Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours CXLI.", in: Le Mentor moderne, Vol.3\141 (1723), S. 335-342, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4400 [aufgerufen am: ].


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Discours CXLI.

Zitat/Motto► Cœlumque tueri Jussit.

La Nature a porté nos regards vers le Ciel. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Lors que dans un beau tems mon cœur est réjoui par cette vivacité des Esprits qui est produite par la chaleur & par la lumiére, & que les beautez de la Nature s’offrent à mes yeux, dans leur jour le plus beau, je me con-[336]sidere comme placé par la main de Dieu lui-même devant un Théâtre aussi vaste que magnifique ; c’est alors que le Soleil, la Lune, les Etoiles, les Fruits, les Fleurs, me paroissent autant de décorations, qui à chaque pas que je fais forment des combinaisons differentes, & déployent des charmes nouveaux devant mon ame, aussi-bien que devant mes yeux.

J’ose dire même que tout est beau dans la Nature pour un esprit qui la contemple avec une religieuse attention ; il ne trouve pas seulement une succession agréable de Scenes ravissantes, dans un Ciel parsemé d’étoiles, dans cet azur clair & étendu qui pare l’Horizon en plein jour, & dans la dorure gaye & brillante, dont le Soleil embellit tous les objets ; il découvre encore un spectacle merveilleux dans la neige, dans la pluye, dans les foudres, & dans les éclairs.

Quand de ce point de vûë, je considere les Etres créez je me persuade qu’il y a une espece d’impieté à n’être point attentif aux Loix étonnantes de la Nature, & aux mouvemens admirables des Corps celestes. Ne pas ouvrir les yeux aux Phénomenes qui nous environnent, [337] pour nous étaler la puissance & la sagesse du Créateur, & pour concourir à nôtre utilité, c’est faire selon moi un indigne affront à la Providence ; c’est fermer son ame, par une stupidité volontaire, aux Idées les plus satisfaisantes, & les plus capables de nous élever, & de nous agrandir.

Cependant, que le nombre est petit de ceux, qui prêtent quelque attention à ce théatre de la Nature, à l’Art immense qu’on y découvre, & à tant de Machines admirables, qui excitent dans le Philosophe de si agréables passions, & qui répandent dans son ame les plus douces émotions de la surprise & de la joye.

Combien y a-t-il de Gentilshommes campagnards, qui ignorent que pendant quarante ou cinquante ans ils ont vécu dans une Planete ; que le Soleil est plusieurs milliers de fois plus grand que la Terre ; & qu’il y a à la portée de nos yeux d’autres Mondes plus vastes, & plus beaux que le nôtre. Bon, dira quelqu’un de ces Idiots, je me mets bien en peine de tout cela ; c’est moi qui jouïs du monde, & que d’autres le contemplent, & l’admirent, tant qu’ils voudront. Il est vrai ; il mange, il boit, il dort sur [338] la Terre, il court un Liévre sur la surface de ce monde, il en jouït ; mais il en jouït à la maniere des Brutes. En jouïr comme une Créature raisonnable, c’est être sensible à la beauté, & à la grandeur de tant de corps faits les uns pour les autres ; c’est être ravi de l’ordre & de l’harmonie, qui y régnent, c’est y puiser des reflexions, qui nous donnent des idées justes de l’esprit infini, qui en est le Créateur & l’Architecte.

Celui, qui d’un esprit débarassé des soins vulgaires employe son loisir à examnier les révolutions, qui varient l’Univers, & à penetrer dans les Loix auxquelles toutes les choses obéïssent s’assure dans tous les endroits du monde un séjour délicieux, d’où il peut contempler avec extaze le brillant spectacle, dont il s’agit ici ; il s’en fait une occupation voluptueuse, pendant qu’autour de lui ceux-ci sont plongez dans un profond sommeil, ceux-là se disputent des grandeurs chimeriques, & d’autres détournent les yeux d’un divertissement perpétuel, que leur offre la Providence & s’amusent aux plaisirs les plus puerils & les plus insipides.

