Le Mentor moderne: Discours CXVI.

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Discours CXVI.

Citação/Lema

Incenditque animum famae venientis amore.

Virg.

Il anime son cœur par la gloire, qui couronnera ses travaux dans les âges futurs.

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Metatextualidade

La varieté est la chose du monde, où je m’attache le plus, dans le cours de mes Dissertations quotidiennes. Par là chacun de mes Lecteurs est sûr d’y trouver de tems à autre, quelque sujet conforme à son goût, & à ses intérêts ; par la il n’y a pas un seul de mes Discours, qui ne trouve pas de l’appui & de la protection auprès de quelque classe particuliére d’hommes. C’est cet innocent artifice, qui augmente de jour en jour le debit de mon Ouvrage, qu’une pesante uniformité condamneroit bien-tôt à la prison perpetuelle d’un Grenier ou d’un Magazin. Je traite mes Lecteurs, comme un homme habile à ordonner un Festin régale ses Convives ; il sait toûjours réveiller leur appetit par quelque entremets ragoûtant, où ils ne s’attendoient pas. Si par cette méthode je réussis à faire de tout mon Livre une agréable & utile Rapsodie, je parviens justement à la fin que je me suis proposée. J’ai fait voir dans mon Discours de hier, que les belles actions de nos Ancêtres nous servent de peu de chose, si elles n’excitent dans notre ame l’amour de tout ce qui est grand & vertueux ; aujourd’hui je remarquerai que la consideration de la posterité doit produire les mêmes effets sur une ame noble & genereuse.
Un homme sensible à la véritable gloire, aimeroit mieux perdre la vie, que de commettre une action, qui fera rougir ses descendans, lors qu’il sera réduit en poussiere, & qui étendra son infamie sur des personnes qui existeront plusieurs Siécles après sa mort. Rien au contraire procure une satisfaction plus vive, à un homme d’un merite distingué, que la certitude, où il est, que ses derniers Neveux seront honorez pour l’amour de lui, & que l’éclat de sa gloire rejaillira sur ses descendans les plus éloignez.

Exemplo

C’est par cette réfléxion, que dans l’Eneïde Anchise anime son Fils à pousser avec vigueur ses nobles entreprises ; il ouvre devant lui la satisfaisante perspective des Héros de sa Race qui jouïront de ses conquêtes, & qui égouillonnez par sa gloire, les étendront peu à peu jusques aux bouts de l’Univers : il appuye l’effet que cette ravissante vûë devoit faire sur l’ame d’ par cette belle réfléxion.

Citação/Lema

Et dubitamus adhuc virtutem extendere factis. Poursui donc tes travaux ; Quoi ! refuserois-tu
D’étendre à tes Neveux ta gloire, & ta vertu.
Puisque je viens de faire mention de ce passage de Virgile, je ne saurois m’empêcher d’y développer une beauté particuliére, où je ne croi pas qu’aucun des Commentateurs de ce grand Poëte ait fait attention. Ce Catalogue de Héros sert ici, sans doute, à faire honneur en général au nom Romain ; mais il tend sur-tout à faire le Panegyrique d'Auguste le Protecteur & l’ami de Virgile. Anchise montre à son Fils la plûpart de ses Descendans dans le même ordre, où ils devoient paroître dans le monde ; ce n’est qu’en faveur d’Auguste, qu’il rompt cette chaîne brillante de grands Hommes ; il le tire de pair, dès qu’il a parlé de Romulus, & par là il nous force à le considérer comme le Personnage le plus illustre, qui devoit briller dans l’Empire, dont le Fils de Mars seroit le premier Fondateur. Il paroît animé d’une noble impatience, à placer d abord <sic> sa Posterité dans son plus beau jour, & à la representer élevée au plus haut point de gloire. Pour cet effet, il saute une longue suite de Conquerans, pour venir tout d’un coup jusques à Auguste, qu’il distingue par là d’une maniere aussi fine que noble, comme le plus grand homme, qui dût faire l’appui & l’ornement d’une Nation maîtresse de l’Univers. Par ce tour ingenieux, il ne donne pas seulement à son Empereur la louange la plus magnifique, qu’il soit possible d’imaginer ; mais il détourne encore le Lecteur de faire un Parallele, qui auroit été peu avantageux à Auguste, s’il avoit été placé dans l’ordre naturel après Pompée & César, qui le surpassoient infiniment, par rapport à la gloire des armes. Quoi qu’on ait dit de plus belles choses d’Auguste, que de tout autre mortel ; quoi que tous les Beaux-Esprits de son Siécle se soient disputé l’honneur de le louer le mieux, il est certain que jamais on ne lui a donné un éloge comparable, à celui dont il s’agit ici, pour la delicatesse du tour & pour la grandeur de la pensée. L’original est inimitable, mais on ne laissera pas d’en entrevoir la beauté dans une foible traduction.

