Citazione bibliografica: Jean Castilhon (Ed.): "No I.", in: Le Spectateur français ou Journal des Mœurs, Vol.3\001 (1776), pp. 3-72, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4357 [consultato il: ].


Livello 1►

Solon a Sardes,
ou
La Journée Lydienne,

Histoire traduite du Grec

Chapitre Premier

Introduction.

Livello 2► Metatestualità► Personne n’ignore que le célèbre Législateur d’Athènes, [4] Solon, fuyant la tyrannie de Pisistrate, qui s’étoit emparé du gouvernement de cette République, où il disposoit de tout à son gré, se retira à la Cour de Crésus, Roi de Lydie, qui lui offrit un asyle. On connoît aussi la sublime réponse que fit ce grand homme au Monarque Lydien, qui trop enorgueilli de ses immenses richesses, lui demandoit avec assurance s’il pouvoit exister un mortel plus heureux que lui ; mais ce qu’on ne sait certainement pas, ce sont quelques grandes aventures dont il fut le héros, & qu’il termina glorieusement, dès le lendemain de son arrivée à Sardes : elles ont été consignées dans un petit [5] exemplaire des Nouvelles à la main, qui se fabriquoient dans cette Capitale de la Lydie, & qui a échappé au naufrage des temps. J’ai eu le bonheur de découvrir cette antiquité, pour le moins aussi précieuse que le fragment de Tite-Live, dont on a fait un éloge si pompeux : je l’ai traduit avec le plus grand soin ; j’ai revu plusieurs fois mon travail ; & après l’avoir laissé reposer, suivant le précepte d’Horace, pendant neuf années, je m’empresse d’enrichir la Littérature de ce trésor inestimable. ◀Metatestualità

Ici commence le Manuscrit Grec.

Livello 3► Racconto generale►

[6] Chapitre II.

Sardes.

Libre du joug onéreux d’une guerre dispendieuse, qui l’avoit entièrement épuisée, la Lydie commençoit à réparer ses pertes : la magnificence régnoit dans ses Villes, & Sardes l’emportoit sur toutes, par le luxe & l’élégance de ses habitans. Les plaisirs s’y rassembloient en foule, & la mode étoit la seule divinité de ce peuple léger & frivole. Chaque jour voyoit éclore de nouvelles extravagances, & l’on étoit toujours bien venu, quand on annonçoit du nouveau. Les gens [7] sensés, pour peu qu’il s’en trouvât, ne pouvoient guères figurer dans des cercles où la sottise tenoit cour plénière, & où la raison étoit étouffée par le jargon métaphysique du bel esprit : ils s’en consoloient, en riant de toutes les folies dont ils étoient témoins, & ce n’étoit pas le moindre de leurs amusemens.

Telle étoit Sardes, lorsque Solon vint se fixer à la Cour de Crésus : ce Prince fut enchanté de posséder un homme de son mérite ; il le reçut avec toute la distinction possible, lui fit donner un appartement dans son Palais, lui assigna des revenus considérables, l’admit à sa table, & n’oublia rien pour qu’il fût [8] traité comme devoit l’être le Législateur de l’État le plus florissant de la Grèce. Loin de s’enorgueillir des honneurs qu’on lui rendoit, Solon les recevoit avec la plus vive reconnoissance ; mais néanmoins avec une indifférence philosophique, & de manière à prouver qu’il étoit bien au-dessus des vains prestiges de la grandeur.

Chapitre III.

Esope.

Esope étoit alors tout-puissant à la Cour de Lydie : ami de Crésus, il étoit encore son premier Ministre, & méritoit à tous égards la confiance dont ce Prin-[9]ce l’honoroit. Depuis long-temps une tendre amitié l’unissoit à Solon ; ils s’étoient connus dès leur première enfance, & l’âge n’avoit fait que donner plus de force au sentiment qui les animoit.

Après avoir passé par toutes les épreuves de la mauvaise fortune, Esope s’étoit retiré à la Cour de Crésus, où son esprit, sa franchise & sur-tout ses talens l’élevèrent au Ministère. Il ne fut pas plutôt informé de l’arrivée de Solon, qu’il courut à son appartement, se fit annoncer & le serra tendrement dans ses bras. Ils se tinrent long-temps embrassés, & se prodiguèrent réciproquement toutes les marques d’une amitié sincère.

[10] Chapitre IV.

La Promenade du Matin.

Après les épanchemens ordinaires entre des personnes liées d’amitié, & qui ne se sont point vues depuis long temps, Esope invita Solon à dîner chez lui, & le retint même pour toute la journée, ce qu’il accepta volontiers ; mais comme l’heure du repas étoit encore éloignée, il lui proposa un tour de promenade dans un des jardins publics de la Ville de Sardes, où les oisifs de cette Capitale avoient coutume de se rassembler les matins, moins pour se promener que pour se faire [11] voir. Solon ne demanda pas mieux que d’accompagner son ami ; il monta dans le char d’Esope, & partit avec lui.

En entrant dans la grande allée, où toutes les femmes étoient rassemblées, Solon crut voir une troupe de mulets, dont les aigrettes flottantes voltigeoient au gré des zéphirs. Il reconnut en s’avançant que c’étoient les Dames de Sardes qui avoient mis à contribution toutes les autruches du monde connu, & qui croyoient avoir du mérite en raison de la hauteur de leur coëffure. Il y en avoit même qui portoient l’amour de la célébrité au point qu’on auroit pu, sans miracle, habiller pro-[12]prement une demi-douzaine de tête <sic> chauves avec la dépouille d’une partie de leurs cheveux d’emprunt. Solon ne voulant point paroître absolument neuf, garda pour lui ce qu’il pensoit du bon goût des petites-maîtresses de la Lydie, & rioit sous cape de leur ridicule afféterie.

