Citation: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Ed.): "Discours CXXXI.", in: Le Mentor moderne, Vol.3\131 (1723), pp. 246-254, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4390 [last accessed: ].


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Discours CXXXI.

Citation/Motto► Libelli stoici inter sericos
Jacere pulvillos amant.

Hor.

Les livres de morale sont fort bien placez parmi les ouvrages de foye. ◀Citation/Motto

Level 2► Je me suis souvent étonné de ce qu’on s’obstine à bannir le savoir de l’Education d’une fille de qualité. Puisque les Femmes ont aussi bien que nous, des [247] ames propres à être enrichies d’utiles connoissances, par quelle raison ne songe-t-on pas à leur communiquer ces tresors ? Pourquoi faut-il laisser l’esprit en friche dans l’une moitié du Genre-Humain, tandis qu’on la cultive avec tant de soin dans l’autre.

Il y a des raisons très plausibles, qui me font croire, qu’à plusiers egards l’Erudition est plus du ressort des Femmes, que des hommes. D’abord elles ont plus de tems de reste que nous & elles menent une vie plus sedentaire, leurs affaires les retiennent generalement parlant dans leurs maisons, & elles ne se mêlent point de ces occupations turbulentes, qui sont incompatibles avec la tranquillité, que demandent les Etudes. Mylady Lizard, dont on ne sauroit assez admirer toute la conduite, a meublé, avec ses Filles, dans l’espace d’un seul Eté, toute une galerie, de Chaises & de Fauteuils de Tapisserie, & dans le même tems elle à entendu lire deux fois tous les Sermons de l’Illustre Docteur Tillotson. C’est une coûtume constante dans cette maison, qu’une des Filles lit pendant que les autres travaillent, & c’est ainsi que l’instruction de la Famille ne nuit jamais à ses [248] Manufactures. J’étois charmé l’autre jour de les voir toutes occupées à faire des Confitures, autour de ma chere Brillante, qui assise au milieu de ses Sœurs lisoit la pluralité des Mondes de M. Fontenelles. Rien n’étoit plus amusant que de les entendre partager leurs reflexions entre des Gelées, & des étoiles, & de faire des transitions d’un Abricot au Soleil, & du Systême de Copernic à une Marmelade de Coins.

Une autre raison, pourquoi les Femmes devroient se faire une utile provision de Sciences, préferablement aux hommes, c’est qu’elles ont dans un plus haut degré, que nous, le don naturel de s’exprimer ; Elles ont un talent admirable pour trouver sans peine une abondance de termes propres & expressifs ; n’est-ce pas une pitié, de voir qu’on ne les forme pas à en faire un heureux usage ? S’il faut que la langue d’une Femme soit dans un mouvement perpetuel, pourquoi ne pas faire en sorte, que cette activité soit avantageuse à elle-même, & aux autres ? Si elles savoient parler comme il faut, des taches du Soleil, peut-être songeroient-elles moins à faire des réfléxions malignes sur les taches, qu’elles trouvent dans la con-[249]duite de leur prochain. Leur esprit attaché aux aspects & aux conjonctions des Planetes n’auroit pas le loisir, de faire des Commentaires sur les regards coquets de leurs voisines, ni sur leurs Mariages clandestins. En un mot, si leur cerveau étoit rempli de matieres tirées des Arts & des Sciences, elles puiseroient leurs discours dans leur mémoire, & non dans leur invention.

Un troisiéme motif devroit porter encore les Dames de qualité à se donner à l’étude de Belles Lettres, c’est l’ignorance où croupissent leurs Maris. C’est quelque chose de triste, qu’il n’y ait pas la moindre érudition dans toute une Famille distinguée. Pour moi, je suis veritablement mortifié quand j’entre dans une grande maison, où je suis sûr que personne ne sait épeller seulement, si ce n’est peut-être le Confiturier, ou quelque laquais. Quelle figure un riche Heritier fera-t-il dans le monde, quand il est né Butor du côté maternel, aussi bien que du côté paternel ?

Quand nous jettons un œil attentif sur les Histoires des Femmes illustres, nous trouvons que ce Sexe a donné de tems en tems au monde de très grands Philosophes ; ce n’est pas tout, nous [250] voyons avec étonnement que certaines Femmes se sont distinguées dans les Sectes Philosophiques dont la Doctrine étoit la plus opposée à leurs penchant naturels. Il y a eu de Fameuses Pythagoréennes, quoique une des grandes épreuves de cette Philosophie consistât dans la force de garder un secret, & qu’elle obligeât ses Disciples à garder le silence pendant cinq années entieres. Je ne ferai pas mention ici de Portie, qui cachoit sous un Habit de Femme toute la Doctrine severe des Stoïciens, ni de Hyparchta la Cynique, qui poussa les études si loin, que sans rougir elle eût commerce avec son Epoux en plein jour, & dans la ruë.

