Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours CXI.", in: Le Mentor moderne, Vol.3\111 (1723), S. 76-88, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4370 [aufgerufen am: ].


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Discours CXI.

Ebene 2► Il y a dans les Lettres de Milord Kinloss & du Chevalier Sackville un certain air de grandeur & de noblesse, qui à excité la curiosité de toute la famille de Myladi Lizard, touchant le sujet de la querelle, & les particularitez du Combat. Je vis l’autre jour toutes nos Demoiselles, rangées en cercle autour de leur frere le Jurisconsulte, qui, à propos de ce Duel, les instruisoit des Ceremonies des Combats particuliers, par lesquels on décidoit autrefois certaines querelles dans nôtre Patrie par la permission du Roi, & en sa presence. Il prit occasion du hazard, & de l’aveuglement qu’il y avoit dans ces sortes de decisions, de raconter une coûtume reçûë dans un certain Païs des Indes, & fort propre à être mise en parallele avec ces Duels authorisez par les Loix. Cette coûtume consiste en ceci ; l’Accusateur & l’Accusé sont jettez dans la Riviere tous deux à la fois ; chacun d’eux fait tous ses efforts pour demeurer sous l’eau autant qu’il lui est possible, & celui qu’on en voit revenir le premier perd [77] sa cause ; nôtre aimable jeune homme ajouta a ce recit une agreable reflexion de l’Auteur où il a pris ce fait. Zitat/Motto► Si cette méthode de decider les Procez s’introduisoit dans nôtre Europe, les Avocats n’auroient qu’à se jetter dans l’eau la tête la premiere, après ceux, qui attendroient le gain de leur propres poumons, & non pas de ceux de ces Orateurs. ◀Zitat/Motto

Le plaisir que donna cette Loi Indienne à ces jeunes Filles ne fut pas capable de détourner leurs pensées des Lettres en question ; Elles opinerent toutes unanimement , que la cause de la querelle devoit avoir été une maitresse, & Cornelie nôtre aimable Heroïne de Roman avoit deja formé dans son esprit un Systême complet des armes des combatans, aussi bien que de leurs livrées & de leurs Devises ; Mais Myladi elle-même se contenta de me demander si ces Messieurs tristes victimes de l’honneur étoient mariez & s’ils avoient des Enfants.

Metatextualität► Pour leur donner sur cette affaire intéressante tous les éclaircissemens possibles, j’ai examiné tous mes papiers, & quoique je n’y aye pas decouvert la source de l’animosité de ces Duellistes je me suis par là mis en état de communi-[78]quer au Public un recit authentique du Combat. On le trouvera dans la Lettre suivante, écrite par le malheureux Vainqueur, à un homme de la Cour. La grandeur d’ame, qu’on trouvera dans toute la conduite des Combattans augmentera encore, dans les esprits sensez, la juste horreur que doit nous inspirer ce point d’honneur abominable qui arrache à l’Etat des Sujets si capables de lui servir de soûtien & d’ornement.◀Metatextualität

Relation faite par le Chevalier Eduard Sackville, touchant son Combat avec Mylord Bruce

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur,

Je ne saurois être insensible aux bruits injurieux, qu’on fait courir dans le monde, sur la conduite que j’ai tenuë, dans mon Combat funeste avec Mylord Bruce ; il n’y a que deux moyens de soûtenir sa réputation contre de pareilles calomnies, dont il est impossible de prouver directement la fausseté ; ce sont Serment & l’Epée ; on se sert du premier devant les Magistrats, & dans certains cas importans, je croi qu’on peut [79] encore l’employer, pour se justifier dans l’esprit d’un Ami, qu’on estime ; pour le second moyen je croi aussi qu’il est naturel d’en faire usage à l’égard de ceux, qui sont assez malins pour nous calomnier, & assez impudens pour soûtenir leurs calomnies. Pour vous, Monsieur, qui avez de l’estime pour moi, plûtôt par ce que vous m’aimez que parce que je la merite, vous me croirez bien sur ma parole ; rien ne m’est plus précieux, que cette estime dont vous m’honorez, & je serois au desespoir de la perdre ; permettez-moi donc de vous informer exactement de la vérité, & faites-moi la grace d’en instruire les autres, qui pourroient prêter l’oreille à des bruits, qui ne tendent qu’à détruire ma réputation, que vous savez m’être plus chere que la vie. Allgemeine Erzählung► Foi de Gentilhomme, la Relation, que je vais vous faire, ne contiendra rien, qui ne soit vrai de la derniere exactitude, & elle renfermera jusqu’aux moindres particularitez de ce triste évenement. Vous voyez d’abord ici le défi que Mylord m’envoya de Paris par un Cavalier Ecossois, qui me le fit tenir dans la Comté de Derby chez mon Beau-pere. Cette Lettre est suivie de ma Réponse, dont le même [80] Gentilhomme fut Porteur. Je vous envoye ma seconde Lettre, où je fais savoir à Mylord, le choix que j’ai fait du Lieu, & des Armes ; il la reçut de la main de mon Laquais, à qui j’avois fait prendre la Poste, dès que j’eus mis pied à terre à Rotterdam ; j’y ai joint le dernier Billet de mon Ennemi, dans lequel il reconnoît la noblesse de mon procedé avec lui ; j’ai cru devoir vous faire tenir ces differentes Lettres, qui vous mettent au fait de tout ce qui s’est passé entre le défunt & moi, jusqu’à ce que nous nous soyons rencontrez à Tergoes, Ville de Zelande, où je lui avois donné rendez-vous.