La promenade étoit brillante, & Solon ne pouvoit se lasser d’admirer l’extravagance des Puçomanes, & les indécentes agaceries des femmes entretenues. Tant de ridicules servirent de matière à leur conversation, qu’Esope entremêloit de temps en temps du récit de quelques-unes de ses plus jolies Fables.

[13] Chapitre V.

Les Nouvelles à la Main.

Comme ils s’entretenoient des sottises du jour, Esope laissa tomber de sa poche un papier cacheté que Solon lui rendit. Dialogo► « Ah ! vraiment, dit Esope en souriant ; vous me rendez un service essentiel : j’aurois été désespéré de perdre ces papiers. = Ils sont intéressans ? = Au-delà de toute expression. = Ce sont peut-être les papiers de quelque famille dont le sort est entre vos mains ? = C’est bien autre chose. = Ah ! ah ! = Dans une Ville comme celle-ci, on ne peut pas se [14] dispenser d’être au courant de l’histoire du jour, soit pour s’en amuser dans la société, soit pour ébruiter charitablement les petites peccadilles de son prochain. = Excellente intention ! = Ce petit papier est un répertoire complet des sottises courantes ; on y consigne toutes les anecdotes relatives aux mœurs actuelles ; toutes les petites historiettes que débite sourdement le lardon scandaleux ; les aventures mystérieuses des petits soupers ; les disgrâces de telle beauté délaissée ; l’apparition de quelque nouvel astre sur l’horison des plaisirs ; les nouvelles de paix, de guerre, de morts, de mariages ; en un [15] mot tout ce qui peut servir de matière à la conversation du jour. = J’entends, . . . = Vous jugez combien cette perte m’auroit été sensible. = Vous avez raison. = Eh bien, qu’en pensez-vous ? = L’entreprise est louable, & ne peut que réussir. = Elle n’a pas mal pris. = Cela ne m’étonne pas. = Que voulez-vous ? Les gens du monde sont obligés par état de savoir certaines choses . . . . . = A la bonne heure ; mais se déchirer à belles dents ! eh ! qu’importent les sottises des autres ? = Je comptois sur vos reproches, & quoi que j’en dise, je pense comme vous ; mais ainsi va le monde : le sage doit s’accom-[16]moder de tout, & ne pas se singulariser . . . . Voyons un peu ce que portent aujourd’hui ces divines tablettes : Lisicrate s’est cassé la jambe, en descendant un peu plus vîte qu’il n’auroit voulu l’escalier de la Courtisanne Thais : on craint qu’il n’en soit estropié pour le reste de ses jours. = Titres de noblesse ! on ne pourra pas au moins lui disputer ses blessures. = Thaumatès a manqué se noyer en voulant secourir le petit chien de Chloé qui s’étoit laissé tomber sur le bord de la rivière. Je crois, autant qu’il m’en souvient, que ce même Thaumatès, dans la crainte de déranger l’élégance de sa pa-[17]rure, ne daigna pas tendre la main à un malheureux esclave qui l’avoit élevé, foible vieillard, qui périt misérablement à ses yeux. = Le trait assurément est digne de mémoire. – Poursuivons : La prude Adine a fait un faux pas ; on assure que le vieux Polémon va réparer les désordres de sa chûte. = Le lâche ! – On ne pense pas de même dans ce pays-ci : Polémon, ruiné par ses débauches, n’a plus de ressources ; il meurt de faim ; Adine est riche, elle a besoin d’un manteau pour couvrir sa vertu ; Polémons’offre <sic> généreusement ; Adine lui fera une petite pension viagère payable d’avance ; & lui, par recon-[18]noissance, lui donnera son nom, & s’engagera à ne la revoir jamais : l’exemple est héroïque. = & ne sera que trop bien suivi. = Le Général Alidor est mort ces jours derniers d’une indigestion. La goutte lui prenoit ordinairement aux approches de la Campagne, & le quittoit tout juste au retour de l’Automne : aussi n’essuya-t-il jamais de blessures qu’en quartier d’hiver. = Elles sont quelquefois incurables. = Témoins celles d’Aglatidas. Philoclès Zoraïne ont disparu ces jours derniers ; on soupçonne qu’ils sont allés à la campagne réparer leur bourse & leur santé, que les veilles & le jeu avoient un [19] peu délabrées. Aspasie est inconsolable ; sa Perruche est morte presqu’en même-temps que son mari ; on présume que la mort de cet Oiseau chéri l’a tirée d’un grand embarras. = La pauvre femme ! ce que c’est que d’être sensible ! = Licidas . . . . demain . . . on ne sait . . . Agatoclès . . . . Voici qui vous regarde. = Moi ! = Vous même : écoutez. Le célèbre Législateur d’Athènes vient, dit-on, se fixer à la Cour du Roi, qui se propose de lui faire l’accueil