Sugestão de citação: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Ed.): "Discours CXXX.", em: Le Mentor moderne, Vol.3\130 (1723), S. 236-246, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4389 [consultado em: ].


Nível 1►

Discours CXXX.

Citação/Divisa► Omnia transformant sese in miracula.

Virg.

Ils revêtent toutes sortes de figures prodigieuses. ◀Citação/Divisa

Nível 2► Metatextualidade► Je ne doute point que la Lettre suivante n’amuse agréablement ceux, qui ont été au dernier Bal de l’Ambassadeur de France, en rappellant à leur esprit plusieurs agréables particularitez, dont ils ont été témoins oculaires ; elle ne fera pas moins de plaisir apparemment, à ceux, qui ne s’y sont pas encore trouvez, & qui pourront puiser dans cette Relation l’idée nette d’un divertissement, qui est si fort à la mode. ◀Metatextualidade

Nível 3► Carta/Carta ao editor► Monsieur.

Depuis quelque tems je ne me suis trouvé dans aucune Compagnie, où je n’aye entendu parler de Monsieur l’Ambassadeur [237] , de la politesse des divertissemens, qu’il donne, de l’excellence de ses Vins de Champagne, & de Bourgogne, & de la gayeté variée de ses Bals embellis de mille habits de masque les plus surprenans & les plus extraordinaires. Le bruit que font ces divertissemens par toute la Ville excita à la fin ma curiosité, & je pris la résolution d’en juger par mes propres yeux, d’autant plus que j’y étois excité, par une Dame à qui je faisois la cour, & qui graces à la vivacité de son imagination, est extrêmement entêtée de ces sortes de plaisirs nouveaux.

