Citazione bibliografica: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Ed.): "Discours CXXXV.", in: Le Mentor moderne, Vol.3\135 (1723), pp. 280-288, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4394 [consultato il: ].


Livello 1►

Discours CXXXV.

Citazione/Motto► Proprium hoc esse prudentiæ conciliare
Sibi animos hominum, & ad usus suos adjungere.

Il est certain que l’essentiel de la prudence consiste à gagner l’esprit des hommes, pour les faire concourir à nos vûës. ◀Citazione/Motto

Livello 2► Me trouvant l’autre jour en compagnie chez Mylade Lizard, je vis entrer dans la Chambre un de ses Cousins, Gentilhomme Campagnard qui se pique de franchise, & de dire toûjours ce qu’il pense. C’est un homme rustique & vif, qui a naturellement de l’esprit, & qui auroit pu devenir un homme très agréable, si son naturel avoit été poli, & rectifié par de bonnes manieres ; il n’avoit pas été un quart d’heure avec nous, qu’il avoit déja fait rougir toutes les Dames, par quelque malheureuse remarque, ou par quelque question grossiere. Il demanda à ma Brillante, si son esprit lui gagneroit bien-tôt un Mari, & il dit à l’aînée, qu’il lui trouvoit le teint pâle, & les yeux batus, & qu’il étoit tems, [281] qu’elle se pourvût, puis qu’il faut cueillir la poire quand elle est meure. La bonne Mylady qui dans ces sortes d’occasions souffre davantage que ses Filles mêmes, pria son Cousin avec un souris gracieux, d’épargner un peu ses Parentes. Là-dessus il fit un éclat de rire à faire trembler les vitres ; si je ne me trompe, ma Tante, lui dit-il, vous étiez déja Mere à l’âge de quinze ans ; & pourquoi diantre prétendez-vous, s’il vous plaît, que mes Cousines soient Filles jusqu’à leur vingt-cinquiéme année ; je fis alors de mon mieux pour donner un autre tour à la conversation ; mais sans prendre garde seulement à ce que je disois, il poussoit toûjours sa pointe ; ce n’est pas tout ; il se mit à m’attaquer à mon tour. Bon homme Ironside, me dit-il, vous remplissez la tête de mes Cousines, de vos idées delicates, comme vous les appellez ; mais dites-moi, ne leur avez-vous jamais enseigné à faire un Pudding ? il y ajoûta plusieurs autres traits de la même nature, & j’avouë que je fus tellement déconcerté par ses railleries rustiques, que je fus obligé de lui céder le champ de bataille, & de chercher un prétexte, pour faire une retraite honorable.

[282] Les manieres de ce Provincial me firent reflechir sur l’utilité de la complaisance, & sur les agrémens, qu’elle répand sur la conversation ; quoi qu’à peine on donne à cette bonne qualité une place parmi les vertus morales, il est certain, qu’elle prête de la beauté & de l’ornement à toutes les belles qualitez, & à tous les talens, qu’un homme puisse posseder ; Platon conseilla un jour à un Auteur grossier de sacrifier aux Graces ; je conseille de la même maniere à tout homme de Lettres, qui ne veut pas être dans le monde entiérement sur le pied d’un Savant ou d’un Philosophe, de se familiariser avec cette vertu de la Société, qui est le sujet de mon Discours.

La complaisance rapproche tous les hommes les uns des autres ; elle nous rend aimables ceux, qui sont au dessus de nous, nous lie plus étroitement avec nos égaux, & nous attire vers nos inferieurs. Elle adoucit ce qu’il y a de rude dans la distinction des rangs, elle égaye la conversation, & fait en sorte que tous ceux qui composent une Compagnie soient satisfaits d’eux-mêmes. Elle serre les liens de la Societé, & donne de nouvelles forces à la bienveuil-[283]lance mutuelle. Elle encourage les timides, calme les turbulens, humanise les fiers, en un mot elle distingue une compagnie de gens civilisez d’une troupe de Sauvages ; elle fait rentrer les hommes dans l’égalité qui leur est naturelle, & que chaque individu humain ne doit jamais perdre de vûë, malgré la subordination que la nécessité de l’ordre a établi parmi nous.

Si nous pouvions penetrer dans les sentimens secrets du cœur humain, nous verrions, j’en suis sûr, que l’affliction, & le trouble, y sont moins souvent les effets d’une douleur réelle, ou d’une misere veritable, que de certains malheurs imaginaires, & de certains desastres chimeriques. D’ordinaire un regard de travers, une parole rude, un terme de mépris, décident de notre repos & de notre félicité. Le seul moyen de bannir du Commerce civil, ces malheurs apparents, autant que la chose est possible, seroit la pratique générale de la vertu, que je viens de caracteriser. Je ne la considere ici qu’en qualité de vertu, & comme telle, je crois pouvoir la définir ainsi. La complaisance est un effort constant & soûtenu pour plaire, autant que l’innocence le permet, aux [284] personnes, qui ont quelque commerce avec nous.

