Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours CXLIII.", in: Le Mentor moderne, Vol.3\143 (1723), S. 349-357, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4402 [aufgerufen am: ].


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Discours CXLIII.

Zitat/Motto► Mansuros rudibus chartis signare figuras.

Lucain.

Cet Art ingenieux
De peindre la Parole, & de parler aux Yeux. ◀Zitat/Motto

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Lettre.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur,

Je m’étonne que parmi ce grand nombre de choses agréables & instructives, dont vous nous entretenez tous les jours, il ne vous est jamais venu dans l’esprit de nous communiquer quelques-unes de vos réfléxions sur la Parole, & sur les Lettres. Je crois qu’elles feroient bien autant de plaisir au Public, que tout ce qui est sorti jusqu’ici de la gueule de vôtre Lion. Voici un petit [350] essai sur ce sujet, vous en ferez l’usage que vous trouverez à propos.

Je suis &c.

Philogramme.

Ebene 4► « En faisant une revûë générale des differentes especes de Créatures vivantes dont toute la Terre est presque remplie, on trouvera que celles qui constituent les Classes les plus viles, comme les Poissons, & les Insectes, sont entiérement destituées de toute faculté de faire connoître leurs besoins & leurs passions. D’autres Animaux, qui paroissent destinez à vivre avec nous ont certains moyens imparfaits d’exprimer par le son & par le mouvement leur situation intérieure. Mais l’homme seul possede l’Art de dépeindre, par des sons articulez, les sentimens de son cœur, & les idées de son esprit, quoique les organes, dont il tire cet heureux secours ne paroissent pas autrement constituées, que celles de plusieurs Créatures d’un rang inferieur. Un avantage si considérable est encore [351] soûtenu, étendu, & embelli par l’usage des lettres, dont l’invention a quelque chose de si merveilleux, qu’on est tenté à ne le point attribuer à l’intelligence bornée & au pouvoir limité des hommes.

On est conduit à cette opinion par une difficulté presque insurmontable, qui devoit naturellement traverser dans leur source les succès de cette invention. Pour qu’elle pût réussir, il falloit de nécessité que tous les hommes s’accordassent à attacher les mêmes signes, aux mêmes sons, de ce qui étoit la chose du monde la plus arbitraire ; par conséquent il semble qu’ils doivent avoir été conduits à cette uniformité par une Autorité superieure qu’ils respectassent tous également. C’est l’unique solution qui me paroisse satisfaisante ; car dans le fond il y a aussi peu de liaison entre les lettres & les sons qu’elles indiquent, qu’il y en a entre ces sons mêmes, & les idées, dont ils sont devenus les signes. Cependant, malgré cette difficulté, qui est augmentée de beaucoup, par la variété des Langages, qui ont succedé à une seule Langue générale, les Lettres [352] sont à peu près chez toutes les Nations au même nombre, & peu s’en faut, que chacune d’elles ne désigne le même son ; ce qui paroît marquer évidemment une Institution primitive faite ou appuyée du moins, par une Autorité superieure, à celle d’un homme. » ◀Ebene 4 ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

De quelque maniere que cette invention puisse avoir réussi, il est toûjours incontestable, qu’elle est d’une utilité extraordinaire, & qu’elle laisse bien loin derriére elle, la méthode de nous communiquer nos pensées par des sons articulez, qui est renfermée dans le bornes étroites du tems & du lieu. Nous pouvons être pressez par un besoin extraordinaire de faire passer nos idées jusques à un Ami absent ; nous pouvons avoir un violent desir de profiter des lumieres d’un homme éclairé qui est mort depuis plusieurs Siécles ; mais ce n’est pas des sons que nous pouvons attendre un service si important ; il n’y a que la merveilleuse invention des lettres, qui puisse nous le rendre ; par ce moyen nous savons donner du corps à nos idées, & égaler leur durée à celle du papier & de l’encre qui en sont com-[353]me les vehicules. Cette maniere de rendre nos pensées visibles, & de parler aux yeux, est en quelque sorte équivalente à un sixiéme sens, puisque en peignant la voix elle supplée au defaut de l’ouïe dans ceux, chez qui les organes de ce sens sont defectueuses.

Si quelques Peintres se sont acquis une réputation immortelle, en attrapant un air de visage, une perspective, une attitude, en un mot, en conservant sur la toile quelque imitation de la Nature, qui s’imite sans cesse elle-même ; quels applaudissemens ne faut-il pas donner à celui, qui a sû le premier assujettir ses idées à son Pinceau, & offrir à ses yeux le tableau de son esprit ?

