Le Spectateur français ou Journal des Mœurs: No IV.

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Lettre.

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Carta/Carta ao editor

M. le Spectateur, Je viens de lire une de vos Feuilles, dans laquelle vous déplorez la décadence de la Peinture. Vous l’attribuez entièrement aux Peintres ; je crois que cette accusation n’est juste qu’à moitié. Le Public, le goût du siècle, la rareté des Amateurs y contribuent au moins autant qu’eux. Il est vrai que les Peintres ont peut-être à se reprocher de ne pas donner à leurs études, le temps & l’attention qu’exige leur Art. Ils négligent une infinité de connoissances, sans lesquelles il est comme impossible d’atteindre à la perfection. Telle est celle de l’Histoire, pour le Peintre qui travaille dans ce genre. Un Peintre qui a choisi son sujet, s’imagine qu’il lui suffit d’en avoir lû dans le meilleur Auteur les détails & les circonstances ; mais s’il ne connoît ni les mœurs, ni les usages du Pays où est la scène, ni le climat, ni le caractère national ; quelque connoissance qu’il ait d’ailleurs des caractères particuliers de ses personnages, quelque énergie qu’il mette dans l’expression des passions, quelque étude qu’il ait faite de la nature, il s’expose à commettre mille fautes contre le costume, il craint d’errer à chaque pas ; & sa composition qui pourroit être abondante & majestueuse, est stérile, maigre & petite. Mais en s’assujétissant à la plus exacte fidélité de l’Histoire, il pourroit n’être qu’un Peintre froid & sans génie ; le meilleur moyen d’élever son ame, & d’exciter son imagination, c’est de se familiariser avec les Poëtes anciens & modernes. La Poésie & la Peinture ne sont, pour ainsi dire, que le même Art. Pourquoi donc y a-t-il si peu de liaison entre l’étude de ces deux Arts ? Pourquoi les Peintres s’appliquent-ils si peu à étudier les grands Poëtes ? Pourquoi les Poëtes, à leur tour, négligent-ils les études & les connoissances des Peintres ? La plupart des Poëtes saisissent de cet Art quelques termes qu’ils appliquent mal, & dont ils se servent à contre-sens, & de manière à faire rire les connoisseurs. D’un autre côté les Peintres qui ignorent les ressources dont les Poëtes seroient pour eux, sont déconcertés dès qu’il est question de rendre une idée poétique. Il y a une nature particulière pour les Dieux, les demi-Dieux & les Héros ; où en trouver le modèle, si ce n’est dans les Poëtes ? Ce n’est pas que le Peintre ne puisse le trouver dans son génie. Rubens eut cet avantage. Mais dans la composition & le coloris, quel Peintre peut s’égaler à Rubens ? Sans la lecture des Poëtes, le Peintre traitera l’allégorie d’une manière obscure & inintelligible. Le paysagiste même trouvera dans Théocrite & Virgile cette volupté pure, cet abandon, cette simplicité de la vie pastorale & champêtre. Car ce n’est pas assez pour le Peintre de rendre des paysages arides ou rians, des ruisseaux, des prés, des vallons, des bocages, des rochers escarpés, des volcans, des précipices, des torrens, des pleines incultes ou couvertes de moissons, il faut animer tous ces objets, & leur donner pour ainsi dire la vie. Au Peintre qu’inspire le génie, la lecture des Poëtes suffit pour lui faire naître mille idées & pour enflammer son imagination ; mais celui qui n’a que du talent & du goût ne sauroit assez les méditer. Il suffit de voir les tableaux de Rubens, pour s’appercevoir qu’il connoissoit Homère, & que souvent il l’a égalé. Théocrite & Virgile semblent avoir formé Vatteau. L’Historien doit être simple dans ses narrations, exacte & précis dans ses descriptions ; mais le Peintre d’histoire a besoin du secours de la Poésie, parce que, comme elle, il doit saisir la nature dans ses moindres détails, & faire tout concourir à l’effet & à la vérité. Une épithète suffit à Homère pour tracer un tableau ; un Peintre qui a du génie, saisit dans toute son énergie le trait d’Homère & se l’approprie. L’étude de la morale n’est point inutile au Peintre ; c’est dans cette science qu’il trouvera le véritable caractère des passions. J’aurois encore bien des négligences à reprocher aux Peintres ; mais il faut convenir aussi qu’ils n’ont jamais eu tant d’obstacles à surmonter. Un des plus grands est le défaut de modèles. J’en distingue de deux genres. Les premiers sont les tableaux & les statues des plus grands Artistes ; les seconds sont les modèles vivans. Les Poëtes, les Orateurs, les Historiens, sans sortir de leur cabinet, peuvent étudier les chefs d’œuvres des anciens & des modernes ; une bibliothèque peu nombreuse peut les rassembler tous. Les Peintres sont obligés d’aller chercher les Ouvrages des Grands Maîtres hors de leurs <sic> patrie, & dans mille cabinets particuliers. L’Italie est le pays qui possède le plus grand nombre de trésors de l’antiquité. Paris rassemble assez de statues antiques & de tableaux du plus grand prix, pour former un Peintre & un Sculpteur. Mais pour étudier ces tableaux & ces statues, il en coûte aux jeunes Artistes des soins infinis, & souvent des peines inutiles. Car ils peuvent en voir quelques-uns au Louvre, au Luxembourg, au Palais Royal & ailleurs ; mais que de trésors cachés dans les cabinets & dans les jardins des