Dès qu’il y fut arrivé, avec un M. Crayford, Gentilhomme Anglois, un Chirurgien, & un seul Valet ; je lui envoyai mon second le Chevalier Heidon, pour lui dire, que desormais nous ne ferions rien que de concert, par rapport au lieu & aux conditions du Combat. Nous donnâmes là-dessus un plein-pouvoir à nos Seconds, qui convinrent ensemble, que nous irions à Anvers, & delà à Berg-op-Zoom ; près de cette Ville un Village sépare le Territoire des Etats, de celui de l’Archiduc, & c’est là que devoit être le Champ de Batail-[81]le, afin que le Vainqueur put se dérober au plus vîte à la Justice du Païs, en se retirant dans la Jurisdiction d’une Puissance non lézée. Il fut encore arrêté, qu’en cas qu’un des Combattans vint à broncher, ou à tomber, le Combat finiroit, & que celui, qui par ce malheur seroit mis à la discretion de son Ennemi reconnoîtroit, qu’il lui étoit redevable de la vie. Mais si l’Epée d’un de nous venoit à se casser ce qui ne pouvoit se faire, que par un pur hazard, il fut réglé, que l’autre n’en tireroit pas le moindre avantage, & que dans l’instant même nous nous raccommoderions ; ou bien que ce seroit à recommencer un autre jour à des conditions égales.

Nous approuvâmes l’un & l’autre ces Réglemens, & nous nous embarquâmes pour Anvers. J’avois envoyé mon Epée à Mylord, lors qu’il étoit à Paris, afin de l’appareiller ; mais la crainte de découvrir son dessein l’en avoit empêché, & il en apporta une avec lui de la même longueur, mais deux fois plus large ; mon Second y trouva à redire, & me conseilla d’en chercher une moi-même exactement pareille à la mienne, & de les envoyer toutes deux à mon [82] Ennemi, afin qu’il choisit. Je ne fis pas difficulté de me conformer à son sentiment ; il les alla porter lui-même à Mylord, qui trouva à propos de prendre la mienne, & qui dit en même tems qu’il se trouvoit si fort en arriére avec moi, que quelques goutes de mon sang ne lui suffiroient pas, & que par conséquent, il vouloit se battre sans Seconds. Je sai, lui dit-il, (ce sont ses propres paroles) Je sai, qu’un aussi digne Gentilhomme, que vous, ne me pourroit pas voir tranquillement pousser les choses, à l’égard de son meilleur Ami, aussi loin, que je le dois, pour satisfaire pleinement à mon honneur.

Le Chevalier Heydon lui répondit, que de pareilles intentions étoient sanguinaires, & plus dignes d’un Boucher que d’un Homme de naissance, qui doit se battre par un principe de gloire, & non pas par un motif de cruauté ; il ajoûta que ce procedé l’offensoit lui-même, qui étoit venu de si loin, pour me rendre les devoirs, qui sont ordinaires dans ces sortes d’occasions. Mais au lieu de répondre, Mylord ne fit que repeter ce qu’il avoit dit d’abord, ce qui porta mon Second à lui laisser l’épée qu’il avoit choisie, & à [83] me venir instruire du dessein de mon Ennemi. J’avouë que sa Résolution m’irrita extrêmement, non pas tant à cause d’elle-même, qu’à cause de la maniere odieuse dont il l’avoit exprimée ; j’avois déja dîné, & je ne me souviens point d’avoir mangé de ma vie de meilleur appétit ; vous savez que tous les Chirurgiens sont du sentiment, que les blessures sont beaucoup plus dangereuses quand l’Estomac est plein, que lors qu’on est à jeûn <sic>, cependant je priai mon Second d’aller dire à Mylord, que je voulois décider notre querelle dans le moment même, & que s’il le trouvoit bon nous monterions d’abord à cheval accompagnez de nos deux Chirurgiens, qui seroient sans armes. Il accepta le parti, & peu de tems après nous nous mîmes en marche, de maniere pourtant, qu’il y eut entre nous un espace d’environ deux cens pas. Après avoir fait ainsi à peu près une demi-lieuë, je ne fus pas le maitre de ma passion, qui ne voulut plus souffrir le moindre delai. J’étois dans une colere terrible de voir Mylord Bruce, si alteré de mon sang, & si sur du succès de son dessein sanguinaire, qui sembloit venir plûtôt d’un desir outré de vangeance, que d’un gé-[84]néreux amour pour sa réputation. Je le priai donc de mettre pied à terre, ce qu’il fit d’un air fort résolu ; nous entrâmes dans un Pré où nous avions de l’eau jusques par delà la cheville du pied & après avoir quitté nos habits nous commençâmes à nous charger. Nos Chirurgiens étoient à quelque distance de nous, conformement à nos ordres, & nous leur avions commandé sous peine de notre indignation de rester là, & de nous laisser faire ; nous étions très résolus, Dieu nous le pardonne, de nous dépêcher l’un l’autre, & d’employer tous nos efforts pour y réüssir. Je portai d’abord une botte à mon Ennemi, mais comme je ne l’avois pas allongée assez, j’en fus puni en recevant un bon coup dans le bras droit, dans le tems que je le retirois pour me remettre en garde.