le plus distingué : On craint que ce Prince ne l’emploie au Gouvernement de ses États. = Ah ! qu’on cesse de craindre : je connois trop bien les écueils [20] de cette mer orageuse, pour m’y exposer une seconde fois. = Vous avez bien raison ; l’état d’un homme privé est cent fois préférable. Académies. Le célèbre Dioclès vient enfin d’obtenir à l’Académie Lydienne, la place que tant de Couronnes accumulées sur sa tête, lui assuroient depuis long-temps. J’en suis vraiment charmé : j’aurai donc le plaisir de voir une fois en ma vie, le mérite récompensé. Continuons : Spectacles. Ah ! ah ! On a donné Jeudi dernier les Mariages Persans, Drame lyrique du Citoyen d’Olynthe : On a beaucoup applaudi la Musique d’Amphion. = Et les paroles ? [21] On n’en parle pas. = C’est tout dire. = Les Comédiens Lydiens ont reçu Lundi les Spartiates, Tragédie nouvelle. Nos arrières neveux pourront bien en voir la première représentation. = Nos arrières neveux ? = C’est tout au plus. = Comment ? les Comédiens chez vous disposent donc à leur gré des palmes du génie, & pour être un grand homme il faut donc leur aveu ? = Tel est l’usage, les Auteurs crient, & sont trop heureux de subir le joug. = Voilà, je ne puis m’en taire, voilà une impertinente coutume ; il n’en est pas de même à Athènes ; aussi . . . mais . . . voyez-vous . . . comme on porte sur nous des [22] regards avides : est-ce à vous, s’il vous plaît, que toutes ces œillades s’adressent ? = Pas tout à fait : vous êtes étranger, & l’on s’empresse à vous faire les honneurs de la promenade. = Cela est original ; mais remarquez donc quelle affluence. = Vous n’êtes point encore au fait de nos usages ; écoutez : cette allée, qui est la plus vaste, est le rendez-vous général de tout ce qu’on appelle la bonne compagnie : c’est ici qu’on vient médire en liberté aux dépens de qui il appartient, critiquer les ajustemens, la personne & les mœurs de ceux qui se promènent, raconter à leur sujet tout ce qu’on sait, & plus sou-[23]vent ce qu’on ne sait pas. = Mais ceux qui s’érigent ainsi en censeurs sont au moins irréprochables ? = La bonne folie ! l’excellente naïveté ! Ah ! mon pauvre Solon ! ce malheureux siècle-ci n’est pas digne du trésor qu’il possède en vous. = Trève de raillerie. = Je parle comme je pense ; mais pour en revenir, comme on dit, à nos moutons, ces impitoyables censeurs sont précisément ceux sur la conduite desquels il ne seroit pas bien difficile de trouver à redire. – Ils ne craignent donc pas . . . . = Que voulez-vous qu’ils craignent ? Ils n’ont rien à risquer ; mais poursuivons : c’est ici qu’on voit tous les états [24] confondus ; la Bourgeoisie & la petite Noblesse étaler à l’envi le luxe le plus ridicule ; d’élégans Ministres des Dieux papilloter auprès de quelque jolie femme, au lieu de s’occuper dans le silence des devoirs de leur état ; de prétendus Militaires qui ne sont jamais sortis de Sardes que pour leurs plaisirs, & qui ne laissent pas d’être décorés des lauriers de Bellonne qu’ils ont moissonnés dans la ruelle de quelque Actrice ; des beautés surannées, qui ne peuvent abandonner les atours de la jeunesse, & croyent encore captiver leurs amans, qui ne font la cour qu’à leur bourse ; de jeunes suppôts de Thémis, [25] qui font parade du talent de leur Coëffeur, & vont tout saupoudrés d’ambre, & pomponnés comme une petite Maîtresse, décider de la fortune & de la vie des Citoyens ; de petits Grands Seigneurs, qui se font gloire de jouer le rôle de leurs valets ; des Valets qui, pour être parés des dépouilles de leurs Maîtres, ont la sottise de se croire quelque chose, & tranchent de l’important ; de petites Bourgeoises qui s’imaginent bonnement qu’on ne doit avoir des yeux que pour elles, & qu’il faut admirer exclusivement les bijoux dontelles <sic> font étalage, bijoux qui vont l’instant d’après passer en d’au-[26]tres mains ; des Financiers, des Commis, des Filoux, des Femmes entretenues . . . . Je ne finirois pas, s’il falloit passer en revue tous les originaux qui s’affichent ici. = Il me paroît qu’il n’en manque pas ; & d’après cela je crois qu’on pourroit appeler cet endroit le théâtre du ridicule & l’école de la coquetterie. = La définition me paroît on ne peut pas plus juste. Mais . . . . j’apperçois un Officier à qui j’ai deux mots à dire ; vous permettez. = Tant qu’il vous plaira. = Asseyez-vous là ; je vous rejoins à l’instant. » ◀Dialogo

