Le Spectateur français ou Journal des Mœurs: No III.

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Discours. Sur la Liberté.

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La Liberté, si chère à tout ce qui respire, est un des plus beaux attributs de l’Être Suprême, & le présent le plus précieux qu’il ait fait à l’homme ; c’est par la liberté qu’il a voulu le rendre digne de lui, & presque semblable à lui. C’est à la conserver dans sa pureté primitive, que consiste le vrai courage ; c’est à ne point en abuser, que consiste la sagesse. La liberté est d’un si grand prix, aux yeux même de l’Auteur de tout être, qu’il a voulu cacher à l’homme sa dépendance ; & que pouvant le forcer à suivre ses loix, & à ne faire que le bien, il lui laissa le choix libre du bien & du mal, en l’avertissant qu’il y avoit à préférer l’un, & du danger auquel l’autre l’exposoit. Un des effets les plus funestes du mal, est la perte même de la liberté. Quand les passions nous ont asservis, nous soupirons après elle ; mais elle nous punit de l’avoir abandonnée ; elle fuit & nous laisse nous débattre tristement sous un joug que nous n’avons ni la force de supporter, ni le courage de briser. Les remords du cœur le plus endurci dans le crime, ne sont que des regrets vers cette fugitive. Quand nous faisons le bien, nous usons de notre liberté, parce que nous avons le pouvoir de faire le mal ; mais le mal nécessite au mal, & nous prive presqu’entièrement de la liberté de faire le bien. La corruption du cœur émousse son énergie ; l’ame s’affaisse sous le fardeau de la dépravation ; & lorsqu’elle a contracté l’habitude de la bassesse, il est rare qu’elle se relève jamais : la bienfaisance exige une élévation dont elle est incapable. Je ne borne pas ce mot de bienfaisance à cette justice compatissante, qui nous porte à prévenir & à soulager les maux de nos semblables, à cet instinct de l’amour propre, qui nous force à nous aimer dans autrui, & à faire son bien-être par l’espoir de notre bien-être. J’appelle bienfaisance, la pratique des vertus ; cette bienfaisance est rare, parce qu’il y a peu d’homme qui aient conservé leur liberté. Que des chaines ils se sont imposées ! Je n’entreprendrai point ici de parcourir les différentes espèces d’esclavage : Il faudroit répéter tout ce qui a été dit sur les vices & sur les passions. Les Philosophes peuvent diviser l’esclavage en deux espèces générales ; l’esclavage physique, ou l’homme asservi par l’homme & l’esclavage moral, ou l’homme asservi par les passions. Le premier fut la suite de l’autre : détruisons s’il est possible l’esclavage moral chez tous les hommes, & les fers de l’esclavage physique tomberont d’eux-mêmes. On a vu des Ecrivains assez dépravés, pour soutenir que l’esclavage physique n’étoit pas un aussi grand mal qu’on pouvoit le croire ; les barbares ! comment ont-ils pu ne pas sentir que l’esclave moral, l’homme méchant & subjugué par l’orgueil, qui abusoit de sa force, pour retenir son semblable dans les fers, ne pouvoit jamais être bienfaisant ? Car quel bien équivaut à la liberté ? Quand il combleroit son esclave de se bienfaits, quand il l’aimeroit plus que son fils, quand il le traiteroit encore mieux, le prétendu bienfaiteur seroit-il moins un Maître ? Allez encore plus loin ; supposez que ce tyran insidieux, à force de bonté, est parvenu à faire craindre à son esclave de voir briser sa chaîne ; je ne vois dans les faveurs perfides du Maître qu’un crime nouveau ; c’est d’avoir enyvré sa