Référence bibliographique: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Éd.): "Discours CXIII.", dans: Le Mentor moderne, Vol.3\113 (1723), pp. 96-104, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4372 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours CXIII.

Citation/Devise► mea
Virtute me involvo

Hor.

Je m’enveloppe dans ma vertu. ◀Citation/Devise

Niveau 2► Une bonne conscience est à l’ame, ce que la santé est au corps. Elle conserve au dedans de nous un calme constant, uue <sic> serénité inalterable ; Elle nous dédommage avec usure de toutes les calamitez, & de toutes les afflictions, qui peuvent nous venir de causes étrangeres ; Rien n’est plus dur, & plus insupportable pour une ame généreuse, que de perdre l’estime du public, par la force d’une Calomnie bien ménagée ; mais le seul moyen de nous soûtenir sous un poids si terrible, c’est la conviction, où nous sommes, que nous ne meritons pas ce malheur.

J’ai été toûjours charmé d’un passage de Don Quichotte, où cet agreable extravagant accable d’Eloges un Homme spirituel & judicieux, qui fait là-dessus la reflexion suivante, Citation/Devise► que la louange est [97] agréable à la nature Humaine. Je ne saurois m’empêcher de tirer une satisfaction secrette des Eloges, que je reçois ici, quoique je sois persuadé, que c’est un fou, qui me les donne. ◀Citation/Devise N’est-ce pas d’une maniere exactement semblable, que nous sommes souvent affligez par les idées qu’ont de nous des gens, qui ne nous connoissent pas seulement, & qui ne sont pas en état de démêler le caractere de quelqu’un. C’est là sans contredit une grande foiblesse ; mais c’est la foiblesse des gens les plus vertueux, & les plus éclairez ; pour y rémedier, il est très utile de refléchir sur la conduite des anciens Philosophes, & sur la methode, dont ils se servoient pour soûtenir leur ame, contre la malignité, & contre la Calomnie de leurs Ennemis.

Citation/Devise► Le moyen d’imposer silence à la Calomnie, dit Bias, c’est de ne s’adonner qu’à des choses, qui sont louables. Socrate, après avoir reçeu la sentence de mort, dit à ses amis, ◀Citation/Devise qu’il s’étoit accoûtumé à avoir des egards pour la vérité, mais non pas pour l’opinion de hommes, & qu’il ne s’affligoit pas de se voir condamné, par ce qu’il étoit convaincu de son innocence. ◀Citation/Devise

C’est dans les mêmes dispositions, qu’il écouta tranquillement ses deux ac-[98]cusateurs, qui le chargeoient de crimes les plus noirs ; Citation/Devise► Anyte, & Melite, dit il, peuvent bien me faire perdre la vie, mais ils ne sauroient me rendre veritablement malheureux. ◀Citation/Devise Ce grand Philosophe étoit si bien retranché dans son innocence, qu’il meprisoit toutes les attaques de ceux, qui s’étoient liguez pour le perdre ; il avoit pour appui une conscience, qui tenoit bon contre les faux témoignages de ses adversaires, & qui l’absolvoit, dans le temps qu’il fut condamné par ses Juges. D’autres sages de l’Antiquité se sont defendus d’une maniere moins nobles, & moins glorieuse, au lieu de desarmer la calomnie, par le sentiment interieur de leur innocence, ils l’ont repoussé par des repliques ingenieusement malignes. Ils faisoient sentir qu’ils souffroient, par cela même, quils <sic> tâchoient de répandre de l’amertume dans l’ame de ceux, qui les attaquoient injustement ; telle étoit la réponse que fit Aristote à un homme qui le poursuivoit l’accablant d’invectives. Citation/Devise► Vous qui êtes accoûtumé à soufrir des reproches ; vous avez vos raisons pour vous divertir à en charger les autres ; mais moi, qui ne suis pas fait à dire des injures, je n’aime pas aussi à les entendre. Diogene punit [99] encore d’une maniere plus rigoureuse & plus spirituelle un homme, qui disoit du mal de lui. Citation/Devise► Personne ne vous croira, si vous dites du mal de moi ; & je ne serois cru de personne, si je disois du bien de vous. ◀Citation/Devise

L’amertume de ces sortes de reparties fait voir evidemment le desordre où étoit l’ame de ceux, qui les lançoient sur leurs ennemis, & je ne conseillerois point aux Lecteurs de les prendre pour modelles, quand même ils n’auroient pas le bonheur d’avoir pour soûtien une bonne conscience. Ils feront mieux de suivre l’avis d’Epictete : Citation/Devise► si quelqu’un dit du mal de vous, examinez seulement s’il a raison ; trouvez vous que ses reproches sont fondez, corrigez vous, afin de ne plus être exposé au même afront. ◀Citation/Devise Lors que Anaximandre entendit dire, que les petis-garçons mêmes se moquoient de sa maniere de chanter ; Citation/Devise► Eh bien, dit-il, il faut donc que j’apprenne à chanter mieux. ◀Citation/Devise Mais de tous les Apophtegmes des Philosophes sur ce sujet, je n’en trouve point, où il y ait autant de bon-sens, & de grandeur d’ame, que dans les deux suivants de Platon cet illustre disciple du grand Socrate ; lorsqu’on l’avertit, qu’il avoit un grand nombre d’ennemis, [100] qui ne cessoient de medire de sa conduite : Citation/Devise► Le mal n’est pas grand, dit-il, je vivrai desormais d’une telle maniere, que personne ne leur ajoutera foy : ◀Citation/Devise Etant informé une autre fois, qu’un de ses intimes Amis avoit parlé de lui fort desavantageusement, Citation/Devise► je suis sur, dit-il, qu’il ne l’auroit pas fait s’il n’y avoit pas été porté par de bonnes raisons. ◀Citation/Devise C’est là la maniere la abrégée plus <sic>, & la plus noble d’oter l’éguillon à la medisance ; c’est la seule route de parvenir à une conscience sure d’elle-même, source inépuisable de consolation, contre la calomnie, & contre les injustes mépris de la multitude.