particuliers ! le magasin de Versailles en recèle une quantité prodigieuse, qu’on en voit qu’avec des permissions particulières. Si les cabinets étoient ouverts aux Artistes ; si, comme on l’avoit projeté, les tableaux de la Couronne étoient exposés publiquement dans les Galeries du Louvre, les Élèves les étudieroient, & à force de les voir, ils arriveroient presque tout formés à Rome. Ils connoîtroient les différentes manières des grands Peintres, leurs beautés, leurs défauts : ils n’auroient presque rien à faire pour arriver à la perfection. Un amateur qui recèle un beau tableau, commet une double injustice. Il ôte aux jeunes gens les moyens de s’instruire, & prive l’Auteur de la gloire pour laquelle il a travaillé. Il y a des tableaux qui ne seront jamais connus de la plupart des Curieux, que par des estampes souvent infidèles, & qui, quelque belles qu’on les suppose, ne rendent que l’à-peu-près des originaux. L’étude de l’antique est le plus sûr moyen d’arriver à la perfection ; mais comment les anciens y sont-ils parvenus eux-mêmes ? C’est par la facilité qu’ils avoient d’étudier la nature. La beauté étoit presque toujours sous leurs yeux. Les plus belles femmes de tous les états ne rougissoient point de servir de modèles aux Peintres & aux Sculpteurs. Les Grecques étoient généralement belles, & les hommes offroient à l’œil de l’Artiste les plus belles proportions. Puisque nos mœurs rendent les modèles vivans plus rares, puisque les modèles sont moins beaux, puisqu’en un mot il est si difficile aux Peintres & aux Sculpteurs de faire un beaux choix de la nature, il est pour eux d’une indispensable nécessité de recourir aux statues antiques ; mais nous en avons peu en France, & le peu que nous en avons est caché aux yeux de l’amateur. Une des grandes causes de la décadence de la Peinture dans ce siècle, est la disette d’amateurs. Ils étoient en très-grand nombre sous le règne de Louis XIV ; & le nombre prodigieux de chef-d’œuvres qui parurent sous ce règne, étoit à peine suffisant pour satisfaire leur avide curiosité. Nos Temples furent ornés de Peintures admirables, de superbes statues. Louis XIV excitoit les Artistes & les récompensoit ; son goût pour les Arts devint le goût général ; pour lui plaire chacun se piquoit d’être connoisseur ; & comme il y en avoit beaucoup de véritables, les faux connoisseurs n’osoient pas trop se hasarder. La Peinture & la Sculpture étant les plus beaux ornemens des Maisons Royales, les Grands en ornèrent leurs Palais, les Seigneurs leurs Hôtels, & le Bourgois aisé sa salle de compagnie. Mais la perfection où furent ensuite portées les glaces & les tapisseries des Gobelins, fit moins rechercher les tableaux, on leur substitua d’abord les tapisseries ; les tableaux furent bannis de dessus les cheminées, pour y mettre des glaces. Des bougies répétées dans cette glace, firent imaginer d’en mettre une autre vis-à-vis, pour que les lumières se multipliassent en se réfléchissant d’une glace à l’autre ; ce coup d’œil parut brillant à la frivolité Françoise : on mit des glaces par-tout ; on se débarrassa des tapisseries, qui, faites d’après les meilleurs tableaux, & sur les dessins des plus grands Maîtres, conservoient encore le goût de la Peinture : on leur substitua des tentures de damas encadrées avec de belles baguettes dorées ; au damas succédèrent les boiseries, les vernis, les Perses & les Indiennes : ces Indiennes sont remplacées aujourd’hui par du papier, à la place duquel je ne sais ce qu’on mettra sur les murs. Ce luxe extravagant eut pour prétexte la cherté des tableaux, comme si ces choses, par leur peu de durée & de solidité, n’étoient pas cent fois plus ruineuses que des peintures qui se conservent plusieurs siècles. L’absence des tableaux dans les appartemens, eut le double inconvénient de rendre le séjour des Grands & des personnes aisées, tristes & monotones, & de faire perdre peu à peu le goût des tableaux relégués dans les cabinets des Amateurs. Très-peu de personnes font peindre, & ceux qui occupent les Artistes ne les emploient qu’à de petits sujets de fantaisie. Qui est-ce qui veut des tableaux d’histoire ? Qu’en faire quand on n’a pas une galerie ? Vous voyez, Monsieur, que tout concourt au découragement des Artistes, & à la décadence de l’Art, & que ce n’est pas tout-à-fait la faute des Peintres ; cependant leurs tableaux sont peut-être plus chers que ne l’étoient au siècle dernier les chef-d’œuvres du <sic> Poussin. On fait que ce sublime & modeste Artiste écrivoit toujours sur la toile le prix de son tableau, que ce prix étoit très-modique, & que si l’acheteur y ajoutoit, Poussin renvoyoit toujours ce qu’on avoit mis au-dessus du prix qu’il avoit fixé. Mais que prouve la cherté de nos Peintres ? Qu’ils sont peu occupés, & qu’il faut que l’ouvrage qu’ils font les indemnise de celui qu’ils ne font point. Soyez assuré que si le goût des Arts se réveilloit, nos Peintres redeviendroient ce qu’ils ont été dans le siècle dernier. L’émulation excite les esprits & développe le génie ; l’insensibilité du Public pour les beautés de l’Art, jette les Artistes dans le découragement. En deux mots voilà l’histoire du dernier siècle, & celle du siècle où nous vivons. J’ai l’honneur d’être, &c.