victime, pour la plonger dans un lus profond avilissement. J’aurai toujours à lui dire, pourquoi es-tu son Maître ? Mais il aime ses fers. Eh bien, rends-le, malgré lui-même, à la liberté qui le réclame. Lui laisseras-tu boire de la ciguë, parce qu’il l’aime ? D’où provenoit l’horreur de l’esclavage chez ces fiers Républicains, qui combattoient sans cesse pour la liberté ? Ils pensoient que sans elle, il n’y a point de vertu ; & en effet, la liberté de Sparte & de Rome fut inébranlable, tant qu’elle eut pour base la bienfaisance. La sobriété, le courage, l’intrépidité, l’amour du travail, le mépris de la mort, étoient chez eux les effets nécessaires de l’amour de la liberté : avec elle ils croyoient perdre tous ces avantages ; ils voyoient dans l’esclavage un avilissement incompatible avec la vertu ; & c’étoit autant par ce motif qu’ils maltraitoient leurs esclaves, que pour inspirer à leurs enfans la crainte de l’esclavage. Ce n’étoit pas tant l’esclavage en lui-même qu’ils avoient en horreur, que ses fuites. Croyez-vous que des hommes qui supportoient, pour la liberté de la Patrie, la soif, la faim, les travaux les plus pénibles, toutes sortes de privations, & la mort même, n’auroient point eu le courage de supporter des fers ; que des hommes façonnés dès l’enfance à la subordination & à la discipline la plus austère, n’auroient pas eu la force de se lier aux volontés d’un vainqueur devenu leur Maître ?

Esempio

Régulus, esclave, fut le maître d’échapper à ses fers, en manquant de parole à un vainqueur inexorable ; mais il eut falu manquer à sa parole, & il préféra de rentrer dans l’esclavage & de périr, à une fausse liberté, qui eût fait rejaillir sur Rome, son manque de foi. Il voyoit dans l’infidélité, quelque chose de plus honteux que l’esclavage ; il pensoit que l’esclavage physique n’étoit véritablement un mal, que lorsqu’il tendoit à l’esclavage moral : Régulus usoit de sa liberté en reprenant les fers. Il faisoit le bien.
Mais, n’est-il pas à craindre qu’en faisant sentir à l’homme tout le prix de la liberté, je ne le dégoûte des devoirs qui l’attachent à la société ? Non ; car puisque ces devoirs ont le bonheur de la société pour objet ; puisqu’ils lient l’homme à l’homme, par la réciprocité des secours, ils entrent dans l’exercice même de la liberté. Peut-on appeler devoirs, ceux que l’esclave rend à son Maître, quand il n’y a entr’eux aucune réciprocité de services ? Tout est forcé d’un côté, tout est arbitraire de l’autre. Mais la franchise, la générosité, le desir de faire de bien à ses semblables, les vertus en un mot sont des devoirs ; & qui osera dire que les vertus sont des fers ? N’a-t-on as démontré mille fois qu’il n’y avoit d’être vraiment libre que l’homme vertueux ? Malheur donc à qui opprime la liberté. Honte & infamie à qui desire qu’elle soit opprimée, à qui prête les mains au despotisme. Heureux le Monarque qu’il règne sur un peuple d’enfans unis par l’amour. Comment y auroit-il d’esclavage physique, sous un Prince qui ne connoîtra jamais d’esclavage moral ? Ils savent, ces enfans libres, que c’est lui qui protége leur liberté : aussi avec quelle confiante sécurité ils abandonnent à sa providence le soin de leur conduite ! Périssent les ambitieux, qui troublent une telle société. Périssent sur-tout ceux qui, cherchant à égarer le Prince, arment le pasteur contre son propre troupeau, ou qui abusent de l’autorité qu’il leur confie, pour en aggraver le poids, & pour en faire moins aimer la source.

Lettre.

