauvais modèle. Toutes les émeutes populaires sont relatives au nombre de leurs habitans ; ce qui est révolution pour une grande ville, est révolte pour une petite. Au retour de l’ordre, on traite avec celle-là et on punit celle-ci. Enfin l’armée autrichienne ne fut pas plutôt aux portes de Bruxelles, que la ville se rendit.

Metatextualité► Les réfléxions viennent ici de toutes parts : je ne ferai que celle-ci. La liberté n’est qu’un nom, qui ne trouve sa place que dans les livres imposteurs de la politique moderne : pour rétablir celle qui existoit du temps des premières sociétés, il faudroit détruire tous les instrumens de l’oppression. Tant qu’il y aura des canons, des boulets, des bombes, des fusils, des baïonnettes, et des armées pour s’en servir, la terre sera toujours le séjour des esclaves. Réflexion bien triste, mais très-vraie. ◀Metatextualité ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1La page 218 de ce livre manque dans l’édition qui est la source de cette édition digitale.

2(I) Il avoit tenté de se faire roi de Tunis. Le Vatican l’avoit appellé à la couronne de l’Angleterre, et vouloit devenir souverain des Pays-Bas.