Lettre

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Carta/Carta ao editor

Au Spectateur. On vient de me dire, Monsieur, qu’occupé d’affaires plus importantes, vous renonciez à vos feuilles. J’en suis fâché. J’aimois assez votre manière d’appliquer le masque sur le front de la vérité. J’aurois voulu seulement que l’humeur que vous témoignez trop constamment contre la perversité des mœurs, eût été quelquefois tempérée par l’éloge des honnêtes gens. Vous avez peint nos ridicules, critiqué nos défauts, blâmé nos vices, mais vous avez bien rarement loué nos vertus, comme si notre siècle en étoit entièrement dépourvu. J’ai un bon répertoire d’actions généreuses, que je me propose de publier un jour. En attendant, voici l’extrait de quelques réflexions toutes à l’avantage de notre siècle, écrites il y a quelque temps par un de mes amis, qui me rendoit compte de sa manière de penser sur les grands & sur le peuple ; j’en supprime une foule d’anecdotes auxquelles il a donné peut-être trop de valeur.

Extrait d’une Lettre de M. Mingard.

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Narração geral

« Je dînois jeudi avec l’Abbé de * * * chez un homme d’esprit, mais inquiet & fâcheux dans son humeur : rien n’alloit à son gré : il trouvoit chaque mets détestable, sa maîtresse laide, son vin d’un déboire affreux ; il grondoit ses gens, & toujours mal à propos. L’Abbé ne pouvant plus y tenir, lui demanda à qui il en avoit. = A qui ? à toute la terre, lui répondit-il, en nous conduisant dans son cabinet : vous savez l’objet qui m’occupe depuis long-temps. M. le Duc de * * * a paru s’y intéresser ; il m’en a toujours parlé d’une manière à me faire tout attendre de sa protection, & jamais encore je n’en ai pu obtenir une lettre satisfaisante. Depuis trois mois qu’au lieu de l’importuner de mes visites, je suis avisé de lui écrire, voilà notre correspondance. Jugez si c’est là le ton d’un homme qui prend part à ce qui nous touche. Voilà les Grands ; tête-à-tête ils sont charmans, prêts à tout entreprendre pour vous : faut-il agir ? ils sont de glace. Vous écrivent-ils ? leur fierté reprend le dessus, ils craignent de se compromettre. Les paroles s’envolent ; mais les écrits restent ; ce seroient des témoignages contre eux. Après avoir parcouru les lettres & les réponses. Vos lettres sont trop flatteuses, lui dit l’Abbé. Les Grands accoutumés à ce jargon de flatterie, laissent à leurs Secrétaires le soin d’échanger cette fausse monnoie. = Mais le ton de ces Lettres ? = N’est ni affectueux ni sincère ; & il l’a apprécié ce qu’il vaut. Les réponses sont du Secrétaire, qui fait consister la dignité de son Maître, dans le ton impérieux & peu honnête qu’il lui fait prendre. Ainsi les fautes que nous attribuons aux Grands, ne sont presque toujours que celles de leurs subalternes, auxquels ils accorddent une confiance aveugle. Comparez les billets écrits de la main du Duc, aux lettres du Secrétaire : observez dans les uns la politesse, l’aménité, la cordialité même, & toujours cette expression délicate d’un protecteur qui estime son protégé. = Moi, je n’y vois rien de tout cela, & vos observations ne me feront point changer d’avis sur le compte des Grands, que j’ai connus trop tard. Je tiens que leur hauteur est aussi ridicule, que la grossièreté du peuple est insupportable ; & si j’avois à choisir, je ne sais si la préférence seroit pour les premiers. = Et moi, Monsieur, je vous déclare qu’il m’est aussi impossible de voir sans indignation, la morgue avec laquelle on traite le peuple, que d’entendre sans ennui, les vaines déclamations qu’on fait contre les Grands. Il survint du monde & nous nous séparâmes.
Cet entretien me rappela cette vérité de M. de Buffon :

Citação/Lema

Nous sommes presque toujours au-dessus ou au-dessous de ceux que nous avons à célébrer ; néanmoins il faut être de niveau pour se bien connoître.
Notre humilité avec les Grands, notre orgueil avec le Peuple, nous empêchent également d’élever & d’abaisser nos regards pour rencontrer l’humanité. Irrité des distinctions, on voudroit, au gré de l’envie, avilir les Grands, tandis qu’avec la même légèreté on insulte au Peuple par le mépris. Ainsi on hait le Grand qui nous dédaigne, & l’on dédaigne le Peuple qui nous haît. Forcé de se concentrer en lui-même, le Grand s’indigne de ce que jamais on ne lui montre cettre franchise ouverte qui inspire la confiance, & cette simplicité aimable qui excite la familiarité. Le Peuple nous ferme son cœur, révolté par la supériorité dont on use sans cesse avec lui : l’homme reste donc toujours caché ; & lorsqu’il se montre dans l’une ou l’autre de ces deux classes, on s’interdit le plaisir de le considérer. On a la folle prétention d’être exclusivement homme, pour se réserver toujours l’inutile & jalouse malignité de fronder les Grands, & le droit injuste de se mettre, par excellence, au-dessus du Peuple ; & à cet égard, telle est l’absurdité de notre aveuglement, que nous sommes seuls à n’être pas hommes. Chez le Peuple, la nature dans toute sa candeur ; chez les Grands, l’honneur, & ce projet si louable de perpétuer un nom sans reproche, & déjà fameux, sont les ressorts qui donnent de l’activité à ces deux classes. Le cœur a peu d’énergie dans les ordres mitoyens : on n’en trouve que chez le guerrier & chez l’homme de lettres, parce que l’un & l’autre sont également excités par l’amour de la gloire. Il n’y a que ce sentiment & celui de l’humanité qui puissent, avec un caractère de noblesse, communiquer un mouvement honnête aux passions. Tout est étouffé par les conventions dans les rangs intermédiaires. Si l’on y voit peu de grands crimes, on n’y rencontre que de foibles vertus. L’intérêt pécuniaire en est le grand mobile. On lui sacrifie tout, & l’intérêt n’opère jamais de grandes choses. Il en est peut-être parmi les Grands, qui, sans desirs comme sans jouissances, indifférens à l’honneur, insensibles aux plaisirs, sont aveugles & sourds aux charmes des talens ; qui d’un cœur avide & desséché, ne sauroient arracher une larme pour la confondre avec celle des malheureux . . . . Sybarites inutiles, ne sont-ils pas assez punis par l’insipidité d’une existence à peine végétative ? Mais, dans l’espace immense qui sépare les Grands d’avec le Peuple, la nature n’a-t-elle pas ses automates ? N’est-ce pas dans cet ordre intermédiaire qu’on trouve celui qui, sans croire même à la vertu, ne conçoit pas comment il est possible que l’homme de génie s’occupe du bonheur public & chante l’humanité, si ce n’est sur la table de Seneque avec la lyre d’Amphion ? On y trouvera celui qui, sans descendre du siége de son opulence, se révolte à l’aspect d’un ancien ami qui l’implore, & qui fermant l’oreille au récit de ses revers, envoye un Gentilhomme au mousquet des Colonies, ou à la pioche des travaux publics, pour avoir du pain. On y rencontrera cet Ecclésiastique doucereux, qui, pouvant être médiateur entre un opprimé & sa famille injuste, n’offre des soulagemens qu’à titre d’aumône, à l’infortuné qu’il pourroit tirer d’oppression. C’est-là qu’on trouve, nageant dans le luxe, étalant son faste sous ses lambris étincelans & dans ses jardins, où, à prix d’or, il contrecarre la nature & les saisons, l’homme insolent, qui préférant les primeurs insipides, à remplir des obligations que toutes les Loix lui imposent, est assez atroce pour rendre odieux & pour accabler des traits de la calomnie, ceux même auxquels il doit sa fortune. Chez les Grands, la bienfaisance n’est point une vertu, mais seulement une jouissance, dont la privation seroit un malheur pour eux ; j’ose même comparer un Grand sans bienfaisance, à ces plantes parasites qu’il faut se hâter d’arracher. Elles font languir toutes les cultures sans procurer aucune substance utile. Le peuple ne regarde point la bienfaisance qu’il exerce comme une vertu, lorsqu’il n’y sacrifie point son nécessaire. Je n’appelle point Grands ces êtres élevés aux honneurs & à la fortune, par la bassesse & la cupidité, par la fourberie & par l’intrigue. Je n’appelle point Peuple l’Ouvrier, parce qu’introduit chez d’honnêtes citoyens, il peut y voir des scènes de sentiment, en état de développer ou de donner du ressort aux siens ; c’est par-là qu’avec le Marchand & l’Artisan il tient aux classes moyennes. J’appelle Grands, les gens de la Cour, nés pour la Cour, avec une fortune propre à y soutenir continuellement leur rang, indépendamment des places & de la faveur, & dont les enfans, comme les pères, ont la même destinée. J’appelle Peuple, l’homme de la dernière classe, supportant les travaux les plus pénibles, né sans état, grandi sans éducation, tels que l’homme des ports, les gens de la halle, revendeurs de comestibles, &c. Dans ces deux classes je saurai toujours trouver l’humanité, & y ramasser assez de faits pour la rendre tout à la fois plus glorieuse, plus touchante, plus honorée. Quant à présent, je me borne aux suivans :

