Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours CXXVI.", in: Le Mentor moderne, Vol.3\126 (1723), S. 204-214, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4385 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

Discours CXXVI.

Zitat/Motto► Nescio qua dulcedine læti
Progeniem nidosque fovent.

Virgil.

Un penchant secret fait aux Animaux un plaisir sensible du soin qu’ils ont de leurs petits. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Je rendis l’autre jour une Visite à Elise, qui dans la fleur de sa Jeunesse & [205] de sa beauté, se trouve la Mere de plusieurs Enfans. Elle avoit sur ses genoux une aimable petite Fille, qui avec des paroles mal articulées la prioit de la faire belle, pour aller se promener. Cette Mere indulgente avoit ôté de sa propre Coëffure des rubans, pour orner les cheveux de cette aimable Enfant, tandis qu’un Garçon beau & folâtre comme l’Amour caressoit auprès d’elle un Bichon, qui est le favori de cette Dame parce qu’il amuse son cher Fils. Les charmes d’Elise étoient relevez par la joye, qui brilloit dans ses yeux, pendant qu’elle partageoit avec tant d’égalité sa conversation & ses caresses entre ces deux aimables Causeurs, qu’ils en étoient également contens & charmez. Lors qu’elle me vit eutrer <sic>, elle me dit en rougissant, écoutez donc, Monsieur, vous êtes un vieux Garçon ; mais je vous prie pourtant de ne vous pas moquer de la tendresse, que j’ai pour ma petite Famille. Il n’est pas nécessaire que je repete ici les choses obligeantes, que je répondis à cette Dame, dont réellement la conduite à l’égard de ses Enfans me donna la satisfaction la plus vive. Je n’en fais point mistere ; j’aime moi-même les Enfans à la folie, & [206] d’ordinaire j’ai mes poches pleines de sucreries, pour être en état de faire ma cour à ces Créatures amusantes.

D’où vient, me dis-je à moi-même, dès que je me fus retiré, d’où vient que les Peres & les Meres ont une tendresse si vive pour ceux à qui ils ont donné la vie ? Est-ce parce que d’ordinaire ils trouvent de la ressemblance entre eux & leurs Enfans, & que se voyant comme renouvellez dans eux, ils se flatent de revivre un jour dans ces copies de leur figure, & de leurs traits ? Ou bien se croyent-ils obligez par un principe d’humanité la plus naturelle de prodiguer leurs soins, à des Créatures, que la Providence place sous leur protection d’une maniére si directe, & qui sont entrées, par leur moyen, dans le monde le théatre du besoin & de la misére ? Ces raisons sont bonnes, mais elles ne sont pas assez fortes, pour produire un effet si constat & si étendu ; ne faudroit-il pas le rapporter à la Providence de cet Etre, qui protége & qui chérit dans le plus haut degré tout le Genre-Humain, dont il est le Créateur & le Pere ? Certainement il n’y a que cette derniére idée qui puisse répandre du jour sur ce sujet ; sans elle, il n’est pas possi-[207]ble de rendre raison de ce penchant naturel, qui est répandu sur toutes les differentes especcs d’Animaux, & qui est seul capable de les conserver dans l’Univers ; on voit tant d’exemples marquez de cette tendresse dans les Bêtes les plus féroces & les plus cruelles, qu’on seroit embarassé du choix, en voulant en rapporter quelques-uns.

Si en prêtant attention aux Enfans, qui ne nous touchent en rien, nous sommes charmez de découvrir en eux la premiére Aube de la Raison ; si nos oreilles sont ravies du son de leurs paroles à demi formées ; si nous voyons avec le plaisir le plus vif leurs petites singeries, & si nous écoutons avec transport, les saillies d’esprit, qui sortent à l’improviste de ces hommes en mignature, quelle satisfaction inexprimable tout cela ne doit-il pas verser dans l’ame de ceux, qu’un instinct aussi naturel qu’invincible porte à les cherir avec la plus forte tendresse ? Combien cette foiblesse n’est-elle pas aimable dans le cœur des hommes, ou plûtôt quelle indigne foiblesse n’est-ce pas de donner un nom si injurieux à la noble humanité ? Il me semble que la seule consideration de cette tendresse paternelle, en faisant même [208] abstraction aux avantages qu’elle nous procure, devroit exciter dans le cœur des Enfans, plus de reconnoissance qu’on n’y en découvre d’ordinaire. Quand même les Loix de Dieu ne nous obligeroient pas à cette gratitude, une simple attention à la voix de la Nature, devroit nous y porter de la maniere la plus efficace.