[27] Chapitre VI.

L’Aventure.

Solon prit une chaise, & se mit contre un arbre, en attendant le retour d’Esope. Il étoit à peine assis, que plusieurs jeunes gens s’arrêtèrent devant lui, & se mirent à le considérer. Ceux-ci furent suivis de plusieurs autres, & ces autres d’un plus grand nombre encore ; de sorte qu’en moins de cinq à six minutes, notre Philosophe fut en butte aux regards avides d’une infinité de curieux qui se culbutoient pour le voir de plus près. Cette affluence le déconcerta d’abord ; mais se [28] rappelant que son air étranger étoit cause de ce mouvement, il ne fit pas semblant de s’appercevoir de ce qui se passoit autour de lui, & se laissa considérer avec la plus grande tranquillité. Cependant la foule ne diminuoit pas, & deux des Scythes, commis à la garde du Jardin, venoient le forcer poliment de se retirer, comme s’il devoit être puni des sottises des foux qui l’obsédoient, lorsqu’Esope le rejoignit & le tira d’affaire.

Cette impertinent manie de s’attrouper autour des personnes que leur habillement ou leur beauté rendent remarquables, fournit aux deux Sages, une ample matière à réflexion. « Est-il [29] possible, disoit Solon, que les hommes soient aussi insensés ? Je crois qu’il n’y a pas dans le monde entier une Ville plus extravagante : on m’a considéré assez long-temps : qu’a-t-on vu ? Un homme comme un autre : la rare merveille ! Il étoit bien nécessaire de faire un pas pour si peu de chose. » Tout en parlant ainsi, ils remontent dans le char, traversent une partie de la Ville & se rendent au Palais.

[30] Chapitre VII.

Le Diner.

La table d’Esope étoit somptueusement servie : il avoit pour convive un jeune Ministre des Dieux, qui venoit d’être nommé Grand-Prêtre du Temple d’Apollon, & n’étoit rien moins qu’un Oracle ; un Magistrat qui avoit blanchi dans le métier, & qui devoit moins à ses talens qu’à la protection d’une femme puissante, dont il avoit acheté la faveur, la place éminente qu’il occupoit au Conseil ; un jeune Militaire assez éveillé, brave jusqu’à la témérité, & qui méri-[31]toit de faire son chemin ; un Auteur qu’on protégeoit, & qui ne rougissoit pas de prostituer sa Muse au plus offrant & dernier enchérisseur ; un petit substitut d’Esculape, qui excelloit dans l’art de guérir les vapeurs & les rhumes de cerveau ; quelques femmes du bon ton, Rhodope, Maîtresse d’Esope ; Solon enfin, le pauvre Solon, & ce n’étoit pas le moindre personnage de la compagnie.

« Quelle cohue ! disoit Solon entre ses dents : que de ridicule & de travers à transmettre à la postérité ! Il ne manque ici qu’un Aristophane. »

Ce n’étoit point par goût cependant que le Ministre de Crésus [32] rassembloit tant d’originaux : obligé par état de tenir table, il s’amusoit en Philosophe de la sottise de ses parasites, & les peignoit aux siècles à venir sous les emblêmes ingénieux qui lui ont fait une réputation immortelle.

On ne tarda pas à se mettre à table : il seroit trop long de rapporter ce qui s’y passa ; il suffit de savoir qu’on parla beaucoup & qu’on ne dit rien ; que Solon fit paroître une érudition profonde qu’on ne remarqua même pas, tandis qu’on battoit des mains à de misérables calambours, & qu’enfin chacun sortit de table fort content de soi & du repas, excepté Solon, qui méritoit une autre société. Pour l’amant de [33] Rhodope, il persiffloit adroitement ses convives, & leur décochoit de temps en temps quelque Fable dont ils ne se croyoient pas les héros.

Chapitre VIII.

Le Jeu.

Le dîner fini, on proposa de jouer, & l’on joua; Solon même fut obligé de faire la partie de Rhodope : il étoit un peu neuf dans ce genre d’escrime, & véritablement le Législateur d’Athènes n’étoit guères fait pour se livrer à une occupation aussi frivole & aussi peu digne d’un être pensant ; mais il fit, comme on [34] dit, contre fortune bon cœur. Il ne porta pas grande attention à son jeu & perdit son argent, ce qui fit pester son parthénaire. Ce dernier dans sa mauvaise humeur ne put s’empêcher de dire à son voisin qu’il n’imaginoit pas quelle espèce de mérite on pouvoit trouver à cet homme ; mais que pour lui il ne l’avoit pas vu jouer une seule fois son jeu. Cette coutume assommante de tuer ainsi le tems, n’étoit pas absolument du goût de Solon ; mais il se tut & fit bien.

[35] Chapitre IX.

Les Jardins de Crésus.

Le jeu fini, Esope engagea son illustre convive à visiter les jardins du Palais de Crésus, ce qu’il accepta volontiers. Il espéroit se dédommager de l’ennui qu’il venoit d’éprouver, & ne fut point trompé dans son attente. Le plus vaste & le plus beau de ces jardins, dont une description détaillée seroit au moins superflue, étoit entretenu aux dépens de ce Monarque, pour la promenade & l’agrément des habitans de Sardes. Cent avenues de la plus grande beauté formoient un cou-[36]vert charmant, où l’on pouvoit braver les fureurs du midi : deux terrasses magnifiques s’élevoient des deux côtés ; à l’un des bouts on découvroit le Palais de Crésus ; à l’autre s’élevoit une place superbe, décorée des bâtimens les plus pompeux, au milieu de laquelle étoit érigée une Statue équestre à la gloire de ce bon Prince : des grouppes <sic> de marbre & des statues du fini le plus précieux ajoutoient à la beauté de cette promenade, qu’un fleuve majestueux baignoit de ses ondes fortunées. En un mot, de quelque côté qu’on portât la vue, l’œil découvroit le spectacle le plus imposant & la perspective la plus agréable.

[37] Solon fut étonné de voir ce beau jardin presque désert : d’où vient, dit-il à Esope, que la foule se porte dans une promenade étouffée par de vilains bâtimens, dont le moindre désagrément est d’être tous inégalement construits, tandis qu’on abandonne le jardin le plus magnifique qui existe peut-être dans le monde entier. A ce trait de bisarrerie, je reconnois bien le caractère de vos habitans. = L’ennui du beau nous fait aimer le laid, répondit Esope : ce jardin n’a pas son pareil ; mais il est honnête & décent, & comme la décence & l’honnêteté sont les vertus que les femmes de ce [38] pays-ci aiment le moins, il n’est pas étonnant qu’elles préfèrent une promenade où elles ont toute liberté, & peuvent s’abandonner sans rougir à toutes les extravagances qui leur passent par la tête. = A merveille ! & les hommes ? = Les hommes ne vont qu’où les femmes les entraînent. = Je n’ai plus rien à dire. »

Chapitre X.