Retrato alheio

C’étoit un Grand. Cet homme sensible, qui, allant à Versailles, voit au Cours un Soldat qui conduisoit un très-beau chien. Ce Grand aimoit beaucoup ces animaux. Celui-ci le frappe par sa beauté. Il fait arrêter sa voiture, & appelle le Soldat ; combien, lui dit-il, veux-tu vendre ton chien ? Mais, Monsieur, répond en hésitant le maître, il n’est pas . . . Un Valet-de-pied le tire par derrière ; ne vois-tu pas, lui dit-il, que c’est Son Altesse Monseigneur le Duc de Bouillon, un Prince ? Il est bien à votre service, Monseigneur, reprend le Soldat. = Seras-tu content de quinze louis ? = Comme il vous plaira, Monseigneur. = Les voilà . . . mets ton chien dans ma chaise . . . Mais je crois que tu pleures. = Ah ! Monseigneur, comment voulez-vous que je me sépare sans peine de ce pauvre animal, que j’ai élevé, qui m’est si attaché ? = Ah ! reprends ton chien, mon ami, & ne pense pas que je veuille jamais satisfaire une fantaisie qui puisse coûter une larme à quelqu’un . . . Le Soldat enchanté, s’empresse de reprendre son chien, & de chercher dans sa poche les quinze louis qu’il a reçus ; mais il est bien plus étonné, lorsqu’un signe au postillon fait partir la chaise, & lui laisse le chien & l’or.

Retrato alheio

C’étoit un Grand, le Maréchal de Noailles qui daigna m’honorer de ses bontés, & m’en donner la preuve, par cette familiarité qu’il aimoit à porter dans la société. Un jour qu’il étoit question de conduite, d’état, d’étude, il s’adressa à moi à cause de mes vingt-un ans. As-tu, me dit-il, cinq doigts dans la main ? = Oui, M. le Maréchal, & les voilà. = Eh bien, il ne faut que cela & très-peu de mémoire, pour arriver à tout. Ecoute : ne t’égares point dans les labyrintes de la métaphysique, au sortir desquels tu ne seras pas plus avancé qu’à la fin d’un ménuet, qu’il faut toujours terminer comme on l’a commencé. Brûle tous tes livres, remplace-les par mon Catéchisme, le Catéchisme de ma maison. Il n’est que de cinq mots : Religion, honneur, santé, affaires, plaisirs. Avec cela, sans rien changer à l’ordre des doigts, on fait son chemin. on <sic> jouit de l’estime publique, comme de son existence, & l’on arrive en paix à son dernier moment . . . J’avouede <sic> bonne foi que si je n’eusse jamais interverti cet ordre, feu M. le Maréchal Noailles auroit été pour moi un bienfaiteur plus signalé que tous mes parens, mes maîtres & ces insipides censeurs dont le monde fourmille.
Portant sur tout un coup d’œil perçant, voulant tout voir par lui-même, ordonnant & dirigeant toutes les dispotions nécessaires pour repousser la descente d’un ennemi qui ne l’entreprend qu’avec des forces redoutables ; ce guerrier vainqueur à S. Cast, au plus fort du combat, parlant à Monsieur le Comte de la Tour d’Auvergne, recule trois pas pour donner passage à un boulet à ricochet, en le saluant : Monsieur, dit-il, un grand homme a dit (ce grand homme est Turenne, dont M. le Comte de d’Auvergne est le petit neveu) qu’un coup de canon valoit bien un coup de chapeau . . . N’est ce pas là le calme de Socrate, relevé des qualités brillantes d’Alcibiade ?

Exemplo

N’est-ce pas un Grand, ce Montmorency (M. le Prince de Tingry) qui ne doutant point du cœur de son Roi, l’estime assez & le croit assez homme, pour lui demander avec confiance, au bout de quatre jours, & dès qu’il le peut, la permission d’aller consoler, dans son exil, un illustre disgracié. Louis XV plus magnanime qu’Alexandre, loin de s’en irriter, est touché de retrouver dans sa Cour un autre Lysimaque, assez courageux pour donner à Calisthène les consolations de la reconnoissance, de l’estime & de l’amitié.
J’étois un soir à souper avec des gens de lettres de mon âge ; chacun citoit son anecdote de bienfaisance ; quelques une les prenoient dans les premiers rangs, d’autres parmi le peuple. La suivante parut belle à tous, & fort indécente à l’un des Abbés qui étoit de la partie, & qui sollicitoit un Bénéfice à la Cour.

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Exemplo

Marguerite Cressonnier, Harangère, pauvre & vivant de la revente de ses pommes, de ses choux & de ses harengs, âgée de 25 ans, à la fin de la campagne de 1759, apperçoit à l’entrée du marché aux poirées, M. D. G. vieux Chevalier de S. Louis, manchot d’un bras, ayant alors l’autre en écharpe des suites d’une blessure encore nouvelle, gémissant & se plaignant ; elle accourt à lui ; je voudrois bien pouvoir vous être utile, M. le Chevalier, lui dit-elle, vos blessures, je le vois, vous font cruellement souffrir. Disposez de moi. = Hélas, ma bonne femme, vous ne voyez que l <sic> moitié de mes maux. = Ah ! bon Dieu ! comment donc ? = Depuis que j’ai été blessé, je suis attaqué d’une rétention d’urine ; & ce qu’il y a d’affreux, c’est qu’á présent que je crois pouvoir être un peu soulagé, je ne sais où trouver mon Domestique qui me suivoit, & qui ne connoissant point Paris, se sera égaré en me perdant de vue. = Vous ne souffrirez pas long-temps, Monsieur le Chevalier, passez dans cette allée, & dites-moi seulement ce qu’il faut faire. Après que Marguerite eut prêté tous les secours dont M.G. avoit besoin, il la pria de prendre dans sa bourse tout ce qu’elle jugeroit à propos ; elle parut révoltée de cette proposition. Voyez, dit-elle, aux personnes qui s’étoient assemblées, ce Monsieur, qui croit que le service que je lui ai rendu peut se payer avec de l’argent. M.G. rougissoit encore deux ans après, en mourant, de l’insulte qu’il avoit faite à la vertu. »
Nous admirions tous la générosité de cette femme, lorsqu’un jeune homme qui n’avoit pas encore parlé, nous pria avec une modestie intéressante, d’écouter le trait qu’il avoit à raconter.