Quelquefois cette voix de la Nature a été d’une force merveilleuse, dans des personnes qui en ignoroient absolument la cause. On voit dans les Histoires plusieurs exemples remarquables de la plus étroite amitié contractée par de personnes qui étoient liées par le sang, mais qui ne savoient rien de cette union naturelle. Ces sortes de faits m’affermissent dans l’opinion, que j’ai euë depuis long-tems, qu’il y a une certaine simpathie entre les ames, qu’on ne sauroit expliquer en l’attribuant aux préjugez de l’éducation, au sentiment du devoir, ni à aucune autre cause semblable.

Metatextualität► Les Mémoires d’un Cavalier François, qui sont à l’heure que j’écris ceci sur ma table, me fournissent un exemple fort touchant de cette attraction spirituelle, que la Providence a trouvé bon [209] de mettre dans les ames humaines. Avant que de rapporter cette particularité, il sera bon de donner au Lecteur le caractere du Héros de la Piéce ; ◀Metatextualität c’étoit un homme de qualité d’un naturel romanesque, & qui aimoit à courir le monde ; d’ailleurs il avoit un penchant prodigieux pour l’amour, & il s’embarassoit dans un labyrinthe d’amourettes, & de galanteries continuelles. Encore jeune il avoit conduit en Pologne une Princesse Françoise, qui devoit en devenir la Reine, & le Roi, qui l’avoit retenu à sa Cour, l’avoit marié à une Dame Polonoise du premier rang ; après la mort de cette Epouse, il étoit retourné dans sa Patrie ; où ayant perdu tout son bien par des malheurs, & par les frais, où l’engageoient ses intrigues amoureuses, il prit enfin la résolution de se retirer de nouveau dans la Pologne, pour y vivre des grands biens que sa Femme lui avoit laissez ; dans son voyage il avoit été volé avant que d’arriver à Varsovie, où il tomba malade de la fiévre. C’est dans cet état qu’il eût l’avanture en question, qu’il raconte lui-même de la maniere suivante.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► « J’avois été dans cet état pendant quatre jours, lors que la Comtesse de [210] Venoski passa par là. Elle avoit entendu dire que dans cet endroit un Etranger de bonne façon étoit tombé malade, & sa charité l’engagea à me venir voir ; je la reconnus parce que je l’avois vûë souvent chez mon Epouse, dont elle étoit proche Parente, mais quand je vis qu’elle me méconnut, je trouvai à propos de lui cacher mon nom ; je lui dis que j’étois Allemand, que j’avois été volé, & que si elle vouloit bien avoir la bonté de me faire conduire à Varsovie, la Reine dont j’avois l’honneur d’être connu, lui en sauroit gré. La Comtesse fut assez bonne pour avoir pitié de moi ; elle donna ordre qu’on me mit dans une Litiere, & elle me mena avec elle à Varsovie où je logeai dans sa maison, pendant tout le tems que ma santé ne me permit pas d’aller rendre mes respects à la Reine.

Après le voyage ma fievre s’augmenta considerablement, & je fus obligé de garder le lit quinze jours de suite ; dans la premiere visite, que me rendit la Comtesse, elle avoit avec elle une jeune Demoiselle de dix-huit ans, plus grande, & mieux faite que [211] ne le sont d’ordinaire les Polonnoises ; Elle étoit blonde, sa peau étoit d’une finesse extraordinaire, & elle avoit dans l’air & dans la taille des graces inexprimables. Je n’étois pas si malade, que je ne jettasse quelques regards sur cette jeune beauté, & la premiere fois que je la vis elle excita dans mon cœur de si terribles émotions, que je craignis fort que tous mes desastres ne m’eussent pas suffisamment muni contre les charmes du Beau-Sexe. Cette aimable personne parut touchée de ma maladie, & la maniere, dont elle s’interessoit pour moi ne fit que donner de nouvelles forces au vif penchant, que je me sentois pour elle. Elle venoit tous les jours dans ma chambre, pour s’informer de l’Etat de ma santé, & lors que je lui demandai, qui elle étoit, elle me répondit qu’elle étoit Niéce de la Comtesse de Venoski.