Le savoir est une perfection en nous, à cause de nôtre nature, & nullement à cause de nôtre Sexe. C’est en qualité d’Etres raisonnables, & non pas en qualité de mâles, qu’il nous est utile d’épurer & d’étendre nos lumieres. Les Femmes ont par consequent, sur l’érudition les mêmes droits, que nous. On voudra bien m’avouër du moins, qu’une Femme Philosophe, n’a pas un caractere plus opposé à son sexe, qu’une Joueuse de profession, & qu’il n’est pas plus convenable au beau Se-[251]xe de manier les Cartes pendant tout un jour, que d’employer le même tems à se faire un magazin d’utiles connoissances. Cette reflexion me fournit un autre motif, pour recommander l’Etude aux Femmes ; rien n’est plus capable de les préserver de l’ennui, & de les empêcher de s’en delivrer par des occupations pernicieuses.

Metatextuality► Je pourrois encore appuyer toutes ces raisons par une autre, à laquelle naturellement le beau Sexe est assez sensible. Plusieurs Femmes qui s’étoient formé l’esprit par les Etudes, ont eu le bonheur de s’élever par là aux plus hauts degrez de l’honneur & de la fortune, & j’en pourrois citer un exemple éclatant, que me fournit une personne qui fait un des plus beaux ornements d’une Nation voisine. Mais j’aime mieux finir ce chapitre par l’Histoire d’Athenaïs, qui est très propre à exciter parmi mes aimables Concitoyennes, une salutaire Emulation. ◀Metatextuality

Level 3► Exemplum► L’Empereur Theodose âgé environ de vingt & un ans, & ayant envie de se marier pria sa Sœur Pulcherie, & son ami Paulinus de chercher dans tout l’Empire une personne, qui par [252] agréments du corps, & par les qualitez de l’ame fut digne de monter avec lui sur le Trône des Cæsars. Lors qu’ils furent le plus occupez à cette recherche, un heureux hazard leur fit rencontrer une jeune fille Grecque nommée Athenaïs. Son Pere un Illustre Philosophe d’Athenes, l’avoit instruite dès le berceau, dans toutes les sciences, qui fleurissoient dans ce sejour de l’Erudition. En mourant, il lui avoit laissé fort peu de bien, dont l’injustice de deux Freres lui disputoit encore la paisible possession. Leur indigne procedé la força d’aller implorer la protection de l’Empereur, qui tenoit sa Cour à Constatinople ; Elle trouva dans cette ville une Parente, qui recommanda son affaire à la Princesse Pulcherie, que son merite rendoit toute puissante sur l’esprit de son Frere. C’est par ce moyen que cette Princesse celebre par ses lumieres, & par sa pieté, eut l’occasion de faire connoissance avec Athenaïs ; elle lui trouva non seulement la beauté la plus vive, qui puisse accompagner la premiere flœur de l’âge, mais encore des connoissances étendues, & une raison cultivée & virile, qui étoit en elle la source de la vertu la plus belle, la plus noble. [253] Elle alla d’abord rendre compte à son Frere de cette belle découverte. Le portrait qu’elle lui traça de la beauté du visage, & du caractere de cette jeune Grecque, fit une telle impression sur l’esprit de l’Empereur, qu’il pria se Sœur de la faire conduire dans le moment chez son ami Paulinus ; Il s’y transporta avec toute l’impatience d’un amour naissant, & trouva dans la figure, & dans la conversation d’Athenaïs des charmes superieurs à tout ce qu’il avoit été capable de s’imaginer sur son sujet. Paulinus réussit bientôt à faire goûter à cette Belle la Religion Chretienne si conforme à la justesse de son raisonnement & à la pureté de ses mœurs. Elle reçut dans le Batême le nom d’Eudoxie, & peu de jours après elle épousa l’Empereur, qui jouït dans ce mariage de toute la felicité, qu’il s’étoit promise de la possession d’une personne si savante & si vertueuse : Elevée à ce faîte de la grandeur, elle ne se contenta pas de pardonner à ses Freres, des injustices, qui avoient été l’occasion de son bonheur, mais elle les fit monter encore aux postes les plus émments. Les productions de son esprit, & sa conduite exemplaire, la ren-[254]dirent tellement les délices de tout l’Empire, qu’on lui erigea un grand nombre de Statuës, & qu’elle fut celebrée par plusieurs Peres de l’Eglise comme l’ornement & l’honneur de son Sexe. ◀Exemplum ◀Level 3 ◀Level 2 ◀Level 1