Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours CVII.", in: Le Mentor moderne, Vol.3\107 (1723), S. 28-37, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4366 [aufgerufen am: ].


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Discours CVII.

Zitat/Motto► Animasque in vulnere ponunt.

Virg.

Ils risquent leur ame, en hazardant leur vie. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► La colere produit de si funestes desordres dans les cœurs, qui lui donnent entrée, qu’on ne sauroit qu’appeller malheureux ceux, qui sont nez d'un temperamment impetueux & colerique. On peut définir la colere un desir de vengeance subit & passager. La simple apparence d’un affront, ou d’une injure, allume tout d’un coup, dans ces Gens à tête chaude, un desir vif, & presque irresistible de punir sur le champ l’Offenseur réel, ou imaginaire ; au lieu qu’un homme froid & tranquille, lors qu’il se croit traité indignement sait attendre l’occasion favorable de rendre à son ennemi affront pour affront, ou douleur pour douleur.

[29] C’est ainsi qu’il arrive que l’homme colerique, qui se livre aveuglement à sa passion ne proportionne point la punition à l’offense, & que l'homme froid & tranquille se donnant le loisir de peser un affront étouffe la vengeance dans son cœur, ou ne le punit, que d’une maniere moderée.

Les petits esprits pourtant ont une opinion avantageuse des personnes vives & promptes parce que dès que l’orage de leur fureur est passée, elles font voir d'ordinaire un repentir sincere & douloureux de leur violence ; ce calme qui succede à l’orage est prix pour le caractere d’un bon cœur ; mais j'ai bien de la peine à être de ce sentiment. L’extravagance d’un tel homme est l’effet naturel d’une passion, qu’il ne se met point en peine de moderer, & la tranquillité qui succede à cette Phrenesie, est un effet tout aussi naturel d’un épuisement d’esprits causé par leur violente agitation. Quel gré peut-on lui savoir d’être fatigué par sa propre fureur, & d’en revenir parce qu’il n’a pas la force de la soutenir plus long-tems ? Cependant les Gens de ce malheureux naturel sont plus sujets, que tout autre, à pretendre que leurs amis supportent leur [30] foiblesse ; mais leurs Amis sont en droit ce me semble de pretendre à leur tour, que ces furieux fassent tous leurs efforts, pour gagner quelque chose sur leur temperamment. Ils alléguent d’ordinaire, qu’ils s’échappent à eux-mêmes malgré eux, que leur violence est de peu de durée, & que dans le fond ils ne logent pas dans leur cœur la moindre malice. Ces excuses sont bonnes pour un Dogue, ou pour un Taureau ; mais elle me paroissent peu propres à nous reconcilier avec les saillies brutales d’un être soi-disant raisonnable. Comment peut-il prétendre que moi, qui ne dépens de lui en aucune maniere, je m’expose à son commerce, dans le tems qu’il n’est pas assez maitre de sa bile échauffée, pour ne me point enfoncer un poignard dans le sein, pour une offense imaginaire ! Me rendra-t-il la vie ou la santé en se repentant de sa fureur, & dois-je m’y hazarder, parce que dans le tems que sa Phrénesie le saisit, il se dépêche a <sic> faire une mauvaise action ? Dois-je lui pardonner d’avance par ce <sic> que si jamais il me rend malheureux, il le fera le plus vite qu’il lui sera possible & que le moment après il en sera au désespoir ? Un Homme de cette humeur ne peut [31] qu’être craint des honnêtes Gens ; s’il merite leur compassion, il est certain qu’il est indigne de leur tendresse.

Qu’on ne s’imagine point, que je songe ici à faire l’éloge d'une malignité lente & posée, qui ne se donne l’essor qu’après une mûre deliberation ? Ce n’est point là mon but ; je veux seulement prouver, que, toutes choses égales, les Gens tranquilles & moderez sont d’un plus aimable caractere, que les Gens vifs, prompts, & inconsiderez. Si les premiers font un mauvais usage de l’heureux talent que Dieu leur a donné, ils sont plus odieux que les personnes coleriques, dans le même degré, que le Demon est plus détestable qu’une bête féroce.

Il est difficile de dire quel de ces deux caracteres rend un homme plus malheureux par rapport à lui-même, & plus dangereux par rapport à ceux, qui le frequentent. L’homme colerique est impetueux, & doux, par saillies ; sa vie est partagée entre le crime, & le repentir, tantôt il est tout orage, tantôt tout calme, tout serenité. L’autre est agité par des troubles moins vifs, mais plus durables ; l’Esprit de vengeance ne le déchire pas ; mais il le ronge [32] peu à peu ; il fait toujours un tems sombre dans son ame, c’est un homme vil & lache, comme celui que j'ai caractérisé tantôt est une brute généreuse. S’il faut déplorer le malheur d’un homme, qui est capable de faire dans un seul instant une action, qui rependra l’amertume sur le reste de sa vie, que penserons nous du triste état d’un être raisonnable, qui bâtit lentement & solidement le Systême de sa détestable felicité sur le malheur qu’il veut attirer à son prochain ? Une guerre perpetuelle ravage son cœur, qui en est le triste champ de batailles ; son ame est toujours remplie de noirs stratagemes, d’infames projets, de vœux inhumains. Un Serpent entortillé, qui attend derriere un haye un Voyageur à qui il prepare une mort subite est un tableau fidelle d'un traitre si artificieux & si impénétrable. A quel ennemi aimeroit-on le mieux avoir à faire, à celui qui dans sa rage nous plongera un poignard dans le sein ? Ou à celui, qui nous donnera un poison subtil & lent, mais aussi certainement meurtrier, qu’un coup de stilet ? J’en laisse la décision à mes Lecteurs.