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Lettera/Lettera al direttore

J’en suis bien faché, Monsieur le Spectateur, vous ne vouliez voir ma Tragédie qu’à la troisième représentation, & la voilà tombée à la première, & tombée avec l’éclat le plus indécent. Vous la reverrez pourtant, ou bien il n’y a plus ni goût, ni bon sens en France ; mais ce ne sera que lorsque l’impression m’aura vengé des atrocités de la cabale, qu’elle aura fait revenir le public, & dévoile les perfidies des Comédiens & des Gens de lettres. Tout cela arrivera, je puis vous le prédire. Je ne doute pas qu’en vous instruisant de ma chûte, on ne vous ait dit beaucoup de mal de ma pièce. Malheur aux vaincus, c’est dans l’ordre ; mais ne croyez pas un mot de tout ce qu’on vous en dira. Je vous la garantis une des meilleures du Théâtre François, d’un genre nouveau, &, ce que je n’oserois dire si elle n’étoit pas tombée, faite pour honorer mon siècle & ma nation, & pour immortaliser son Auteur ; & voilà précisément, Monsieur, ce qui cause sa chûte. La jalousie de mes rivaux, les caprices orgueilleux des Comédiens, l’ont persécutée depuis sa naissance. Voici son histoire. De toutes les anecdotes Dramatiques, celle-ci n’est pas la moins curieuse.

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Racconto generale

Il y a vingt-huit ans & trois mois, que les Comédiens reçurent ma Tragédie avec enthousiasme. Ils la classèrent dès ce moment parmi les chef-d’œuvres de leur théâtre. Soit qu’ils voulussent surprendre le Public, quand son tour d’être jouée seroit venu, soit, comme ils l’ont dit depuis, qu’ils ne fussent pas fâchées de rabaisser les triomphes de Voltaire, qui régnoit alors sur la scène ; ils résolurent & me recommandèrent de garder le plus grand secret. Je le leur promis, & je leur tins parole. Comme il y avoit beaucoup de pieces, le tour de la mienne ne devoit arriver que cinq ans après : ce terme me parut bien éloigné ; mais comme je ne voulois faire aucun tort à personne, j’y consentis. Enfin les cinq Années s’écoulérent, je n’avois plus que trois mois à attendre ; les rôles étoient distribués, je me disposois à la victoire, lorsque ma sotte complaisance la retarda. Depuis l’époque de la réception de ma pièce, les Comédiens en avoient reçu une cinquantaine, parmi lesquelles il y en avoit de Crébillon, de quelques Auteurs connus, & de ce Voltaire, qu’on trouve toujours sur ses pas. Malheureusement le secret de la grande opinion que les Comédiens avoient de la mienne avoit transpiré. Un de mes Acteurs eut l’indiscrétion de lire son rôle à l’un des intéressés : celui-ci sonna le tocsin, & l’alarme fut au Parnasse. On s’assemble, on délibère, & l’on ne sait comment s’y prendre pour m’empêcher d’être joué. Enfin l’on s’avise du seul moyen qui pouvoit réussir ; ce fut de me demander grâce. On me députe un Comédien, qui me représente que je tiens dans ma mains la destinée de la troupe, & celle d’une foule de gens de mérite ; que ma Piéce alloit tout écraser, & qu’elle produiroit sur celles qu’on joueroit après, l’effet d’un beau tableau de Rubens, sur les barbouillages de l’Academie de. . . . . Ils me prièrent tant, que je me laissai gagner ; je cédai mon tour, & je consentis généreusement à ne prendre date que du jour de la dernière pièce reçue. A la vérité je ne savois pas à quoi je m’engageois, & j’aurois été moins facile, si j’avois cru passer un bail de huit ans. Pendant cet intervalle, les chose <sic> changèrent bien de face ; quand mon tour revint, car il revint enfin, l’enthousiasme des Comédiens s’étoit refroidi, trois de mes Acteurs ou Actrices avoient quitté le Théâtre ou étoient morts, deux autres avoient cédé leurs rôles. On ne juroit plus que par Voltaire. Quoique