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Exemplo

« Un homme honnête & malheureux, nous dit-il, vivoit obscurément dans le Fauxbourg de S. Marceau ; sa délicatesse, malgré de grands talens, nuisit toujours à sa fortune. Chargé d’une nombreuse famille, il ne ressentoit que trop souvent avec elle les horreurs de la misère. Un jour que, dans sa désolation, il attendoit que l’on vînt enlever ses meubles pour les vendre sur la place, il entend sonner, frémit & se traîne en tremblant jusqu’à la porte. Il l’ouvre, ce n’étoit point l’Huissier ; mais un Dieu tutélaire, qui, d’abord pour le tranquilliser, déchire un billet de 750 liv. dont il est porteur ; puis exigeant qu’on ne lui réplique point, il demande s’il est vrai qu’il y ait Sentence pour les meubles. Informé qu’il y a Sentence, & que la condamnation est de 1500 liv. il assure qu’il va tout arranger ; fait promettre que l’on continuera à se fournir chez lui, comme si l’on avoit l’argent à la main, annonce un changement prochain de destinée, & part sans donner le temps de répondre, & de lui rendre grâces. En effet, les quittances de l’Huissier sont renvoyées le soir même, & le lendemain M. l’Archevêque de * * * se présente, dit au père qu’il a besoin de ses services ; & pour qu’il soit plus à portée, le Prélat l’engage à prendre, avec toute sa famille, un logement dans son Hôtel, ce qui s’effectue dans la semaine. M. L’Archevêque, assez noble pour se soustraire à la reconnoissance, ne put cependant point taire à la famille malheureuse, qu’elle lui a été indiquée & recommandée par le zèle & par les soins de celui qui a prévenu l’enlèvement des meubles. Cette famille honnête & infortunée est la mienne, Messieurs, & notre bienfaiteur est M. Louis Mabire, Boucher, rue des Bourguignons, fauxbourg S. Marceau. Né au sein de la pauvreté, cet homme respectable vint à Paris dès son enfance, pour y être Garçon Boucher. Par sa sagesse & son intelligence, il a fait une fortune considérable. Quoiqu’il se soit chargé de l’entretien de tous ses parens qu’il a appelés, nous ne sommes pas les seuls à le bénir. Adoré dans son quartier, peuplé des misérables, il les soulage, & chaque jour est marqué par de nouveau bienfaits.
Nous fûmes attendris par le récit de ce jeune homme, nous l’embrasâmes tous ; & si nous admirâmes la générosité de Mabire, nous ne donnâmes pas moins d’éloges à la sienne ; car les aveux de la reconnoissance honorent autant celui qui les fait, que le bienfaiteur même. »
Voilà, M. le Spectateur un morceau que je ne crois point étranger à vos Feuilles. Si par hasard vous veniez un jour à les reprendre, je vous promets des secours de ce genre en abondance. Je suis fâché de ne vous les avoir pas offerts plutôt. Tous les gens de bien auroient dû concourir au succès & au travail de votre Ouvrage, il auroit pu devenir un dépôt précieux. C’étoit le seul Journal de morale ; mais dans la décadence des mœurs, les Romains aimoient mieux aller au Cirque, repaître leurs yeux des combats d’athlètes & de bêtes féroces, que de s’occuper de la vertu, comme au temps de la République. Nous n’avons ni Cirque ni Gladiateurs ; mais les querelles indécentes des Gens de lettres, les libelles atroces qu’ils publient les uns contre les autres, leurs diffamations mutuelles, font les délices de leurs Lecteurs, qui s’embarrassent peu de votre morale. J’ai l’honneur d’être, &c.

Réflexions.

