Référence bibliographique: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Éd.): "Discours CXXIX.", dans: Le Mentor moderne, Vol.3\129 (1723), pp. 230-236, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4388 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours CXXIX.

Citation/Devise► Admiranda tibi levium spectacula rerum.

Virg.

Les Choses les moins importantes excitent l’admiration des pauvres humains. ◀Citation/Devise

Niveau 2► L’Orgueil est de toutes les passions celle qui se glisse dans le cœur de la maniere la plus imperceptible, & qui se derobbe à nos recherches sous une plus grande varieté de deguisemens. Je ne sai si je me trompe, mais en m’examinant avec toute l’attention possible je trouve que si je suis exempt de quelque vice, c’est de l’orgueil, qui est la honte de la Nature humaine ; peut-être ce jugement que j’ose former de moi, est [231] lui-même un tour, que me jouë cette passion presque impenetrable.

J’ai été toûjours charmé de cette Maxime de l’Ecriture Sainte, Citation/Devise► l’Orgueil n’étoit point fait pour l’homme. ◀Citation/Devise Il est certain que dans quelque jour que l’on considere la Nature humaine, telle qu’elle est sur cette terre, on n’y trouvera rien, qui ne soit capable d’étouffer toutes les semences de l’orgueil, & de reduire l’ame à ce profond abaissement qu’on appelle le renoncement à soi-même : l’orgueil n’étoit pas fait pour l’homme, parce qu’il est une créature criminelle, une créature ignorante, une créature miserable. Il n’y a rien dans son entendement, dans sa volonté, ou dans sa condition présente, qui soit propre, pas sa propre nature, à nourir la vanité dans un être, qui sait faire usage de son bon sens.

Cepandant ces trois raisons, qui lui interdisent l’orgueil, ne laissent pas d’être precisement, les motifs, qui l’y conduisent. S’il n’étoit pas une créature pécheresse, il ne seroit pas susceptible d’une passion, qui n’a d’autre source que sa nature corrompue. S’il n’étoit pas une créature ignorante, il connoitroit la veritable valeur des objets, & il verroit tout ce qu’il y a de vil & de meprisable dans [232] les causes de sa vanité ; enfin si toute l’espece humaine n’étoit pas miserable, il n’auroit pas devant les yeux, ce grand nombre d’infortunez, dont l’etat comparé au sien lui inspire des pensées si hautaines, & si dédaigneuses.

Un homme veritablement sage se contente de penser que la Gloire s’attachera à sa condition, lors qu’il sera veritablement glorifié ; lors que ses lumieres auront de la clarté & de l’étenduë, sa volonté, une parfaite droiture, & son bonheur, de la certitude & de la fermeté. Il differe à se croire grand, jusqu’à ce que il ne sera ni pecheur, ni ignorant, ni miserable.

S’il y a quelque chose qui doive rendre la Nature humaine riducule <sic> aux yeux des Intelligences superieures, c’est sans doute l’orgueil. Ils ont une connoissance parfaite de la vanité de ces perfections imaginaires, & chimeriques, qui enflent le cœur de l’homme, & qu’il cherche dans la naissance, dans la fortune, & dans le rang, frêles avantages, qui n’ont rien à démêler avec ce qu’il est réellement, & qui l’éngagent pourtant à s’élever au dessus des autres ; nôtre Foible par consequent, si propre à les divertir, doit du moins les étonner [233] extrêmement ; quelle Scene pour eux qu’un pauvre mortel, qui se gonfle de rien, & qui se place hardiment au dessus de ses semblables, monté sur des avantages qui sont étrangers à sa nature, & qui ne l’exemtent pas des miseres & de la bassesse, qui sont essentiellement propres à toute son espece ! Donnons du jour à cette idée par une Allegorie.

Niveau 3► Fabel► Jettons les yeux sur une espece de Colline, qu’une Taupe a élevée dans une Prairie ; imaginons-nous que ce petit tertre est habité par des Fourmis, & prêtons leur notre tour d’esprit & nos passions ; quelle pitié ne nous feroient pas ces vils Insectes, en parlant de leurs genealogies, de leurs tresors, & de leurs titres. Remarquez-vous ce mâle quarré, & replet, qui traîne pourtant sa grosse figure d’un air assez délibéré ! C’est l’Insecte le plus riche de tout le côté meridional de ce Royaume ; il possede en propre dans la Vallée une Terre d’une demi-aune en long, & de six pouces en large ; de plus, il a un Magazin rempli de douze grains de Froment, & de trente grains de Millet.

En voici un autre dont la démarche est grave & majestueuse ; le hazard lui a mis autour du col un petit brin de [234] soye bleuë, dont il tire toute sa gloire ; il ne la donneroit pas pour toute la richesse du Crœsus, qui vient de passer.

Examinons un peu les Belles de cette Colonie ; en voilà une qui est coquette ; voyez vous cette démarche vive & brusque, cette tête à l’évent. Une foule d’Adorateurs l’environne de tous côtez ; tantôt elle s’approche de l’un, tantôt de l’autre, & tous ensemble ils paroissent également satisfaits de ses manieres ; chacun se croit le seul favorisé.

N’admirez-vous pas les airs panchez de cette autre ; un petit Insecte d’une taille fine & déliée l’accompagne d’un air soûmis ; il lui conte qu’elle est une Déesse, que ses yeux sont plus brillans que le Soleil, & qu’ils sont les arbitres de la mort, & de la vie ; la petite folle l’en croit sur sa parole, & se donne là-dessus mille petits airs importants. Je découvre encore au haut de cette petite éminence une fourmi femelle toute desechée par l’âge ; elle est pourtant bien plus fiere qu’aucune de ses voisines. Elle voit au dessous d’elle cinquante Laboureurs, qui se tuent à travailler pour l’enrichir, & qu’elle traite avec la derniere hauteur, quoi que, à les voir, ils la vaillent au centuple ; elle tire tout [235] son orgueil de sa naissance : il n’y a pas un seul Insecte de toute la Troupe, qui ait dans ses veines un aussi beau sang qu’elle ; depuis sa jeunesse elle s’est endormie dans une lâche indolence, qui l’a jettée dans une vieillesse prématurée. Elle s’est toûjours cruë en droit de ne rien faire, parce qu’elle descend de cette noble race de Fourmis, à qui Salomon envoya autrefois les Paresseux.

Malheureusement, voila cet agréable spectacle qui se dérobe à nos yeux : Un Oiseau se précipite sur tout ce Peuple ; il en avale tous les membres sans avoir le moindre égard, pour le merite & pour le rang ; le vieille de qualité est croquée avec ses Laboureurs, les flatteurs passent le pas avec leur Crœsus, & le sort de la coquette est confondu avec celui des Dupes de ses petits airs, & de ses cajolleries. ◀Fabel ◀Niveau 3

N’est-il pas permis de s’imaginer, que des Intelligences pures regardent du même œil toutes les marques de vanité qui deshonorent le Genre-Humain, & qu’ils ont pitié de notre petitesse, lors qu’ils jettent un œil attentif sur les Habitans de la Terre, sur ces pauvres fourmis qui peuplent un petit tas de bouë, [236] que leur vanité a distingué en Provinces, & en Empires. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1