Pour executer ce dessein, je fis faire mon habit de masque au plus vîte, & le Tailleur seconda si bien l’impatience, où j’étois d’être initié dans ces misteres, que j’eus chez moi tout ce qu’il me falloit, huit jours avant que de m’en servir. Ma précipitation ne me fut pas inutile pourtant ; pendant toute la Semaine, qui préceda le Bal, je mettois mon habit tous les matins, pour étudier mon rôle devant un grand Miroir ; & j’ose dire que cet exercice me rendit aussi habile, que ceux qui ont souvent paru sur cette agréable Scene. Vous saurez, Monsieur, que j’avois choisi le [238] personnage d’un Diable, fondé, ce me semble, sur de très bonnes raisons ; ayant l’apparence d’un membre de cette Societé infernale, je m’attendois à une très favorable reception de ce qu’il devoit y avoir de plus poli, & de mieux élevé dans cette Assemblée ; d’ailleurs le frequent commerce, que ces noirs Messieurs ont avec les hommes, leur a procuré le titre d’Esprits-familiers, & je crus pouvoir inserer de là qu’en jouant ce rôle je pourrois prendre mille petites libertes, & entrer sans façon dans tout le secret de ces Masquarades. Pour augmenter encore mes droits, je fis attacher à mon habit une très longue queuë, afin de me donner par là l’air d’un Diable de distinction. Pour vous parler plus serieusement ; ce qui m’avoit sur tout engagé à me déguiser de cette maniere, c’est que j’avois entendu dire à une Dame fort entenduë dans ces matieres, que ceux qui choisissoient ce déguisement étoient le plus souvent des drôles qui ne se mouchoient pas du pied. Toute une grande compagnies <sic> de Dames souscrivit à sa décision, & en voila plus qu’il n’en falloit pour me déterminer à ce choix. Enfin le jour qui devoit ouvrir à mes yeux ce [239] vaste theatre de plaisirs, arriva, & je me transportai à dix heures du soir vers le Palais, qui devoit être le sejour de tant de merveilles. C’est là que je trouvai toute la Nature sans dessus dessous. C’étoient des femmes transformées en hommes, & des hommes en femmes, des Enfans à la bavette hauts de sept bon pieds, des Courtisans devenus Villageois, des Demoiselles du Parc changées en Saintes, enfin des gens de la premiere qualité metamorphosez en Bêtes brutes, ou bien en Dieux & en Déesses. Il y en avoit encore, qui ne ressembloient à rien de réel, & qui representoient ces monstres, dont la fabuleuse Antiquité nous a donné des descriptions si étonnantes. Dans une des chambres je rencontrai d’abord un homme couvert d’un Drap mortuaire, ce qui me fit penser à la coûtume des Egyptiens de l’Antiquité, qui dans leurs plus grands Festins plaçoient toûjours une tête de mort sur un des endroits de la table ; je vous avouë, Monsieur, qu’un déguisement si étrange me fit de la peine, & que je ne pus m’empêcher de demander à ce masque la raison d’un choix si bizarre ; ce n’est que par un esprit de ménage, Monsieur, me dit-il ; il [240] faudra bien que cet habillement me serve un jour, & en voila la dépense toute faite comme vous le voyez. Près de ce Cadavre animé je vis une femme d’une taille gigantesque, coëffée d’une fontange, qui s’élevoit comme un clocher au dessus des têtes de toute l’Assemblée. Dans le tems que j’admirois cette figure j’eus le malheur de marcher sur les pieds d’une personne, qui avoit tout l’air d’une Quaqueresse. Mais je fus bien surpris de lui entendre lâcher des discours qui démentoient entierement son Caractere emprunté, que le Diable vous emporte, que la Peste vous creve, double maraut, me dit-elle, avec tout l’emportement imaginable. J’oubliai aussi mon rôle pour ce coup, & je me mis à lui faire une severe reprimande sur un discours si contraire à la bienséance ; tu as raison, mon Frere, me répondit-elle d’un ton radouci, je me suis laissée aller à un reste de corruption, mais aussi tu m’avois attaqué rudement du côté de la chair ; quelques momens après je courus grand risque d’être assomé par une Bergere, à qui par hazard j’avois donné un peu vivement du coude dans l’estomac ; elle juroit comme un Dragon, & vomit mille injures, & autant de menaces con-[241]tre moi, d’un ton de voix des plus mâles. Je lui aurois peut-être répondu dans des termes, qui auroient fait paroli aux siens, si je n’en avois pas été détourné par un Ministre Presbyterien, qui me dit avec un nasillonement fort dévot, qu’il me croyoit un fort aimable Garçon, & qu’il souhaitoit fort avoir une petite Conference avec moi, dans un certain Jardin fort propre aux misteres de l’Amour. Notre conversation fut interrompuë par un Ramoneur de Cheminée, habillé de crêpe noir & de velours, & tenant dans la bouche un des plus gros Diamans que j’aye jamais vûs ; il étoit fort occupé à compter fleurettes à un fort joli Papillon. Je me trouvai ensuite envelopé dans une grande troupe de Chathuants, de Chauve-Souris, & d’Avocats, mais ce qui me frappoit le plus dans toute cette bande, étoit une figure toute couverte de plumes blanches, & representant parfaitement bien un Cigne. Cet animal avoit grande envie de trouver une certaine Leda parmi les Dames, mais il n’y en eut point, qui semblât se plaire à cette Metamorphose, & je puis dire que notre Cigne étoit le plus malheureux Oiseau de toute la Compagnie. Dans ce [242] tems-là j’avois lié conversation avec un Coureur, & comme je le traitois sur le pied de ce qu’il paroissoit être, je fus joint par un Sultan Turc, qui me pria d’agir avec son Seigneur & Maître d’une maniere un peu plus honnête. A peine m’eut-il dit ces paroles à l’oreille, que mes yeux furent frappez par une grande figure de femme toute couverte de petites glaces de Miroir ; une foule de gens l’environnoit & la suivoit par tout, mais elle auroit eu grand tort de s’enorgueillir, puis qu’on ne l’accompagnoit pas tant pour la contempler, que pour se voir soi-même. Cette apparition s’étant évanouïe je me trouvai par hazard auprès d’une Religieuse, qui donnoit un rendez-vous à un Dieu Payen, car je leur entendis nommer plusieurs lieux des plus suspects. J’avois cependant un chaud terrible, & j’étois extrêmement alteré, en sorte que je fis tous mes efforts pour approcher du Buffet où l’on prodiguoit le Vin à tous ceux qui en demandoient ; dès que je me trouvai à portée, un Magicien, qui étoit à mon côté se mit à faire un grand cercle autour de moi, & à me faire de grandes reverences, comme pour me rendre hommage. Cet-[243]te Ceremonie fut d’un assez heureux effet pour m’attirer l’attention des Domestiques de l’Ambassadeur, & pour me procurer un bon verre d’un excellent Vin de Champagne. Lors que je l’eus vuidé l’Enchanteur dit, qu’il me reconnoissoit pour un esprit d’une nature chaude & seche, & qu’on ne feroit pas mal de me donner un second verre d’un plus grand calibre rempli de la même liqueur ; je l’eus dans le moment, & l’ayant vuidé à la santé de cet honnête Enchanteur, je me trouvai par là un tel surcroît de gayeté, que je pris mon Camarade par la main, & que je fus danser avec lui un Rigodon dans une autre Chambre ; tout en dansant une espece d’Arlequin vint me donner de son épée sur les oreilles, en me criant de toutes ses forces, arriére de moi, Satan. Je trouvai cette maniere d’agir assez cavaliere, mais dans le tems que je me consultois moi-même pour savoir si je devois me vanger de cette action comme d’un affront, je fus arraché à mes pensées vindicatives par une figure parfaitement bien tournée, dans l’équipage d’un de ces Officiers Subalternes, qui pendant la nuit font l’Office d’un Orloge ambulant. Pour bien faire ce personnage el-[244]le se mit à crier à haute voix, qu’il étoit minuit passé. Ces paroles me firent songer qu’il étoit tard, & que je ne ferois pas mal de m’aller coucher. Conformement à cette pensée, je fis tous mes efforts pour percer jusqu’à la porte, mais dans le tems même que je voulus sortir je fus arrêté par un Roi Indien ; c’étoit un homme assez grand & d’une taille fort dégagée, tout habillé de plumes de cent differentes couleurs. Après m’avoir examiné attentivement il me demanda, qui je venois de tenter. Dès que j’entendis cette voix, il se fit dans mon cœur une espece de remu-menage, dont je ne comprenois pas la cause, & à mesure qu’il me parloit ce desordre devenoit plus grand. Pour ne vous pas amuser plus long-tems, je vous dirai, que je découvris à la fin que Sa Majesté Indienne n’étoit autre chose que ma chere Leonore qui ayant sû la maniere dont je devois être déguisé n’avoit pas voulu me laisser sortir, sans me faire voir qu’elle me reconnoissoit. Le croiriez-vous, Monsieur ? le bonheur de la rencontrer au Bal fit plus pour moi qu’une année entiere d’assiduité, & celle qui s’étoit refusée pendant douze mois à un Cavalier bien mis, se donna [245] alors au Diable en moins de rien : la tendresse que je lui inspirai fut si vive, & si impatiente, qu’elle a bien voulu m’épouser le lendemain matin : si ce n’est pas une affaire un peu scabreuse de prendre un femme au sortir du Bal, c’est ce que je ne saurois vous dire ; j’espere pourtant que tout ira bien, puis que Leonore m’a assuré que c’étoit la premiere fois qu’elle s’étoit trouvée à pareille fête, & que ce seroit la derniere.