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L’État actuel de la République des Lettres, paroîtra fort singulier, lorsqu’après quelques siècles de barbarie, le siècle de lumières reviendra. Tout le monde fait qu’après le siècle d’Auguste, vint celui de la Philosophie & du bel esprit. Nous avons vu les mêmes choses ; mais ce qu’on ne vit point lors de la décadence du goût chez les Romains, c’est cette manie de Journaux qui, comme une épidémie, s’est emparée des Gens de Lettres. Le Lecteur le plus intrépide auroit bien de la peine à les parcourir tous. Les Écrivains qui ont le plus déclamé contre ce genre, sont précisément ceux qui l’adoptent avec le plus de fureur. Ceux qui se sont acquis de la réputation par leurs ouvrages, s’érigent en Journalistes ; il est vrai qu’ils ne renoncent point à leurs premières occupations. Il y a des gens qui prétendent que leur but est de s’ériger à eux-mêmes un monument d’éloges ; d’autres disent que ce sont des contre-batteries pour démonter celles de l’ennemi. Ceci me rappelle les temps de l’Anarchie féodale, où chaque Seigneur avoit sa petite armée, son château, ses fortifications, se tenant tantôt sur la défensive quand les Seigneurs voisins venoient l’attaquer, & faisant des irruptions sur leurs terres, dès qu’il trouvoit une occasion favorable. La Sentinelle qui veilloit nuit & jour dans son donjon, l’avertissoit à propos du moment où il falloit sortir, & de celui où il falloit prendre des mesures pour se défendre. Parmi ces petits Souverains, il y en avoit qui, après s’être acquis beaucoup de réputation dans les Armées, la perdoient en combattant pour leur compte. Nous avons vu des Écrivains, qui, après avoir obtenu les suffrages du Public par de très-bons ouvrages, ont vu flétrir leurs lauriers & se sont couverts de ridicule, dès qu’ils ont voulu s’ériger en Juges de la République. Leur morgue magistrale a révolté. Le Public, confondant le génie qui produit, la raison froide qui juge, & l’envie qui égare la raison, a fini par les mépriser, & comme Auteurs, & comme Journalistes. De tout temps les Auteurs ont été très-sensibles à la critique ; prévenus en faveur de leur propre mérite, un peu jaloux les uns des autres, & sujets à mille petites foiblesses que la Philosophie ne guérit pas toujours. Leur naturel ressemble beaucoup à celui des femmes ; une grande irritabilité de nerfs, un amour-propre fort exalté. Avec de la flatterie, des soins & de l’adresse, on persuade tout ce qu’on veut aux femmes ; avec quelques applaudissemens, on mène un Auteur où l’on veut ; la critique la plus juste l’irrite & le corrige rarement. Les Gens de Lettres ont toujours été redoutés des Grands qui ne sont que Grands ; car parmi eux, on en trouve qui font grand cas des Lettres, & qui les cultivent ; des riches en général, des ignorans & des sots, classe immense, qui comprend les gens à préjugés, les hypocrites, les ambitieux & tant d’autres. La Philosophie, qui combat peut-être avec trop peu de ménagement les préjugés & les passions, augmenta cette antipathie. Le travail de l’Encyclopédie, fait par une Société de Gens de Lettres, fit craindre une confédération générale. Que deviendrons-nous, dirent les Gens de qualité qui n’avoient d’autres droits à la considération publique, que les honneurs & les titres de leurs naissance, si ces gens-là ouvrent les yeux sur la vanité de nos chimères ? De quel œil nous regardera-t-on désormais, disoient les lourds Financiers, si l’on va démontrer aux honnêtes gens, qu’avec un peu de modération dans les desirs, on peut absolument se passer de richesses & mépriser les riches qui ne le sont que pour eux, si l’on veut nous assujétir à être humains & généreux, pour être estimés ? Les ignorans & les sots ont tremblé d’être couverts de ridicules ; les vicieux ont frémi d’être obligés de renoncer à leurs habitudes, sous peine d’être avilis & méprisés. Il y eut d’abord une acclamation générale contre les Gens de Lettres ; on proscrivit leurs ouvrages, on les tracassa. Ces manœuvres ne produisirent pas grand chose ; on se retourna ; &, ce qu’on n’auroit pas dû attendre de la cohue ignorante, on imagina de susciter des guerres civiles dans la République ; de rendre l’homme de Lettres ennemie de l’homme de Lettres, le Sçavant du Sçavant ; on profita de leurs foibles ; on les excita les uns contre les autres, comme des dogues qu’on veut faire battre. On n’y réussit que trop bien : des partis se formèrent, on s’isola, on se critiqua, la haîne éclata, & les Gens de Lettres faits pour donner des loix au monde, servirent de spectacle aux sots, qui dirent à leur tour : le Philosophe est fait pour nos menus plaisirs.

Lettre.

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Carta/Carta ao editor

Ce ne sera pas moi, Monsieur le Spectateur, qui vous accuserai d’exagérer, lorsque vous nous dites que le nombre des hommes diminue de jour en jour, & que nous approchons d’une dépopulation générale : malheureusement cette plainte est fondée. Les effets doivent être en proportion avec leurs causes : or, qui ne voit avec douleur que celles de la dépopulation se multiplient ? Oui, l’espèce humaine va dégénérant sensiblement ; &, grâces au luxe, à la mollesse, au libertinage, elle éprouve un dépérissement dont les progrès sont effrayans : l’œil le moins attentif en est frappé. Mais que faire ? crier, écrire, moraliser ? on se lasse enfin. Depuis bien des siècles, le Philosophe & le Médecin s’épuisent en efforts inutiles pour nous rendre meilleurs dans le physique & dans le moral. Mais qu’est-ce que la Philosophie d’un homme privé ? C’est une foible digue contre le torrent de la coutume. Il n’y a qu’une révolution dans les mœurs, qui soit capable de détruire les causes intrinsèques de la dépopulation ; mais cette révolution, cette époque si heureuse pour l’humanité, comment la faire naître ? est-il même permis de la demander ? . . . . . De qui dépend-t-elle ? Au reste, le mal a encore d’autre principes, & celui dont je vais tâcher de faire sentir l’influence, sans annoncer au premier coup-d’œil autant de ravages que la guerre ou le célibat, ne laisse peut-être pas d’y contribuer autant que ces deux choses ; c’est l’usage où l’on est depuis plusieurs années, de confier aux soins d’un seul homme l’exploitation d’un terrein d’une grande étendue. Sur une terre de dix mille livres de revenu annuel, il n’y a très-souvent qu’une famille ; & si cette famille est nombreuse, ce n’est qu’en domestiques célibataires. On peut dire la même chose d’une ferme de mille écus. Quand quelques particuliers possèdent encore dans ces cantons quelques morceaux d’héritage, que le Propriétaire ou Fermier du Domaine voisin n’a pas achevé d’absorber ; alors, si ces malheureux ne font pas à vil prix les travaux de la grande ferme, ils sont du moins obligés d’acheter du gros Fermier, le grain nécessaire pour la plus grande partie de leur subsistance, & les fourages pour l’entretien de leurs bestiaux, si pourtant ils peuvent en avoir. Il arrive de-là que l’homme puissant augmente ses richesses aux dépens du pauvre, qui, par une conséquence nécessaire, est forcé de vendre son patrimoine que l’homme riche achète : c’est ce qu’il appelle s’arrondir ; & le terme n’est malheureusement devenu que trop familier. Je ne blâme point l’acquisition des terres, mais je combats la réunion fréquente des fermes & des métairies. Chaque réunion expatrie nécessairement une famille actuelle, qui auroit été la source de beaucoup d’autres. Je sais bien que l’époux & l’épouse, pour avoir vendu leur patrimoine, ou perdu leur métairie, ne sont pas eux-mêmes, dès ce moment, perdus pour la société : mais seront-ils jamais en état d’établir leurs enfans ? Non, sans doute ; ces enfans passeront au service du gros Fermier ou du Bourgeois fastueux ; voilà les Célibataires dont je viens de parler, & ils le seront toujours ; car ordinairement les maîtres aussi intéressés qu’ambitieux, n’aiment point d’avoir à leur service des hommes mariés, de peur que, distraits par les soins de leur petit ménage, ils ne négligent les ordres de ceux qui les payent ;