La Comédie Lydienne.

Cependant l’heure du Spectacle approchoit : Esope mena Solon à sa loge, où sa Maîtresse & le jeune Officier qui avoit dîné [39] chez lui, le joignirent. On n’avoit point encore levé la toile, lorsqu’ils arrivèrent. Rhodope n’ignoroit pas qu’il étoit du plus mauvais ton d’arriver de bonne heure, & que les honnêtes gens ne pouvoient pas se dispenser d’interrompre le spectacle toutes les fois qu’il leur prenoit fantaisie d’y venir ; mais outre qu’Esope tranchoit un peu sur l’étiquette, il crut devoir engager sa Maîtresse à faire ce petit sacrifice en faveur d’un étranger tel que Solon, qui méritoit bien qu’on eût pour lui cette petite déférence.

Le premier objet qui fixa l’attention de notre Philosophe, fut la fermentation extraordinaire qu’il remarqua parmi les cinq cens [40] Aristarques qui jugent debout, & le plus souvent sans les entendre, toutes les productions théâtrales. Il en demanda la raison au jeune Militaire qui se trouva placé près de lui. « Ce que vous voyez, lui dit-il, est l’effet de la cabale ; on va donner une pièce nouvelle ; les uns ont intérêt qu’elle tombe ; les autres sont gagés pour la faire réussir. Les premiers sont employés, ou par quelque Auteur ennemi de celui qui débute, ou par quelque Actrice pour laquelle il aura peut-être oublié de faire un rôle, ou dont il n’est pas l’humble adorateur. Les derniers sont amis ou protégés de l’Auteur ; il leur prodigue des billets pour applau-[41]dir son ouvrage, & l’élever aux dépens du parti contraire. Ce conflit d’opinions, cette diversité de sentimens produisent le murmure confus qui frappe vos oreilles. Chacun soutient son parti avec la plus grande chaleur ; mais ce sera bien pis quand on levera la toile. Malheur au pauvre Métromane, si ceux aux mains desquels il a confié son sort, se laissent entraîner par l’adverse partie : il ne se releveroit que bien difficilement de sa chûte, tant le préjugé est terrible ! Mais à ce compte, reprit Solon, il ne suffit donc pas qu’un Ouvrage soit bon pour réussir. – Pardonnez moi ; mais il est souvent [42] arrivé le contraire. = Quelles têtes ! quel pays ! = S’il avoit à combattre une cabale puissante, je ne sais s’il parviendroit à le dérouter. = Mais une conduite aussi bisarre doit étouffer le germe du talent ; & je crois qu’il ne seroit pas bien difficile de porter remède à cet inconvénient . . . . . . »

Solon fut interrompu par une aventure à peu-près semblable à celle qui lui étoit arrivée à la promenade, je veux dire qu’il attira les regards du parterre, qui parut oublier un instant ses démêlés pour lui battre des mains. Solon qui commençoit à être au fait de la coutume impertinente des Habitans de Sardes, ne fit pas [43] semblant de s’appercevoir que c’étoit à lui qu’on en vouloit, & la toile qu’on leva au même instant, fit cesser tout le bruit.

A peine la Pièce, quoique passablement bonne, fut-elle écoutée jusqu’au quatrième acte : les amis de l’Auteur eurent le dessus jusqu’au commencement du second ; mais ils se laissèrent aller au gré de la cabale, qui étoit nombreuse & bien aguerrie ; & malgré les honnêtes gens qui n’étoient ni pour ni contre, & qui ne la trouvoient pas aussi plate qu’on le prétendoit, elle ne fut point achevée, & tomba même de façon à ne se relever jamais de sa chûte.

La petite Pièce fut écoutée [44] plus paisiblement, & applaudie sans contradiction ; l’Auteur étoit mort depuis cinquante ans.

Chapitre XI.

La Comédie Phrygienne.

Il n’est que sept heures & demie, dit Esope à Solon : si vous voulez, nous allons passer à la Comédie Phrygienne ; nous pourrons entendre encore le beau quatuor de Théone. = Quelle est cette Virtuose ? = Ce n’est point d’une femme dont je veux parler ; il s’agit d’une Comédie mêlée de chants, qui attire ici toute la Capitale. = Voyons-la donc. » Ils partent, [45] ils arrivent ; la Pièce ne faisoit que de commencer, & Solon l’écouta avec la plus grande attention. Dialogo► « Eh bien, lui dit Rhodope, pendant le ballet qu’on donnoit bien vîte pour chasser les spectateurs, qu’en pensez-vous ? Ce spectacle n’est-il pas délicieux ? = Je ne puis vous dissimuler, Madame, répondit Solon, que je n’en suis pas extrêmement satisfait. = Vous êtes difficile ! qu’y trouvez-vous donc à redire ? – Tout & rien. = Expliquez-vous. – Les paroles sont excellentes, & la Pièce est pleine d’intérêt ; on ne peut rien entendre de plus parfait que la musique d’Amphion ; mais l’ensemble de tout cela [46] ne vaut rien. = Oh ! oh ! le jugement est singulier. = Point du tout : est-il vraisemblable . . . . = On se prête à l’illusion. = Mauvaise excuse ! = Que voudriez-vous donc ? = Que la Pièce fût jouée sans musique sur le Théâtre de la Nation. = Et la musique ? Je la ferois exécuter au Concert. = Eh ! que deviendroit ce pauvre spectacle ? = Je le renverrois en Phrygie. = L’Arrêt est dur : je ne vous conseillerois pas de dire tout haut votre avis. = Oserai-je vous demander pourquoi ? = C’est que vous passeriez pour un homme sensé, reprit Esope, & que dans ce pays-ci, qui dit un homme sensé, dit un sot. » ◀Dialogo

[47] Chapitre XII.