la Troupe convînt que ma Tragédie pouvoit souffrir le parallele avec la meilleur de Corneille, pour la grandeur des caractères & pour le sublime des pensées, & que Racine ne la défavoueroit pas, pour les grâces du style & la magie de la versification ; cependant on y trouvoit quelque chose du dernier siècle, qui n’étoit point du goût de celui-ci ; les Actrices prétendoient qu’elles avoient de la peine à se faire à leur rôle. On exigea des changemens ; je ne voulus point en faire : chacun s’entêta de son côté ; & l’on me dit formellement que si je ne faisois point les corrections qu’on me proposoit, ma piéce ne seroit point jouée. Quoique je sois d’un caractère doux, ce procédé me piqua. Trois ans s’étoient écoulés pendant ce débat ; j’eus recours à l’autorité : j’obtins un ordre, qui enjoignoit aux Comédiens de jouer la pièce dans l’état où elle étoit. Ils furent confondus. Les Auteurs dont les Ouvrages avoient été reçus dans l’intervalle, & qui dans les occasions périlleuses, font toujours cause commune avec les Acteurs, conclurent qu’il falloit tâcher de capituler. Quelques jours avant celui que j’avois fixé oru la représentation, je vis arriver chez moi le grave Paulin, qui, comme vous savez, jouoit les rôles de tyran dans les Tragédies, & qui l’étoit tout de bon des Spectateurs, Dieu des Juifs, tu l’emportes : me dit-il, vous allez être joué sans corrections ; c’est un grand triomphe, car vous êtes bien persuadé que les Comédiens tenoient à leur avis par obstination : mon bon ami, vous êtes dans l’erreur, & je puis vous répondre que c’étoit pour votre avantage. Les Auteurs ne se persuaderont-ils donc jamais que l’habitude de jouer, nous donne une connoissance des effets du Théâtre, qu’on n’acquiert point dans le cabinet ? Et croyez-vous, lui dis-je, que les Comédiens qui ont reçu ma Pièce, n’eussent pas d’aussi bons yeux que ceux de la Troupe actuelle ? Et cependant, ce que vous voulez que je corrige, est précisement ce qu’ils avoient le plus admiré. Oh ! je n’en doute pas, reprit-il en riant de son rire de Tyran ; mais songez donc que vous parlez de près de dix-huit ans. Que savoit-on dans ce tems-là ? Avoit-on seulement l’idée de l’art du Comédien ? J’aurois bien voulu voir vos Barons & vos Dufresnes jouer dans nos Drames ? Je voudrois bien savoir comment ils se tireroient des rôles de Clarendon dans Eugénie, de Beverley dans le Joueur, de Dorval dans le Fils naturel, & de tant d’autres ? Mais ce n’est pas de quoi il s’agit. Vous avez obtenu un ordre. Les Comédiens, quoiqu’on en dise, sont en général de bonnes & honnêtes gens ; je connois mes confrères, ils ne sont point vindicatifs ; cependant, il faut en convenir, un ordre est une terrible chose. On a beau respecter l’autorité, elle humilie l’amour-propre, elle offense l’amitié, & malgré soi l’intérêt se refroidit. Mettez-vous à la place d’un Acteur, & d’une Actrice sur-tout, qu’on fait jouer par force, mettriez-vous dans votre rôle, le même zèle que si vous l’eussiez joué volontairement ? Mon bon ami, voulez-vous me croire ? Laissez calmer les esprits. Vous avez attendu dix-huit ans, faites encore le sacrifice de quelques mois ; je ne vous en demande que six, & je vous promets que tout sera oublié. Je sais plus, je vous engage l’honneur de la Compagnie & le mien, que vous n’aurez plus d’obstacle à craindre. Corrigez seulement deux ou trois vers pour la forme, pour qu’on ne puisse pas dire qu’on ne fait aucun cas de nos décisions : vous m’entendez. Eh bien, lui dis-je, vous allez voir comme je sais répondre aux procédés : vous me demandez six mois, je vous donne deux ans, & je ferai des corrections telles que je jugerai à propos ; mais j’en ferai. Il suffit, me répondit gravement Paulin, en