Pour avoir ma revanche, j’avançai de nouveau sur mon Ennemi, mais je le manquai encore, & en rispostant il fut assez heureux pour me porter un coup dans la poitrine, & pour me la percer presque de part en part ; nous nous trouvâmes alors tellement sous les armes l’un de l’autre, qu’il nous fut impossible de nous en servir ; là-dessus [85] nous nous saisimes mutuellement, & nous lutames pendant quelque tems avec tout l’acharnement possible, pour nous disputer les deux choses les plus précieuses l’honneur & la vie. Pendant cette cette <sic> lute, je perdis à peu près un des doigts de la main droite, lequel ne pendoit qu’à une petite peau ; cependant il paroît à present entiérement remis, & je ne desespére point d’être un jour en état de m’en pouvoir servir. Nous trouvant à la fin tous deux presque également hors d’haleine, nous nous fimes quelques propositions de lâcher nos épées ; mais quand l’amitié est éteinte la confidence ne sauroit subsister, & la question étoit qui lâcheroit prise le premier, ce que nous ne voulumes faire ni l’un ni l’autre ; là-dessus nous commençâmes à faire de nouveaux efforts, & enfin mettant en usage tout ce qui me restoit de force je lui arrachai mon épée par un tour de main ; je la lui portai d’abord à la gorge, en restant toûjours maître de la sienne, & je lui demandai, s’il vouloit me demander la vie, ou me rendre les armes ; mais malgré ce danger pressant, il le refusa avec beaucoup de magnanimité. J’avois trois blessures dans le corps, & [86] je sentois que je commençois à m’affoiblir par la grande perte de mon sang ; je voyois d’ailleurs qu’il persistoit dans son opiniâtre générosité de ne se pas reconnoître pour vaincu, & le triste état où je me voyois, me rappelloit sa cruelle résolution de ne se pas contenter à moins que de m’arracher la vie. Tous ces motifs réunis me firent porter la pointe de mon épée vers son cœur, mais je manquai mon but, parce qu’il fit en même tems un mouvement pour éviter le coup. Cependant je lui passai mon épée au travers du corps, & l’ayant retirée à moi, je le perçai une seconde fois de part en part ; c’est alors qu’il s’écria ; ah je suis mort ; & il accompagna ces paroles, d’un dernier effort pour me saisir, & pour me jetter à terre, mais il étoit trop foible pour en venir à bout, & bien-tôt après je le mis sur le dos lui-même ; le tenant ainsi sous moi, je lui proposai de nouveau de me demander la vie ; mais ne voulant pas la conserver à ce prix, il me répondit encore avec intrépidité, qu’il la méprisoit ; je vous avouë, Monsieur, que je trouvois dans cette réponse tant de grandeur d’ame, que je n’eus pas le cœur de lui faire quelque nouvelle vio-[87]lence, je me contentai seulement de le tenir à terre, jusqu’à ce que son Chirurgien me cria, qu’il alloit expirer dans l’instant, si ses playes n’étoient bandées ; je lui demandai alors s’il souhaitoit que son Chirurgien approchât ; il y consentit, & je voulus m’en aller, sans avoir la moindre envie de lui prendre son épée ; persuadé qu’il y a de l’infamie, à dérober de ses armes un Ennemi mort, car je le prenois pour tel.

L’Affaire étant finie, je fis quelque pas vers mon Chirurgien, mais la perte de mon sang me fit tomber entre ses bras ; après y avoir resté quelque tems immobile, je perdis connoissance, & en même tems je crus perdre la vie ; mais quelques liqueurs fortes me firent revenir bien-tôt à moi ; c’est alors que je fus exposé à un nouveau danger ; dans le tems qu’on y songeoit le moins, le Chirurgien de Mylord vint sur moi avec l’épée de son Maître, & si mon Chirurgien n’avoit saisi la mienne, pour me défendre, j’aurois perdu la vie par une main si vile. Quoi que mon généreux Ennemi nageât dans son sang, & qu’à chaque instant il attendît la mort, il ne regarda pas cette action d’un œil tranquille ; il soûtint la noblesse de tout [88] son procédé, & d’une voix pleine d’indignation il cria à cet Assassin : Arrête-toi, Maraut. Voilà tout ce qu’il m’est possible de vous dire sur cette funeste affaire ; je vous proteste par tout ce qu’il y a de plus sacré, que rien au monde n’est plus exactement vrai que cette Relation, que je vous conjure de faire tenir avec l’incluse à Mylord le Grand-Chambellan. ◀Allgemeine Erzählung

Je suis, &c.

Eduard Sackville. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1