Le Colisée.

Au Colisée, dit Esope, en remontant dans son char. – Où allons-nous maintenant, reprit Solon ? = Dans un lieu de délices, poursuivit ironiquement le Fabuliste : le Colisée est actuellement le rendez-vous de toute la bonne compagnie. = J’entends . . . . Qu’y voit-on ? Qu’y fait-on ? = Rien. On se promène ; on se coudoie ; on lorgne ; on est lorgné : les femmes galantes y donnent le ton, & les Petits-Maîtres viennent y briller avec les habits qu’ils [48] devront éternellement à leur Tailleur . . .  Ils arrivent : Esope promène Solon dans tous les coins & recoins ; de la rotonde au dragon, du dragon à la lotterie, à laquelle le pauvre Législateur des Athéniens eut le bonheur de gagner, pour une somme assez forte qu’il y mit, une bagatelle qui pouvoit valoir quelques menues pièces de monnoie. Enfin on tira le feu, dont Solon fut plus content que de la joûte sur un bourbier fangeux, spectacle qu’il trouvoit tout au plus bon pour amuser la populace ; on éteignit & ils s’en retournèrent. « Eh bien, lui dit Esope, comment trouvez-vous cela ? = Magnifiquement ennuyeux. = Vous blas-[49]phêmez ! = Demandez-le plutôt à tous ceux qui y vont. = Cependant on s’y porte. = Les hommes sont comme les moutons ; ils vont toujours où la foule les entraîne. »

Chapitre XIII.

La petite Maison.

Je comptois que nous retournions chez vous, poursuivit Solon, en voyant arrêter le char devant un joli petit pavillon, dans un des quartiers de Sardes les plus détournés. Allons-nous voir quelque nouvelle extravagance ? = Vous l’avez dit, reprit Esope : c’est un petit bâti-[50]ment que j’ai fait élever pour Rhodope, chez qui je viens souper tous les soirs . . . Cette fantaisie lui a passé par la tête, & je n’ai pas cru devoir m’y refuser. Les gens comme il faut en ont tous de pareils ; c’est le temple de la liberté. = Et du libertinage, reprit Solon ; « je ne parle pas pour le sage Esope, poursuivit-il en riant. En conversant ainsi ils entrèrent dans le sallon, où ils étoient attendus : on se mit à table ; il y avoit grande compagnie, & la conversation fut fort tumultueuse. Heureusement pour Solon, qu’il se trouva placé à côté d’un homme de mérite, avec lequel il oublia facilement le cercle bruyant qui l’entouroit.

[51] « Que ferons-nous maintenant, s’écria tout-à-coup Rhodope, en sortant de table : il est encore de bonne heure. (la nuit étoit aux trois quarts de son cours) Comment, dit Solon à son voisin, est-ce qu’on ne se couche pas dans ce pays-ci après qu’on a soupé ? » Les convives de Rhodope rougirent de sa simplicité. Enfin on conclut à la pluralité des voix, de se rendre chez un homme de Robe qui donnoit un grand bal masqué. «  Allons, dirent tous les convives, allons, répondit Solon, il faut voir un peu de tout. » On envoie chercher des dominos, on se masque, on part.

[52] Chapitre XIV.

Le Bal.

Lassemblée <sic> étoit brillante & nombreuse, les femmes extrêmement jolies, & le Bal dans tout son éclat. On lutina beaucoup Solon, qui ne savoit trop quelle contenance tenir. « Grands Dieux ! se disoit-il tout bas, le Législateur des Athéniens, couvert d’un masque ridicule, & partageant toutes les folies des Petits-Maîtres de Sardes ! l’excellente métamorphose ! les bons matériaux pour servir un jour à l’histoire du cœur humain ! Je suis avec les loups ; [53] il faut hurler ! » A la fin il s’enhardit, & comme il s’en falloit beaucoup qu’il fût un sot, il vint à bout de se tirer d’affaire ; mais il manqua de se démonter tout à fait aux propos d’un masque qui le prit par le bras, & l’intrigua d’autant plus, qu’il paroissoit instruit à fond de plusieurs particularités dont personne à Sardes ne devoit avoir connoissance. Sa perplexité étoit au comble, lorsqu’Esope le tira d’embarras en le joignant. Le masque qui l’avoit inquietté tomba, & il reconnut, non sans une surprise extrême, Esope qui avoit changé d’habit avec Rhodope, que Solon avoit pris pour lui pendant plus d’une heure. Le jour parut enfin ; l’as-[54]semblée se sépara. Esope & Solon remontèrent en voiture ; ils reconduisirent Rhodope chez elle, & s’en retournèrent ensemble au Palais de Crésus.

Chapitre XV.

Conclusion.

