Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours CXXXVII.", in: Le Mentor moderne, Vol.3\137 (1723), S. 299-305, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4396 [aufgerufen am: ].


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Discours CXXXVII.

Zitat/Motto► Decipit exemplar vitiis imitabile

Hor.

Nous sommes séduits par des exemples qu’on ne sauroit suivre, que par la route du vice. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► S’il y a quelque chose de triste au monde c’est de voir un fat à la tête d’un <sic> famille ; son malheureux Caractere infecte toute la maison. Sa femme & ses Enfans ne sauroient s’empêcher de fixer sur lui leur attention ; s’ils lui sont superieurs en bon-sens, il les dé-[300]concerte par tout ce qu’il fait, par tout ce qu’il dit ; & s’ils n’ont pas plus de lumieres qui <sic> lui, Imitateurs naturels de son tour d’esprit ils font tous les jours des progrez considerables dans la folie, & dans l’impertinence. Combien de fois n’ai-je pas été cruellement mortifié en observant toute une troupe d’Enfans aimables, qui disoient des fadaises au dessous de leur esprit, parce que leur genie étoit arrêté par l’imitation de la sottise paternelle. La stupidité d’un pere suffit pour éteindre dans un Enfant le feu d’un esprit peu commun, ou du moins, pour le gâter, en y donnant un mauvais tour presque irremediable ; Par tout où l’on trouve un chef de Famille foible & ridicule, on entend retentir tous les appartemens de sa maison de la repetition odieuse de ses fades plaisanteries, de ses quolitets usez, & de ses insipides lieux communs.

C’est là un des plus forts motifs qui m’ont fait recommander aux Femmes, les exercices capables de former leur bon-sens & leur esprit ; si elles veulent bien suivre mon conseil, les Enfants auront desormais une double chance pour gagner de la raison. Si le Pere leur manque, cette perte pourra être [301] réparée par la Mere. J’avouë que c’est une situation mortifiante dans une famille, quand la Femme y est plus habile, que le mari, mais encore cet inconvenient est-il preferable à la disette entiere d’esprit & de connoissances, dans toute une maison. Il est d’une tres grande utilité, que du moins une des personnes, qui la gouvernent soit en état de donner des exemples de bon-sens au petit Etat, que la nature à soumis à leur empire.

Si l’extravagance dans un Pere de famille à des suites si fâcheuses, quelles influences n’y répand-il pas, s’il se laisse gouverner par le vice, qui par sa nature est plus pernicieux & plus séducteur, que le derangement de l’esprit ? Le debauché se multiplie dans tous les membres de son domestique. Ses fils sont les échos de ses obscenitez, & de ses imprecations. Par ses discours infames il efface insensiblement la pudeur de ses filles, ou bien il les force à chaque moment, de rougir d’une double honte. Les laquais même seront de jolis garçons selon la méthode de leur Maitre. Ils se formeront tous les jours par ses leçons indirectes, & ils brilleront dans la cui-[302]sine, par la reverberation de ses infamies, qui ont éclaté dans la salle. Qu’on prenne un de ses valets, qu’on le reveste de ses titres & de ses dignitez, vous aurez de la peine à le distinguer d’avec Milord lui-même ; ce sont les mêmes turlupinades, les mêmes serments, la même sorte de Bel-esprit.

C’est par conséquent un avantage bien considerable pour une famille, que d’avoir pour Directeur un homme sensé & vertueux ; La premiere de ces qualitez n’est pas toûjours au pouvoir d’un homme ; Mais si l’on n’est pas le maitre d’avoir un grand genie, on l’est du moins de n’avoir pas un mauvais cœur. On peut au moins donner des exemples de Modestie, de Temperance, de Frugalité, de Religion & d’autres vertus, qui, quoiqu’ils soient les plus grands ornements de la Nature humaine, peuvent être pratiquez par des esprits bornez.

Quand je lis ce que les Histoires nous disent du fameux Pythagore, je vois avec un plaisir sensible les heureux effets, que ses vertus, & ses lumieres ont produit dans toute sa famille. Ce Philosophe excellent après [303] avoir renfermé dans son ame tout le savoir de sa patrie, voyagea par tout le monde connu alors, pour s’entretenir avec les savants distinguez de tous les pais ; par là il concentra dans son ame toute l’erudition, toute la sagesse de tout son siecle, & il est encore admiré par les plus habiles gens de nos jours, comme un prodige de science.

Sa femme Théano ecrivit plusieurs livres, & aprez sa mort elle enseigna sa Philosophie dans son Ecole frequentée par un nombre prodigieux de disciples de tous les endroits de l’univers. Il nous reste d’elle plusieurs Apophtegmes admirables ; je ne ferai mention ici que d’un seul, parce qu’il fait autant d’honneur à sa vertu qu’à ses lumieres. Une personne de son sexe lui ayant demandé, quand il étoit permis à une Femme de prier les Dieux, aprez avoir eu commerce avec un homme, Si c’est avec son Mari, repondit elle, le lendemain ; si c’est avec un etranger, jamais.

Pythagore avoit de cette Dame deux fils, & trois filles ; ses deux fils Telauge, & Menesarque étoient des Philosophes du premier ordre, & ils soutinrent leur Mere, dans le gouvernement de l’Ecole [304] Pythagoréenne. Une de ses filles s’appeloit Arignote ; ses ouvrages subsitoient encore du temps de Porphyre, & ils étoient generalement admirez. Damo une autre de ses filles eut cet honneur particulier, que son Pere avant sa mort lui confia ses écrits, avec défense de les communiquer à tout autre, qu’à ceux de la famille ; Elle suivit ces ordres de ce grand-homme avec une exactitude scrupuleuse, & même au peril de sa vie ; on lui offrit une tres grande somme pour ces ouvrages merveilleux ; mais elle aima mieux vivre dans la disette, que de desobeir à la derniere volonté de son illustre Pere.

La troisieme de ses filles fut appellée Myïa, dont la vie & les productions faisoient encore beaucoup de bruit du tems de Lucien ; elle étoit d’une vertu si pure & si distinguée, que pendant, qu’elle étoit fille, elle fut choisie dans une solennité publique, pour conduire toute la bande des vierges, & qu’etant mariée elle eut l’honneur d’être à la tête des Matrones dans une ceremonie pareille. La mémoire de cette femme savante fut tellement honorée de ses compatriottes ; qu’aprez sa mort sa maison fut convertie en Temple, & qu’on don-[305]na à la rûë oú elle avoit demeuré le nom de Musæum, ou de séjour des Muses. Ce Sage, cet homme de bien, fut aussi heureux maitre, qu’heureux Pere, & son Erudition gagna ses domestiques comme ses Enfants. Deux de ses esclaves firent de si grand progrès sous lui, qu’ils se distinguerent entre les principaux de sa secte ; Ils s’appelloient Astræ, & Zamolxes.

Ce seul exemple nous developpe evidemment le merite utile d’un pere de famille, qui s’acquite de ses nobles devoirs avec ardeur, & avec constance ; si tous les Peres, si tous les maitres vouloient bien suivre un si genereux exemple, on verroit bientôt une barriere efficace opposée à la dépravation des mœurs & aux vices insolents, qui font le funeste caractere de ce siecle, & qu’il est plus aisé de deplorer, que de réformer seulement en partie. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1