Je croi certainement que la vûë de cette charmante Fille, & le plaisir que me firent les soins, qu’elle avoit pour moi contribuerent d’avantage à mon rétablissement, que tous les remedes, que me donnerent les Medecins. La fiévre m’abandonna & [212] j’eus la satisfaction de voir cette aimable personne ravie de ma guerison. Pendant ma Convalescence elle me vint voir plus souvent que jamais ; deja je sentois pour elle une passion plus violente, & plus tendre, que tous les sentimens, qui m’avoient jamais été inspirez par quelque Femme que ce fût, quand je m’apperçus que les visites, qu’elle me rendoit n’étoient que des prétextes, dont elle se servoit pour voir un jeune Polonois, que je pris pour son Amant. Il paroissoit à peu près du même âge ; c’étoit un beau Brun, grand, & parfaitement bien fait ; aussi souvent qu’elle entroit dans la Chambre, il venoit l’y trouver, & d’ordinaire ils se retiroient ensemble dans un coin, où ils sembloient s’entretenir avec beaucoup de chaleur. Ce jeune homme me plaisoit extraordinairement, & si je ne l’avois pas soupçonné d’être mon Rival, j’aurois fait grand cas de sa personne & de son amitié.

Un jour ils me demanderent tous deux s’il étoit bien vrai que je fusse Allemand, & lors que je leur répondis qu’oüi, ils en parurent fort affligez. Je remarquai qu’ensuite ils se [213] retirerent ensemble vers une fenêtre, & qu’ils se mirent à examiner un Tableau avec une grande attention ; de tems en tems ils en détournoient les yeux, pour les jetter sur mon visage, comme s’ils trouvoient quelque ressemblance entre ce Portrait & moi. Je ne pus m’empêcher de leur en demander la raison, & la Demoiselle me répondit, que si j’avois été François, elle m’auroit pris pour l’original de ce Tableau, qui representoit tous mes traits de la maniere la plus parfaite ; j’eus envie d’en juger par mes propres yeux, mais quelle fut ma surprise, quand je vis que c’étoit le même Portrait, que j’avois envoyé à la Reine, il y avoit cinq ans, & que j’avois fait peindre exprès par ses ordres, pour être donné à mes Enfans ; après avoir bien examiné cette Piéce, je jettai mes regards tantôt sur la jeune Demoiselle, & tantôt sur celui que j’avois cru son Amant ; je sentis un battement de cœur extraordinaire, & une émotion secrette, dont je me demandois en vain la cause ; il me sembloit pourtant, que je découvrois dans ces jeunes personnes quelques-uns de mes [214] traits, & tout d’un coup, je me dis à moi-même, ne seroit-ce pas là, mes Enfans ; là-dessus les larmes me vinrent aux yeux, & je fus sur le point de courir les embrasser ; je me retins pourtant, mais avec peine ; & je leur demandai qui étoit l’original à ce Portrait ; la Demoiselle voyant que mes pleurs interrompoient mes paroles, se mit à répandre un ruisseau de larmes, qui me confirmerent dans mon opinion ; je la pris tendrement entre mes bras ; ah ! ma chere Fille, lui dis-je, oüi certainement, je suis votre Pere ; je n’en pus pas dire davantage. Le jeune homme là-dessus me saisit les mains, les baisa, & se mit à les baigner de ses pleurs. Pendant toute ma vie je n’ai senti une joye semblable, & il faut que j’avouë, que la Nature inspire des mouvemens plus vifs & plus satisfaisants, que tous ceux, qui peuvent être excitez en nous par les passions les plus violentes. » ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1