Dans ce vaste contour des choses [339] créées, tout nous porte à l’envi à des idées nobles, & à des sentimens, qui leur sont proportionnez. Ces corps lumineux, qui sont suspendus dans la voûte des Cieux, ces Meteores, qui se forment dans la moyenne region de l’air, ces couleurs differentes, livrée de la Divinité, qui pavent nôtre terre, toutes ces merveilles nous portent à l’envi à mépriser tout ce qu’on recherche le plus dans le monde, & à fouler aux pieds la grandeur humaine. Il est vrai, que lors que nous avons contemplé pendant plusieurs années le frequent retour de ces mêmes Phenomenes, & que nous avons examiné souvent le Ciel & la Terre dans toutes leurs differentes parures, nôtre attention s’émousse & nôtre admiration ne peut que s’affoiblir. Il est naturel de croire, que si nous faisions le même examen, pendant cent années consecutives, tout l’art & toute la magnificence de la Nature ne feroient plus sur nous des impressions agréables.

Dans une Compagnie, où je me trouvai l’autre jour, on proposa la question suivante : Un homme pourroit-il jamais se lasser d’une santé constante assaisonnée, sans interruption, de tous les agrémens, que cette vie est capable de nous fournir. [340] On fut là-dessus, de differens sentimens, comme il arrive d’ordinaire en pareille occasion ; j’étois pour l’affirmative, & je soûtins que le Cercle perpetuel des mêmes objets suffisoit, sans aucun autre inconvenient, pour nous dégoûter du monde, & que l’horreur, que les vicilles gens ont pour la mort, procede plûtôt de la crainte, ou de la défiance, que leur inspire l’avenir, que de l’attachement, qu’ils ont pour une felicité presente. Quand l’homme, dit un Auteur ancien, a vû quelquefois les vicissitudes du jour & de la nuit, de l’Hyver & de l’Eté, de l’Automne & du Printems, en un mot, toutes les differentes faces de la Nature, qu’y a-t-il ici bas, qui puisse encore amuser son imagination ?

Je sai jusqu’à quel point ce spectacle est brillant & pompeux ; je sai qu’avec un plaisir soûtenu on peut s’y livrer un grand nombre de fois ; mais je sai aussi, qu’à la fin le retour continuel des mêmes images rassasie nôtre esprit, qui s’impatiente de voir baisser le rideau & de prêter son attention à des Scenes nouvelles, qu’il entrevoit confusément dans la sombre perspective de l’avenir.

La mort considerée dans ce jour, [341] n’est autre chose que le passage d’un divertissement à un autre. Si les objets presens nous lassent & nous rebutent, ce n’est qu’afin de préparer nos ames à sentir plus vivement des plaisirs d’une autre nature, toûjours nouveaux, toûjours satisfaisans. Si nous n’avons qu’un goût très borné, très passager, pour les agrémens, que nous procure cette vie, nous jouïrons d’une felicité soûtenuë, qui nous sera procurée pendant toute la suite des Siécles, par la Divinité, Source inépuisable de Sensations delicieuses ; si nôtre bonheur present est troublé continuellement, par des chagrins & par des douleurs, nôtre bonheur futur consistera en delices, dont la pureté ne sera souillée par aucun mélange d’amertume ; ravissante esperance qui fait de la foiblesse & des imperfections mêmes de nôtre nature un principe de consolation & de joye. Mais quelle consolation, quelle ressource, y a-t-il pour un pauvre mortel, qui se fait une occupation de rendre son cœur inaccessible à un espoir si doux ! Qu’on le considere dans cette partie de la vie, où les incommoditez de l’âge, & une langueur répanduë sur toutes ses facultez concourent, avec le retour frequent des objets toûjours les [342] mêmes, à le dégoûter du monde, & à leur rendre tous ses plaisirs fades & importuns. Il ressemble à un homme qui est déja panché vers la chûte sur le bord d’un affreux précipice ; sa situation presente est desagréable au suprême degré, & il sait qu’il n’en sauroit sortir, qu’en tombant dans les Enfers, ou du moins dans l’anéantissement.

S’il y a au monde un Caractere odieux, c’est celui d’un Scelerat, qui est ingenieux à inventer pour le malheur du Genre-Humain de nouveaux genres de tortures, & de suplices. N’est-ce pas là veritablement l’affreux tour d’esprit de nos Libertins ; ils employent tous leurs talens à mettre l’esprit des hommes à la gêne, par des doutes, par des inquietudes, & par le desespoir ; mais ils ne le font pas impunément ; ils ont d’ordinaire le sort de cet Artisan abominable qui fut brûlé le premier dans un Taureau d’airain, que son industrie cruelle avoit fait pour se conder les infames plaisirs, qu’un Tyran puisoit dans les gemissemens de ceux, qu’il faisoit expirer dans les suplices. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1