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Citação/Lema

Ouvre les yeux, mon Fils, à l’éclat de ta gloire Voi tes Romains par tout suivis de la Victoire, Le digne Sang de Jule, & l’Auguste César En triomphe attacher tout le monde à son Char. Le voilà ce Heros, ce César admirable Cent & cent fois promis par le fort immuable : Par ses nobles travaux refleuriront encor Ces beaux champs où Saturne amena l’âge d’or Plus loin doivent voler ses Aigles triomphantes. Que les Peuples de l’Inde, & les moirs Garamanthes ; Jusqu’où du grand Atlas le front audacieux ; Soûtient les feux brillans, qui roulent dans les Cieux. Même jusqu’aux Climats que l’œil de la lumiere Apperçoit au delà de sa vaste carriere : A son avenement par les Dieux annoncé Je vois l’Hyrcanien d’épouvante glacé, Je vois saisis d’effroi les froids climats de l’Ourse Et le Nil étonné s’arrêter dans sa course. Moins de terres aussi par ses Tygres trainé Courut le Conquerant de Pampre couronné ; Moins en a traversé le magnanime Alcide Qui fit sentir par tout sa valeur intrepide. Heros, qui d’Erymanthe assura les Forêts Et vit l’Hydre tomber sous l’effort de ses traits. Peux-tu des champs Latins differer la Conquête ? Ah mon Fils voi l’honneur que le Destin t’apprête, Cours, poursui tes travaux ; quoi ! refuserois-tu D’étendre à tes Neveux ta gloire, & ta vertu.

Metatextualidade

Il me seroit aisé de tirer d’autres Poëtes des passages, où le Héros du Poëme passe, pour ainsi dire, en revûë toute sa Race future ; mais j’aime mieux finir ce Discours par une Histoire Rabinique, qui est relevée par un certain goût oriental, & qui a beaucoup de rapport à la fiction de Virgile, de laquelle nous venons de décourvir les beautez differentes.

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Citação/Lema

« Adam, quelque tems après sa création, eut devant lui la vûë générale de tous les Hommes, qui devoient sortir de ses reins, & se suivre sur la surface de la Terre. Après en avoir contemplé attentivement un grand nombre, il arrêta ses yeux sur David. Il fut tellement transporté d’une apparition si belle & si frappante, qu’il ne put en détourner ses regards ; mais il apprit avec la plus grande mortification, qu’une Créature si charmante devoit vivre à peine parmi les hommes l’espace d’une année entière ; là-dessus ne voulant rien negliger, pour procurer une vie plus longue à ce chef-d’œuvre de la Nature, & sachant de quelle étenduë seroit l’âge des hommes du tems de David, il pria qu’on retranchât du sien soixante & dix ans. Ses vœux furent accomplis, & c’est pour cette raison qu’il manqua jusques aux mille ans destinez à faire l’âge d’Adam, l’espace de soixante-dix années, qu’il avoit cédées à son plus illustre Descendant. »
Les Rabbins ont inventé ce Conte, pour exprimer la haute vénération, qu’ils ont pour cet homme selon le cœur de Dieu, à qui tout le Peuple, d’Israël a toûjours payé les hommages les plus respectueux. Un Prophete son Contemporain n’a pas pu le nommer seulement sans un espece de transport ; lors qu’il parle des dernieres productions poëtiques de ce Roi, il l’appelle David, le Fils de Jessé, l’homme qui étoit haut élevé, l’Oint du Dieu de Jacob, le doux Psalmiste d’Israël.