m’embrassant, demain vous aurez notre réponse. En effet, il revint le lendemain, & m’apporta, de la part des Comédiens, un engagement formel de me jouer dans deux ans, quelques oppositions qu’eux ou les Auteurs pussent y former alors. J’eus la mal-adresse de leur répondre, & dès le jour même ma lettre fut publique, & regardée comme un désistement de l’ordre que j’avoir obtenu. J’allai le lendemain au foyer ; les Comédiens m’accablèrent de politesses froides, qui me firent sentir que leur ressentiment me seroit funeste. On annonça une Pièce nouvelle : elle étoit de Voltaire ; me m’empressai d’aller à la première representation : quelle fut ma surprise ? Je reconnus mon plan ; mon sujet n’étoit que déguisé ; c’étoient les mêmes caractères, la même conduite, le même dénouement ; j’étois furieux. Je m’en plaignis aux Comédiens, ils me renvyèrent à l’Auteur ; je lui portai mes plaintes, il lâcha quelques plaisanteries contre moi, qui mirent les rieurs de son côté, & peu s’en fallut qu’on ne me chargeât de toute l’iniquité de cet événement. Ce fut bien alors que je fus obligé, malgré moi, de refondre ma Pièce, & de faire plus de corrections que les Comédiens n’en demandoient. Je ne doutai plus que ce ne fût un complot entre M. de Voltaire & eux, pour me forcer aux changemens que j’avois refusé de faire. Malgré leurs manœuvres ma Pièce n’y perdit rien. J’attendois patiemment que les deux ans fussent expirés. Enfin, après tant de traverses, mes rôles furent distribués pour la troisième fois. Quoique j’eusse à craindre un reste de ressentiment de la part de la Troupe, j’avois mis dans mes intérêts la principale Actrice de ma Pièce, celle qui devoit jouer le rôle de la Princesse ; elle traînoit à son char deux Acteurs, dont elle me répondoit comme d’elle-même. Je respirois, je touchois au moment d’être joué ; je voyois tous mes rivaux embarrassés, me rechercher ; enfin je savourois les avant-goûts de ma gloire, lorsque la Princesse s’avisa de faire une fausse couche ; mais la fausse couche la plus terrible qu’on eût encore vue au Théâtre François. Non, Monsieur, l’on ne meurt pas de chagrin. Pour comble de malheur, les Comédiens eurent la politesse perfide de me proposer, pour ne pas perdre mon tour, de donner le rôle de l’Actrice malade, à sa doubleuse, petite guenuche de trois pieds & demi, bossue, sans grâces, qui avoit une voix de faucet à briser le tympan d’un Suisse, grassayant comme une Provençale, ouvrant de travers une bouche fendue jusqu’aux oreilles, grimaçant, ne sachant ni rire ni pleurer, gesticulant à contresens, & sautillant au lieu de marcher : telle étoit la beauté à qui l’on vouloit que je confiasse le rôle le plus intéressant qu’on eût encore mis sur la scènce tragique. Je répondis avec fureur, que j’attendrois que Mlle. * * * fût guérie. On me dit avec le plus cruel sang-froid, que comme il faudroit vraisemblablement attendre trop long-temps, je n’avois qu’à choisir, ou de céder mon rang, ou de laisser jouer ma Pièce par la doubleuse. Soit que l’Auteur de la Pièce qui venoit après la mienne s’impatientât, soit qu’il fût d’accord avec les Comédiens, il obtint un ordre pour se faire jouer. J’y fus peu sensible ; comme sa Tragédie promettoit une douzaine de représentations, j’espérois que dans cet intervalle, Mlle. * * * se rétabliroit ; mais sa convalescence fut très-longue, & les Médecins lui défendirent de jouer d’une année. Les Comédiens, sans me rien dire, délibèrent que ma Tragédie seroit jouée. C’en étoit fait, si deux jours avant la représentation, je n’eusse rencontré le Souffleur, qui ne me connoissoit pas, chez la malade, qui lui demanda ce qui ce passoit à la Comédie. Cet homme, à qui l’on n’avoit pas sans doute recommandé le secret, répondit