Metatextualité► J’ai destiné tout ce discours à faire voir, que la véritable felicité ne manque jamais à celui qui jouit de cette excellente constitution de l’ame, & que celui, qui est l’heureux possesseur de cette tranquillité raisonnable ne sauroit jamais être réellement malheureux. Comme j’ai réservé le Samedi pour les matieres pieuses, je remplirai ce qui me reste de vuide dans ce cahier, par un passage d’un Sermon du celebre Docteur South. J’y trouve ce sujet si bien traitté, qu’il faut que tout homme un peu raisonnable qui voudra bien y prester attention, sente son cœur bruler au dedans de lui.

[101] Cet admirable Auteur après avoir prouvé l’utilité extraordinaire d’une bonne conscience, quand il s’agit de se roidir contre l’adversité, finit son Sermon, en developpant les secours puissans, qu’on peut tirer de cette heureuse situation, contre le Roi des Epouvantemens. Voici comme il s’explique là-dessus.

Niveau 3► Citation/Devise► « Le troisiéme état, dans lequel une pleine confiance en Dieu doit se developper avec la plus grande force, c’est celui d’un homme qui se voit aux prises avec la mort. C’est cette situation, ou l’on peut le mieux examiner la valeur réelle de chaque principe, de chaque regle de conduite. C’est alors, que l’homme va quitter le théatre de ce monde, qu’il est sur le point de dépouiller sa mortalité, & qu’il doit se préparer à rendre compte de ses actions au souverain juge de l’Univers. C’est alors que sa memoire n’est guere capable que de l’éffrayer, en passant en revue toutes les particularitez de sa vie, & en lui rappellant toutes ses extravagances, qui destituées du plaisir, qui les fardoit autrefois, ne retiennent que ce qu’ils ont de criminel. Qu’y a-t-il dans cet état [102] affreux qui puisse lui promettre un heureux passage dans l’autre monde ? qu’y a-t-il qui puisse calmer son ame, qui se represente deja devant le throne redoutable de la Divinité offensée ? seront-ce ses amis, sa naisssance, ses thresors, ses dignitez ? plaideront-ils sa cause ? sont-ils capables de faire entrer dans son ame les douceurs de la consolation ? non ; non ; Tous ces objets sont plus propres à redoubler ses inquietudes, qu’à la tranquilliser.

Ce qui augmentera encore son malheur, c’est que le Démon fera ses derniers efforts pour le tourmenter, & pour en faire sa proye ; c’est que la douleur troublera les operations de son esprit, que la nécessité de regler ses affaires, le detournera de ses reflexions pieuses, & que tout conspirera à réprandre <sic> sur son lit de mort la tristesse, & l’horreur. Il n’y aura, qu’une seule chose capable de balancer tant de forces reunies contre son repos ! Il n’y aura qu’une seule chose, qui pourra prononcer au milieu de la mort les paroles de la vie. C’est une bonne conscience.

C’est le temoignage de cette con-[103]science, qui forcera les consolations divines à descendre sur sa tête accabblée, comme une rozée rafraichissante ; & comme une douce pluye sur un terroir alteré. C’est elle, qui lui donnera une esperance vive & un avant-goût delicieux de sa felicité prochaine ; elle lui ordonnera de sortir du corps, sans trembler, & de lever la tête avec confiance devant les saints, & devant les anges. Certainement les soulagemens qui se répandent alors d’une bonne conscience, comme d’une source seconde sont quelque chose d’inexprimable ; ils sont au dessus de l’imagination d’un homme mortel & ce n’est que par le sentiment, qu’on y puisse s’en former une idée assez forte.

Où est l’homme convaincu de ces veritez, qui pourra encore se resoudre à s’attacher à des plaisirs frivoles & indignes, où nous nous livrons d’une maniere si inconsiderée ? Qui ne voudra pas se soûmettre aux plus grandes rigueurs, aux plus grandes austeritez d’une vie pieuse, pour s’acquerir cette bonne conscience, qui à l’heure de la mort lui donnera [104] des consolations si touchantes, des secours si efficaces ! Dans le temps, que toutes les liaisons d’amitié seront rompuës, & que toutes les créatures lui tourneront le dos, elle fera retentir dans son ame ces ravissantes paroles : C’est bien fait, Serviteur bon & fidéle, entre dans la joye de ton Seigneur. » ◀Citation/Devise ◀Niveau 3 ◀Niveau 2 ◀Niveau 1