Citação/Lema

il est vrai, dit M. Pluche, qu’il y a un célibat édifiant ; mais, continue-t-il, celui que la misère occasionne, est la ruine de la République ; il la dépeuple comme feroit la désertion.
Que deviendront donc tant de domestiques, s’ils veulent s’établir ? Les villes sont déjà trop peuplées. De telles gens ne feroient qu’augmenter le petit nombre de ceux qui y souffrent dans une vertueuse pauvreté, ou la multitude des mandians, ou le nombre plus grand encore des vagabons & des domestiques de ville. Les champs n’offrent plus de ressources au mariage des pauvres. Que d’obstacles ! les plus invincibles sont, Io. la difficulté de s’établir & de travailler pour soi à côté d’un tyran qui n’aime point à avoir de voisins, & qui, pour recueillir tous les fruits d’une contrée, veut que tout se fasse en son nom. 2o. La crainte de devenir sujets aux taxes & aux impôts & d’en être surchargés. Crainte qui n’est que trop bien fondée ; car si l’impôt est juste & légitime dans son premier objet, c’est-à-dire, dans le secours que les citoyens doivent à l’État & au Roi, il est presque toujours injuste dans la répartition qui s’en fait en dernier ressort sur chacun des Particuliers. Car dans une Paroisse, les Habitans le plus en état de payer, sont toujours ceux qui, eu <sic> égard à la pauvreté des autres, payent le moins. L’un obtient une Commission de la Poste aux chevaux, l’autre une place de Garde de haras, ou de Garde-étalon ; celui-ci taxé d’office, paye très-peu ; cet autre privilégié ne paye rien ; que sais-je ? & qu’est-ce que ces priviléges, sinon le droit de détourner sur autrui le poids de la Loi ? Ce n’est assurément pas-là l’intention du Souverain. Quoi ! tandis qu’il veut sincèrement faire de l’agriculture l’appui de ses États, la base du commerce, & pour tout dire en un mot, la source de la population, on autorise, on protège, on privilégie des hommes, qui, à force d’éloigner & d’exclure toute espèce de concurrens, obtiennent à la fin d’exister seuls dans un vaste pays ! N’est-ce pas là autoriser à cacher le secret de l’agriculture ? Les gros brochets dépeuplent les étangs ; les grands propriétaires étouffent les petits, dit l’ami des hommes ; & moi j’en dis autant des gros Fermiers. Pour nous en convaincre, jetons un coup d’œil sur l’état actuel des campagnes : point de village, point de hameau où l’on ne trouve des masures abandonnées ; c’étoient autrefois des métairies, des fermes, des habitations où l’espèce humaine trouvoit des hommes, la société des membres, & l’État des Sujets. Que sont-ils devenus, où sont leurs descendans ? Un Fermier ambitieux, un bail général à la main, est venu dire à dix ou douze familles. Hac mea sunt veteres migrate Coloni. Les villes, dit on, y ont gagné, tant-pis, puisque le Royaume y perd. Tout citoyen doit, selon son pouvoir & sa force, concourir au bien général de l’État. Ne rien faire dans l’État, c’est y faire un grand mal. Dans les villes, que de membres inutiles ! Or, tout membre qui refuse le service au corps, est nuisible aux autres membres, dont il dérange l’harmonie. L’État, soit Monarchique, soit Républicain, par la vicissitude perpétuelle des générations, est une Colonie sans cesse renaissante pour l’entretien & les progrès de laquelle il faut que les Colons aiment le climat & espèrent d’en partager les fruits. Dans les villes, & sur-tout dans les capitales, ceux qui les habitent sont des passagers inquiets, qui n’attendent qu’un vent favorable pour aller tenter fortune sur des côtes inconnues. Sont-ce-là des citoyens ? Comment dédommageront-ils le Royaume des pertes qu’il souffre dans les campagnes ? Ce qui se passe dans nos Colonies, est l’image de ce qui nous arrive journellement. On transporte sans cesse des millions d’hommes de la côte de Guinée en Amérique ; & il se fait tous les ans, de France en ce pays, des émigrations considérables, j’ose presque dire, sans espérance de retour. Malgré tout cela, les Colonies sont si peu peuplées, que la France, quelque besoin qu’elle ait de ses soldats, pour l’intérieur du Royaume, est encore obligée de les envoyer en sentinelle sur les côtes de la Martinique & de la Guadeloupe. Nous ne recueillons que du café, du tabac & du sucre, des vastes contrées où nous avons, pour ainsi dire, semé des hommes. Il faut convenir que c’est acheter bien cher des drogues dont notre luxe nous a fait des besoins. Le fruit de quelques plantes étrangères, échangées pour des hommes, quelle compensation ! L’Amérique ne devroit-elle pas aujourd’hui nous rendre avec usure les familles dont nous lui avons confié la propagation ? D’où vient cette perte ? De ce que quelques ambitieux ont envahi la culture & le commerce des Colonies, au point qu’il est plus difficile à un passager de trouver aujourd’hui un établissement à Saint-Domingue, que dans les environs même de Paris. Une douzaine de Négocians du Cap-François, suffit pour faire exploiter tout l’Isle. Les autres familles s’épuisent en efforts inutiles, & bien-tôt elles s’éloignent faute de soutien & d’espérance. On dit qu’il y a plus d’un Créole riche de dix millions. Ne seroit-il pas plus avantageux qu’il y eût cent familles riches chacune de cent mille livres ? Le premier fait souffrir dans les fers cinq cens malheureux Nègres. Les cent familles seroient pour l’Etat, un fonds inepuisable de bon <sic> citoyens. Cependant, dit l’ami des hommes,