La Peinture represente l’homme exterieur, l’écorce de l’homme ; elle ne penetre pas à l’homme réel, à l’Etre raisonnable ; elle n’atteint pas même à l’organe, qui peut découvrir l’homme interieur ; elle peut nous donner une bouche parlante, où la voix semble déja être sur les levres ; mais elle en reste là ; la voix ne suit point. Le fameux Kneller peut offrir à nos yeux la Majesté qui est répanduë sur toute la personne de nôtre Reine ; mais c’est l’Histoire qui dira à la Posterité, que la [354] voix de cette Princesse a ce don particulier, que, même, dans le discours ordinaire, elle surpasse les charmes de la Musique la plus melodieuse.

Mais à quoi sert de comparer, avec d’autres Arts l’art decrire <sic> ; toute comparaison de cette nature lui est injurieuse ; il vaut mieux entrer dans l’examen des grands avantages quil <sic> nous procure. C’est par cet art qu’un Negotiant en s’épargnant & les frais & les fatigues d’un voyage peut lier commerce avec les Habitans des deux Indes ; que deux Astronomes separez par tout le diametre de nôtre Globe peuvent entrer au conferance, & que d’un pole à l’autre on se communique ses pensées & ses parolles, ses decouvertes, & ses lumieres. Cet Art rapproche les tems & les lieux & surpasse infiniment l’industrie des Egyptiens, qui savoient conserver les cadavres de leurs amis pendant un grand nombre de siecles ; les Lettres conservent l’Homme, mais ils en conservent la partie immortelle, & elles rendent les morts utiles aux vivants ; c’est par elles que Demosthene, Ciceron, Platon, Seneque, vous parlent encore, & nous rendent plus éclairez & meilleurs ; sans elles l’Iliade d’Homere, & l’Eneïde de [355] Virgile auroient subi le sort de leurs Auteurs, & nous aurions été privez des plus excellentes productions de l’Esprit humain.

Je n’en dirai pas davantage ; mon unique but est de reveiller vos idées par les miennes, & de vous donner occasion d’enrichir le public de vos réfléxions sur un si fertile sujet.

Metatextualität► Je remplirai ce qui me reste encore de vuide dans mon Cahier, du lambeau d’un Poëme composé par une Dame pour celebrer l’heureuse invention de l’Ecriture. Je me plais à inserer ici une partie de ce charmant ouvrage, non seulement par ce qu’il appuie les réfléxions precedentes, mais encore, par ce qu’il prouve, de la maniere la plus sensible, que le Beau-Sexe a les mêmes talens que nous pour les Belles Lettres. A mon avis tout ce qu’on peut alléguer de plus fort contre les exhortations, dont je me suis servi, pour porter les Dames à l’Etude, c’est que sans les avantages, qu’elles pourroient tirer des sciences, elles ne sont deja que trop dangereuses, & trop capables d’exercer sur nous un empire souverain.

Voici les vers en question. ◀Metatextualität

[356] Ebene 3► O toy du Genre humain le soutien & la gloire,

Qu’a jamais les mortels benissent ta memoire,
Toi, qui fus le premier par de magiques traits
Du cœur & de l’esprit exprimer les sécrets,
Débarasser du son tes parolles tracées,
Et survivre à toi-même, en fixant tes pensées ;
Que ton art merveilleux soulage nos desirs !
Quelle étenduë il donne aux plus touchans plaisirs,
Aux plaisirs enchanteurs, où tout cœur s’interesse,
Dont la source féconde est l’aimable tendresse ;
Avant toi, quand le sort arrachoit deux Amans,
Aux touchantes douceurs de leurs embrassemens,
Qu’il falloit qu’un Berger absent de sa Bergere,
Arrosât de ses plœurs une terre étrangere,
Que l’instant du départ étoit cruel, afreux ?
Et quel cœur resistoit à ce sort rigoureux ?
Je croi voir ses amans dans un morne silence
Déployer de leurs yeux la lugubre éloquence ;
Essayer leurs adieux, en begayant des mots,
Qu’interrompent cent fois leurs soupirs, leur sanglots ;
L’ame enfin de l’amant plus ferme, plus constante,
L’arrache avec effort aux bras de son amante ;
Interdite, immobile, elle le suit des yeux ;
Elle le perd de vûë, & reste dans ces lieux ;
Ses regards vont toûjours vers l’objet qu’elle adore ;
Elle ne le voit plus, & croit le voir encore,
Quelle ressource à-t-elle en ce funeste sort ?
L’absence d’un amant est une courte mort.
[357] Pour nous grace à ton art par un heureux miracle,
Nous rapprochons les lieux, nous forçons tout obstacle,
Aux plus lointains climats, aux plus sombres prisons ;
Nous étendons des cœurs les douces liaisons ;
Une lettre vivante y sait porter nos flames,
Et vers un tendre amant conduit nos tendres ames. ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1