« Eh bien, dit Esope en riant à son illustre ami, nous n’avons pas perdu notre temps aujourd’hui : quand je dis que nous ne l’avons pas perdu, je m’entends. = Passe pour cela, répondit Solon. = Je voulois vous faire connoître à fond le caractère & les mœurs des habitans de ce Pays ; je crois que [55] j’ai rempli mon but ; la pratique est la meilleure de toutes les leçons, qu’en pensez-vous ? = Il est vrai. = Eh bien ? = Que voulez-vous que je vous dise ? mon sentiment ne seroit peut-être pas à l’avantage . . . = Qu’importe, dites toujours. = Vous le voulez, soit. Vos Lydiens sont charmans, mais ils n’ont pas le sens commun. = Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on l’a dit, & qui plus est, prouvé. = A la bonne heure : ce sont de grands enfans ; il leur faut des hochets. = Ils auroient encore plus besoin de verges. = Oh ! je doute très-fort, quelque habile & quelque sévère que puisse être un Précepteur, si jamais quel-[56]qu’un s’ingéroit de vouloir les corriger, je doute qu’il en puisse venir à bout. = Vous avez ma foi raison ; & c’est pour eux que j’ai composé la petite fable du Renard & du Buste : belle tête, mais point de cervelle. »

Par M. d’. . . . [57] ◀Racconto generale ◀Livello 3 ◀Livello 2

Discours.

Livello 2► A qui s’est fait une étude du cœur humain, il ne faut qu’un seul trait pour démasquer le caractère de l’homme qui sait le mieux se cacher derrière sa réputation. Ce n’est pas qu’il n’y ait des caractères vicieux par nature, qui, à force de raison & de travailler sur eux-mêmes, ne parviennent à se dompter. Socrate avouoit qu’il étoit né avec un amour effréné pour les femmes, & jamais Philosophe ne porta plus loin que lui la sobriété dans les plaisirs ; mais comme il y a peu de Socrates, les caractères, [58] en apparence les plus soumis à la raison, ont des signes auxquels l’œil du sage ne se trompe presque jamais. La plus légère occasion suffit pour leur faire oublier de se contraindre.

Eteroritratto► D’Argile, né d’une famille très-ancienne, aimable, d’un esprit brillant & d’une humeur enjouée, avoit à la fois le goût de tous les Arts, & l’envie de tout savoir ; il étoit d’un caractère vif & impétueux. Ses parens l’avoient destiné à la Magistrature ; il fut pourvu d’une charge importante : il fallut en prendre la gravité. Il porta dansles <sic> affaires toute cette activité qu’il avoit montré jusqu’alors pour les arts agréables ; il renonça à tous ses [59] amusemens & à tous ses goûts. Il s’attira la confiance de toute sa Province ; on ne parloit que de son application & de ses lumières. On le choisissoit pour arbitre dans les affaires les plus épineuses. On connoissoit partout sa sévère équité.

Il parut un fameux sauteur qui venoit d’étonner la Capitale par ses tours d’adresse & de force. D’Argile ne put résister à l’envie de le voir ; il prit sur lui d’aller au spectacle, ou il ne s’étoit point montré depuis quinze ans. Il fut étonné de l’agilité du sauteur ; il voulut le voir encore, mais de plus près, & il le fit venir secrettement chez lui. Une envie conduit presque toujours à une autre : [60] il eut celle d’apprendre quelques-uns de ses tours.

Un jour un plaideur, dont le procès étoit entre ses mains, alla pour lui en parler, accompagné de son Avocat. Ils pénètrent jusques dans la salle de compagnie ; mais un valet-de-chambre leur dit que son Maître étoit depuis l’aurore, à examiner une cause très-compliquée, & on les remit au lendemain. Ils revinrent à la même heure : le Magistrat, leur dit-on, est encore occupé : ils prirent le parti d’attendre, dussent-ils se passer de dîner. Le valet-de-chambre les laissa les maîtres & sortit un moment. Le plaideur entendoit de moment en moment, un bruit sourd & sin-[61]gulier, & des mots dont il ne pouvoit pas distinguer le sens. Ce bruit venoit du cabinet ; un plaideur qui attend dans une anti chambre, est curieux, & cherche à se distraire. Celui-ci profitant de l'absence des valets, appliqua un œil indiscret au trou de la serrure. Il regarde, il ne peut croire ce qu’il voit ; mais après s’être assuré qu’il ne se trompe point : ô Ciel ! ah ! Monsieur, s’écria-t-il, en courant vers son Avocat, je suis perdu : courons chez mon adversaire, & proposons-lui nous-même un accommodement ; le plus désavantageux le sera toujours moins que d’attendre un jugement d’un tel homme. L’Avocat étonné crut que son client [62] tomboit en démence. Eh ! Monsieur, reprit le plaideur, regardez vous-même, vous l’allez voir en veste blanche, couché à plat-ventre sur un tapis, & répétant le saut de la carpe & du tremplain : l’Avocat regarde, & ne peut s’empêcher de rire & de s’écrier :

Quand la fourche à la main nature on chasseroit,
Nature toujours reviendroit.

Mais comme il connoissoit la probité d’Argile, il rassura son client, lui conseilla de ne rien dire de ce qu’il avoit vu, de ne faire sur-tout aucune proposition d’accommodement, & d’attendre que la fantaisie de son Juge fut passée. En effet, ils revinrent lorsque le sauteur, qui n’avoit que [63] quelques jours à rester, fut parti. Le Magistrat les écouta avec la plus grande attention ; & lorsque l’affaire fut sur le Bureau, il donne de si bonnes raisons, ses moyens parurent si justes, que le plaideur qui gagna son procès, & son adversaire, applaudirent au jugement d’une commune voix.