Après vous avoir donné une Relation si étenduë de cette soirée, qui reste dans ma mémoire plûtôt comme un Songe, que comme une réalité, j’ose vous prier, Monsieur, de vouloir bien régaler le Public d’une petite Dissertation sur ces sortes de divertissemens ; plusieurs personnes de merite seroient ravis de savoir, jusqu’à quel point ils sont avantageux à la Société, & quelle est l’idée, que la raison veut qu’on s’en forme.

Je ne saurois finir sans vous parler de quelques avantures très burlesques, où l’on m’a assuré que ces Bals ont donné occasion. Un Avocat au sortir du premier de ces divertissemens alla coucher, avec une Vestale, & à l’heure qu’il est [246] il se trouve enceint ; ce qu’il y a de plus curieux encore, c’est qu’un Vieillard avec une grande barbe grise est sur le point de devenir Mere, par les œuvres d’une jeune Villageoise. Je ne sai si ces Histoires scandaleuses sont bien veritables, mais il est certain qu’elles ne manquent pas de vrai-semblance ; quels prodiges ne peut-on pas attendre d’une pareille confusion de Sexes, d’âges, & de rangs ! Encore un coup, vous ne sauriez nous rendre un plus grand service, qu’en rectifiant nos idées sur ces Fêtes brillantes.

Je suis. ◀Carta/Carta ao editor ◀Nível 3 ◀Nível 2 ◀Nível 1