Metatestualità► J’ajoûterai à ce que je viens de dire, que la complaisance est la route la plus sûre de la Fortune ; elle nous recommande à la faveur des Grands, d’une maniere infiniment plus efficace que l’esprit, le savoir, & quelque autre talent que ce puisse être. Je trouve cette vérité mise dans un jour fort agréable dans un Conte Arabe, que j’abregerai ici, pour l’amour du Lecteur, que je prie en même tems de se souvenir de ma définition, & que je suis fort éloigné de vouloir le porter à une complaisance incompatible avec l’honneur & avec l’integrité. ◀Metatestualità

Livello 3► Racconto generale► Schacabac étant réduit à une extrême pauvreté, & n’ayant pas mangé de deux jours alla rendre une visite à un noble Barmecide, religieux observateur de l’Hospitalité, mais un peu sujet à certains caprices de grand Seigneur. Il trouva le Barmecide assis à une table couverte, & qui sembloit n’attendre que les mets, & ses plaintes parurent exciter de la compassion dans l’ame de ce Seigneur ; mais il fut fort surpris de s’entendre inviter de se mettre à table & de manger sans façon. Son Hôte [285] commença par lui donner une assiette vuide, & le pria de lui dire son sentiment d’un potage au ris. Schacabac étoit homme d’esprit ; il voulut bien entrer dans ce badinage, & seconder les fantaisies du Barmecide. Il répondit que la Soupe étoit excellente, & fit monter & descendre sa cuilliere comme s’il mangeoit en avez beaucoup de plaisir. Que dites-vous de ce pain-là, lui demanda de nouveau le Barmecide, en avez-vous vû de vôtre vie de plus blanc. Le pauvre homme, qui ne voyoit ni pain, ni rien de semblable, repartit, que s’il ne le trouvoit pas merveilleux, il n’en mangeroit pas avec tant d’avidité. J’en suis charmé, repliqua le Barmecide, allons mon ami, il faut que je vous serve cette cuisse d’Oye ; je suis sûr que vous ne la trouverez pas mauvaise ; Schacabac ne se laissa pas tirer l’oreille, il tendit son assiette de bonne grace, & n’y reçut rien du tout, d’un air fort satisfait ; pendant qu’il avaloit cette cuisse imaginaire, & qu’il s’écrioit sur la delicatesse de la sauce, son Hôte le pria de garder une partie de son appetit pour un Agneau rôti, & farci de Pistaches ; il ordonna là-dessus qu’on l’apportât, & comme si ce mets venoit d’être servi [286] réellement ; voila un plat, dit-il, qui est bon par excellence, & je suis sûr que vous ne le trouverez sur aucune autre table, que sur la mienne. Schacabac faisant semblant d’en goûter, effectivement, dit-il, voila un mets delicieux, & je ne me souviens pas d’avoir jamais mangé quelque chose de semblable. On servit encore un grand nombre d’excellens plats imaginaires, qui furent exaltez & vuidez de la même maniere. Le dîner fut suivi par un dessert invisible, dont nôtre pauvre homme éleva sur tout aux nuës, une tarte en lozange, que le Barmecide lui assuroit être de sa propre invention. A la fin las des reproches obligeans de son Hôte, sur ce qu’il mangeoit si peu, & fatigué de remuer ses machoires à vuide, il demanda quartier, en protestant, qu’il avoit dîné à merveille. Eh bien donc, lui dit-il le Barmecide, faisons ôter la nappe ; il faut que vous goûtiez de mes Vins ; sans vanité, il n’y en a pas de meilleurs dans toute la Perse. Là-dessus il remplit deux verres d’un flacon vuide, & il en présenta un à Schacabac, qui le conjura de le dispenser de boire, parce qu’il avoit le malheur d’avoir le Vin un peu brutal. Cependant pressé obligeamment [287] de vuider son verre, il le fit tout d’un coup, après avoir loué premierement la couleur du Vin, & ensuite l’odeur. Ayant encore avalé trois ou quatre rouge hords, de differentes sortes de Vins admirables, poussé à bout par un badinage de si longue haleine, il fit semblant d’être ivre, & se levant de sa place, il donna un bon coup de poing au Barmecide ; mais bien-tôt revenu à lui ; je vous demande pardon de mon impertinence, Seigneur, lui dit-il, mais c’est votre faute, je vous ai averti du malheur, que j’ai, de ne me pas posseder dans le Vin. Le Barmecide rit de bon cœur de la plaisanterie de son Convive, & bien loin de se mettre en colere, j’admire vôtre complaisance, lui dit-il, & vous méritez d’avoir un Couvert chez moi toutes les fois que vous le voudrez. Puisque vous avez bien voulu vous prêter à mon humeur, il faut que nous mangions à present ensemble tout de bon. Là-dessus il ordonna tout sérieusement qu’on servit, & Schacabac vit paroître successivement le potage au ris, l’Oye, l’Agneau aux Pistaches, plusieurs autres plats délicats, le dessert, la tarte en lozange, & differentes sortes d’excellens Vins de Perse ; en un mot, il fut régalé de tous [288] les mets réels dont il n’avoit mangé auparavant qu’en Idée. ◀Racconto generale ◀Livello 3 ◀Livello 2 ◀Livello 1