Citação/Lema

si l’on ordonne dans les Colonies, la division des biens par égal partage, il se trouvera, qu’au lieu d’un Propriétaire en état de faire les frais nécessaires pour l’exploitation, il en arrivera quatre ou cinq foibles, qui vendront le mobilier, & laisseront en friche l’immeuble.
Quelle que soit la force de cette objection, quelque admiration que j’aie pour celui qui l’a faite, j’ose y répondre, Io. Il n’est pas croyable que parmi tous ces nouveaux cultivateurs de Colonies par égale part, il ne s’en trouve plusieurs en qui l’émulation, les talens ou l’esprit d’intérêt ne compensentle <sic> défaut de puissance. Il y a en France des millions de Marchands : doit-on, pour quelques faillites qui arrivent de temps à autres, prononcer un anathême général, & remettre tout le commerce entre les mains seulement d’une ou de deux douzaines de Négocians ? De combien de fortunes ne tariroit-on pas la source ? En effet, combien de personnes parviennent tous les jours, d’un simple détail de boutique, à un commerce immense par leur seule économie, par leur travail, leur industrie, & le crédit des gros Marchands ; 2o. Si dans les Colonies, les faillites étoient une suite de la division des biens par égale part, pourquoi ne pas faire cette division en parties proportionnelles, selon les familles de ceux qui se présenteroient ? Par-là, on préviendroit tout inconvénient ; & alors, s’il arrivoit quelques infortunes à un des Colons, l’autorité publique pourroit l’éloigner ou le secourir comme il le mériteroit ; & en cas de malversation, manqueroit-on de plus honnêtes gens pour les remplacer ? 3o. Enfin, qu’on fasse attention que je parle de la division des Fermes en métairies, des grands domaines en Fermes moyennes, sans toucher à la propriété, comme l’entend l’ami des hommes par la division des biens par égales parts. Qu’on partage donc les plantations des Colonies ; qu’au moins on en confie l’exploitation à des hommes libres ; que ces hommes puissent se promettre un établissement sûr & honnête, & l’on verra bien-tôt l’émulation & la liberté propager l’espèce humaine, dans des climats où, depuis quelques siècles, l’avarice, la tyrannie & l’ambition n’entretiennent que d’infortunés Célibataires. La nature reprendra ses droits, & des Citoyens naîtront en foule, où des esclaves rebelles périssoient sans postérité. Cette révoluton <sic> sera, pour le genre-humain, ce que le retour du Printems est pour le genre végétal. Quoique cette digression sur les Colonies, ne soit nullement étrangère au sujet que je traite, j’avouerai cependant que je ne me la serois pas permise, si les principes n’en étoient applicables à l’intérieur du Royaume, où tant de vastes plaines mal cultivées, & même tout-à-fait incultes, comme le dit M. Fourneaux dans son mémoire sur le plantage, sont les véritables Colonies qu’il nous importe de cultiver. J’ai quelquefois regretté de n’être pas riche & grand Seigneur, parce que je me suis toujours imaginé qu’il est facile, dans ce rang-là, de contribuer au bien public, & d’être, en son particulier, aussi heureux que la nature humaine le comporte. Pour en venir à bout, j’aurois voulu présenter dans mes campagnes un asyle sûr & honnête au patriotisme sincère, que le luxe & la vanité chassent de nos villes. J’aurois donc distribué mes terres en fermes moyennes ; j’aurois placé dans chacune au moins une famille ; & j’aurois voulu, sur-tout, que mes Fermiers eussent gagné à mon service, de quoi me bien payer. Car j’aime à croire que leur aisance, outre qu’elle auroit assuré la mienne par l’exactitude des paiemens, par l’entretien & l’amélioration de mes terres, m’auroit encore procuré une sorte de plaisirs, qui, pour être inconnus de nos jours, ne laissent pas d’être d’un grand prix. J’aurois engagé quelques Artisans de toute espèce à venir partager l’aisance qui auroit régné sur mes Domaines ; & je suis sûr qu’en peu de temps on y auroit travaillé les meubles les plus solides, & fabriqué les meilleures étoffes. Si les honneurs du rang où je me suppose élevé n’eussent rien changé à ma façon actuelle de penser & de sentir, avec quelle satisfaction j’aurois vu tous les premiers ouvrages de ces petites manufactures établies & distribuées par mes soins ! Je ne sais si je me trompe ; mais je ne puis m’empêcher de croire que cette sorte de plaisirs est infiniment supérieure à la joie qu’on feint de ressentir, en tirant d’une serre chaude, ou une cerise précoce, ou une fleur étrangère dont tout le prix consiste à être là contre l’ordre de la nature. Cette réflexion n’est point une satyre. Au contraire, j’applaudis au goût de ceux qui savent réunir dans un petit espace, les plantes curieuses de l’Univers. Mais que les personnes en état de faire de pareilles dépenses, me permettent de leur rappeler ce principe de politique & d’économie, que l’agréable doit toujours être subordoné <sic> à l’utile, sans quoi le plaisir est factice & illusoire. J’ai vu quelques plantes étrangères entretenues à grands frais au milieu de grandes bruyères & de plaines stériles en friche ; je regardai ces jardins-là comme un diamant monté avec la plus grande dépense sur une table de plomb. Est-ce que le plaisir ne seroit pas plus satisfaisant & plus durable, si la population & la fertilité du voisinage annonçoient la magnificence du jardin, qui seroit alors ce qu’est un cabinet de curiosités dans un riche palais ? On dira, sans doute, car l’inconséquence ne manque plus de prétextes : on dira que les plaines en question sont naturellement stériles, & les terres réfractaires au point de ne rien produire ;

Exemplo

mais, Frédéric & Pierre le-Grand, n’ont-ils pas sçu trouver, l’un dans les marécages de Pétersbourg, l’autre dans les landes de la Prusse d’excellens pâturages, de magnifiques jardins, où de riches plantations qui ont en même-temps servi de retraite & d’entretien à des millions de nouveaux Sujets ?
Entreprendre, quoiqu’en petit, d’imiter d’aussi grands hommes, c’est la véritable ambition, sur-tout quand on ne la satisfait qu’au grand avantage de l’humanité. D’ailleurs, quelqu’ingrat qu’on suppose un terrein, il sera toujours plus facile de lui faire produire des grains ou des plantes nationales, que des fleurs ou des fruits des Indes. Au rapport même des Jardiniers chargés du soin de ces jardins de fantaisie, il en coûteroit souvent moins pour défricher une lieue quarrée, ou pour en bonifier & améliorer deux ou trois, que pour se procurer & pour entretenir deux douzaines de plantes étrangères. Quelle différence pourtant, même pour le coup-d’œil ! Qu’on se représente, au temps de la moisson, cinquante chariots qui reviennent de cette terre nouvellement ensemensée, chargés de milliers de gerbes, deux cens moissonneurs marchant à la suite, bénissant le ciel d’une récolte si abondante ; & qu’on ose comparer à ce spectacle, celui d’une petite maîtresse, qui, tenant à la main une fleur d’Arabie, sort nonchalament de la serre chaude, dont elle ose à peine, une fois par saison, soutenir l’air étouffant qu’on y respire. Je le répéte encore, je ne blâme point la cultivation de plantes étrangères ; mais je crois que si ce goût venoit à se répandre au préjudice du défrichement des landes, de l’amélioration des terres, & de la population, ce seroit un abus funeste. En un mot, j’aimerois mieux, par la division de mes fermes & par l’établissement de quelques Manufactures, imiter le Comte de Laval, du Misantrope corrigé, que les folles entreprises de quelques voluptueux qui semblent tenir en main la baguette des Fées. J’ai l’honneur d’être, avec les sentimens les plus sincères, Monsieur, votre très-humble & très-obéissant serviteur. l’Abbé Morand.
Fin du No 4.