Il y a encore une troisiéme sorte de vengeance qui est une espece de composé [33] des deux autres. Elle est l’effet de l’honneur mal raisonné, qui n'anime que trop souvent une ame généreuse. Des personnes bien élevées, quelque penchant que la Nature leur ait donné pour l’emportement, savent reprimer la fougue de leur passion, quand ils se croyent offensez, & remettre la vangeance à des tems convenables. Ils méditent un Duel, dans lequel ils prétendent laver dans le sang d’un ennemi, l’affront qu'ils croyent en avoir reçu ; cette maniére de finir une querelle paroit aux Gens d’honneur si noble & si généreuse, & nos Loix ont à cet égard si peu de rigueur, que nous verrons de jour en jour croitre, par cette malheureuse fantaisie, le nombre de Veuves, d’Orphelins, & s’il est permis de le dire, d’illustres scelerats. Rien ne seroit plus salutaire pour la Patrie, rien de plus glorieux pour ceux, qui la gouvernent, que de trouver de sûrs moyens pour réformer un abus si funeste. De toutes les Medailles, qu’on a frappées, à l’honneur d’un Monarque voisin, il n’y en a point qui lui assure une reputation plus vraye & plus durable, que celle où l’on communique à la posterité l’heureux succès de ses Edits contre les Duels.

[34] Metatextualität► Ce qui m’a engagé à traiter ce sujet ce sont les Lettres suivantes, de l’autenticité desquelles je puis assurer mes Lecteurs. Deux Familles illustres de la Nation y sont intéressées ; mais le crime de leurs Parens est jusqu’ici trop bien établi dans le titre d’action glorieuse, que je puis en renouveller hardiment le souvenir, sans que mon procedé ait besoin d'Apologie. Il y a dans la vengeance, dont il s'agit ici, une certaine malheureuse dignité, il y a un certain dessein de se couper la gorge froidement & prudemment menagé ; quand on considere que l’honneur en est la source, cette action toute cruelle qu’elle est ne peut qu’inspirer autant de compassion, que d’horreur. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► A Monsieur Sackville

J’entends en France où je me trouve à présent, que vous vous donnez les airs de publier votre gloire dans le monde au dépens de la mienne. Souvenez vous, qu’en vous donnant la main à notre derniere entrevuë, je vous dis, que je reservois mon cœur à une reconciliation plus sincere. Faites voir à présent qu’autrefois mon amitié pour vous ne me trompoit pas, quand je [35] vous crus un des braves Cavaliers de la Nation. Venez me donner la satisfaction que vous devez à mon honneur ; pour vous y engager, je n’ai que faire de vous rappeler dans l’esprit ce que vous devez à vôtre Naissance, & à la gloire de vôtre Patrie. Vous avez eu le courage de m’offenser, & je ne doute point que vous n’ayez celui de m’en faire raison ; je vous laisse le choix du tems, du lieu, & des armes ; satisfaites au plus vîte à l’impatience où je suis de me vanger, & de rectifier dans l’esprit des hommes, les idées qu’ils peuvent avoir de vôtre mérite & du mien.

Eduard Bruce. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Ebene 3► Brief/Leserbrief► A Monsieur le Baron de Kinloff

Je me pique d’être fort éloigné de chercher querelle à qui que ce soit ; mais je serai toûjours prêt à tenir tête à ceux qui voudront éprouver ma valeur par des voyes aussi nobles & aussi généreuses, que celle que vous me proposez. Vous en serez témoin vous-même. Dans un mois d’ici vous saurez le choix que j’aurai fait du tems, des armes, & du lieu, où vous voudrez bien vous [36] laisser conduire par celui qui vous en informera de ma part. C’est là que vous me trouverez disposé à vous donner toute la satisfaction que vôtre honneur peut exiger de moi. Soyez seulement aussi discret, que vous paroissez porté à la vangeance.

Eduard Sackville. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Ebene 3► Brief/Leserbrief► A Monsieur le Baron de Kinloff

Je me trouve à Tergoes, Ville de Zélande, où je suis prêt à vous donner toute la satisfaction, que vôtre épée pourra m’arracher ; j’ai pour mon Second un digne Gentilhomme, Chevalier en rang. Je ne veux pas fixer le jour de vôtre arrivée ici, mais je vous prie seulement de vous hâter, autant que vôtre honneur offensé, & la crainte de voir nôtre dessein découvert, doivent vous y porter. Je vous attendrai ici de pied ferme.

Ed. Sackville.

A Tergoes, ce 10 d’Août 1613.

[37] Ebene 3► Brief/Leserbrief► A Monsieur Sackville

Je viens de recevoir vôtre Lettre, & j’avouë de bon cœur, que vôtre procédé est des plus nobles. Je parts dans le moment, pour vous aller joindre.

Ed. Bruce. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1