Quelques jours après, le gagnant alla remercier son Juge, & lui avoua sa curiosité & ses allarmes. D’Argile rougit un peu ; mais prenant le dessus : « gardez-moi le secret, lui dit-il, je ne suis pas fâché que vous ayez été puni de votre indiscrétion, par la crainte de perdre votre procès ; mais qu’elle vous apprenne que chacun à sa foiblesse ; que le [64] plus sage est celui qui sait le mieux cacher la sienne, & le plus heureux celui dont la folie ne fait de tort à personne. » ◀Eteroritratto

Mais tous les hommes n’ont pas le même fond de probité, ni la même attention à se vaincre ; & lorsque le caractère reprend le dessus, c’est pour toujours. Néron contraignit le sien jusqu’à ce qu’il fût sur le trône. Metatestualità► Voici un exemple de ce retour de caractère, combattu, vaincu en apparence, & devenu plus fougueux par vingt ans de contrainte. C’est un homme vrai qui m’écrit, & mon Lecteur peut l’en croire sur sa parole. ◀Metatestualità

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► « Vous seriez-vous attendu, mon cher Spectateur, que Mi-[65]lord C . . . . . que vous regardez comme la raison personnifiée, cédât à une passion dont il ne se doutoit plus ? Vous connoissez les combats des coqs qui ont tant d’attraits pour les Anglois : Eteroritratto► Milord dans sa jeunesse avoit perdu la moitié de sa fortune à parier que tel coq seroit le vainqueur de tel autre. C’étoit sa passion dominante, & jusques à vingt-cinq ans il n’avoit pas songé qu’il y eût de femmes au monde. Heureusement pour lui, il fit connoissance avec Mis Lélie, il sentit tous les charmes de la beauté ; & comme il est d’un caractère vif & sensible, il en devint éperduement amoureux. Cette [66] fille aimable & remplie de raison, lui fit envisager sa fureur de parier, comme une manie ridicule, une passion d’enfant, à laquelle se mêloit une espèce de cruauté : enfin elle parvint à l’en dégoûter : il épouse Mis, & ils ont toujours vécu en amans plutôt qu’en époux ; & jamais, depuis leur mariage, il n’avoit été question de pari : il avoit même rétabli sa fortune. Ils ont deux enfans ; Milord se proposoit de les élever lui-même ; mais comme son éducation a été fort négligée, il imagina l’année dernière de venir en France, & d’y chercher quelque honnête homme qui pût le seconder. Vous me fîtes [67] faire sa connoissance ; il me témoigna quelque desir de m’associer à ses soins paternels ; sa franchise & son honnêteté me séduisirent. J’acceptai, il en parut comblé ; nous devions partir deux mois après, & tout étoit arrangé.

Vous vous souvenez des courses de chevaux de la plaine des Sablons, & de l’énorme concours qu’elles attiroient. Nous étions un jour aux champs Elisées ; je riois avec Milord de la curiosité des Parisiens. Cependant, comme la matinée étoit belle, je lui proposai de nous promener jusques-là. Il résista long-temps ; enfin je le déterminai, & ce fut pour son [68] malheur. Un Anglois de sa connoissance lui proposa de parier deux guinées ; Milord se fit prier ; enfin il parie & il perd. Il y avoit ce jour-là deux courses ; Milord piqué propose cent guinées & les perd encore. Les courses finies, nous revînmes ensemble. Il avoit l’air soucieux, je voulus le consoler de sa perte : c’est peu de chose, me dit-il, j’en ai fait de bien plus importantes en ma vie ; ce fut alors qu’il me raconta les malheurs où la fureur de parier avoit entraîné sa jeunesse, & les succès de Miladi. Je sentis dans ce moment la faute que j’avois faite : je lui en marquai mon repentir. Je fis tout ce qui dé-[69]pendit de moi pour le ramener à ses résolutions : je le conjurai au nom de son épouse & de ses enfans, de ne pas s’exposer à l’avenir ; mais il avoit, sans que je m’en fusse apperçu, engagé sa parole de se trouver à la première course. Je l’y accompagnai ; malgré mes efforts il perdit le triple de ce qu’il s’étoit flatté de regagner. Dès ce moment il n’y a plus eu de frein capable de le retenir, il a parié jusqu’à sa dernière guinée, il a tout perdu. Miladi sait tout : elle est venue à Paris pour le consoler ; mais elle avoit tout vendu pour en remettre le montant à l’Anglois vainqueur : il ne leur reste rien. Lorsque Mi-[70]ladi est arrivée, je me suis jeté à ses genoux, comme étant la cause de ses malheurs. Elle m’a rendu justice ; elle sait bien que mon intention étoit innocente. N’importe, je n’abandonnerai point cette honnête & malheureuse famille ; car Milord est honnête, & à présent que son ivresse est passée, il la déteste. Je les suivrai en Angleterre, le peu que j’ai me suffit. J’éleverai leurs enfans. Vous savez que je dessine assez bien, & que j’excelle, quand je veux, à faire des instrumens de Physique expérimentale. Cette science est à la mode. Le produit de mon travail, joint à une petite pension que la tante de Miladi lui [71] fait, nous aideront à subsister. Je ne leur ai point encore fait part de mes ressources, ils ne les accepteroient pas. Je ménagerai si bien leur délicatesse, que je veux qu’ils me croient leur redevable : & qui sait si, par le crédit de l’homme important qui est en possession de leur bien, je ne parviendrai pas à faire obtenir à Milord quelque grâce du Gouvernement ? J’ai déjà mes batteries toutes dressées ; mais ils n’en savent rien, & ne le sauront qu’après le succès. ◀Eteroritratto

Adieu, mon cher Spectateur, je parts dans quelques jours. Mon ami, les passions tiennent étrangement de la manie. Vou-[72]lez-vous faire extravaguer un fol ? Parlez-lui de sa folie, & soyez assuré qu’il ne faut qu’une occasion, pour faire donner l’homme le plus raisonnable dans les passions qu’il croit avoir le mieux combattues. Adieu, conservez-moi votre amitié. » ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3 ◀Livello 2

Fin du No. I. ◀Livello 1