naïvement qu’on répétoit la Tragédie d’un pauvre diable, à qui depuis plus de vingt ans, on tenoit le bec dans l’eau. Je le priai de m’en dire le titre, il ne s’en souvint pas ; mais il ajoute que cette vieille nouveauté avoit une singularité fort remarquable, qu’elle étoit en sept Actes. O ciel ! m’écriai-je, ce ne peut être que ma Tragédie, & je partis comme un éclair. Je ne m’amusai point à aller faire des reproches aux Comédiens, je courus à Versailles ; je sollicitai, je priai tant, que j’obtins un ordre pour qu’on ne me jouât pas ; ordre tout contraire à celui que j’avois obtenu trois ans auparavant. J’attendis le jour de la représentation ; & au moment où l’on alloit commencer, l’ordre fut signifié ; ce contre-temps les déconcerta ; il fallut annoncer qu’on ne joueroit point la Pièce nouvelle, ce qui indisposa fort les Spectateurs : on joua ce qu’on put, & l’on joua très-mal. A Londres, on eût assommé les Acteurs, & j’aurois été vengé : à Paris, le Public mécontent, ne s’en prit qu’à moi, me hua le lendemain quand je parus à l’Amphithéâtre, & les Gens de lettres firent vingt épigrammes contre la Pièce & contre l’Auteur. Vous vous imaginez bien que les Comédiens se prévalurent de mes ordres opposés ; ils s’assemblèrent, & le Comité délibéra que l’on ne représenteroit point ma Tragédie jusqu’à nouvel ordre. J’espérois que la convalescence de Mlle. * * * raccommoderoit tout. Mais on l’envoya aux eaux ; elle passa deux ans en Province ; & comme les Médecins n’avoient pas spécifié sur quel Théâtre ils lui avoient défendu de monter, elle crut que ceux des Villes de Province n’entroient point dans leur ordonnance ; elle les parcourut tous pendant dix-huit mois ; & comme elle avoit de la réputation, elle retira des sommes considérables de toutes les Villes où elle passoit. Elle revint à Paris, reparut triomphante & plus belle qu’avant sa maladie ; elle joua, & fut plus applaudie qu’elle ne l’avoit jamais été. Je sollicitai les Comédiens, qui ne daignèrent point m’écouter ; je pria Mlle. * * * de s’interesser pour moi ; elle trouva l’affaire très-délicate ; elle entama une négociation qui traîna en longueur ; la saison des eaux revint ; elles lui avoient été trop salutaires pour ne pas y retourner encore ; elle repartit, prit le chemin le plus long, jouant la Comédie dans toutes les Villes où elle passoit, & ne revint à Paris que vers le commencement de l’hiver suivant, la négociation fut encore reprise, mais elle eut le même sort que l’année précédente. Les années se succédèrent. Mlle. * * * chargée des dépouilles de la Capitale & des Provinces, prit du dégoût pour le Théâtre ; elle ne jouoit plus que trois ou quatre fois l’année. Enfin Milord D * * *. parut, & Mlle. * * *. fit sa retraite ; deux de mes Acteurs s’étoient encore retirés. Mon protecteur étoit mort ; je m’étois lassé de solliciter les Comédiens, & je désespérois de voir jamais représenter ma Tragédie. Le Théâtre s’étoit renouvelé deux fois depuis qu’elle étoit reçue ; mais il faut que les Comédiens, à mesure qu’ils se retirent ou qu’ils meurent, lèguent leur haine contre les Auteurs, ainsi que leurs rôles, à ceux qui les remplacent ; car ceux de la troisième génération me firent éprouver plus de morgue & de dureté, que je n’en avois essuyé de deux premières. J’avois renoncé aux honneurs de la représentation, & je me disposois à faire imprimer ma Tragédie, afin que la postérité pût me rendre justice ; mais le hasard fit plus en un jour, que n’avoient fait vingt-huit ans de démarches. Il y a six mois que je racontois l’histoire de ma Tragédie, dans une maison où je dînois ; un Seigneur qui se trouvoit là, je ne sais comment, trouva plaisant de faire jouer une Pièce reçue depuis si long-temps. Il sollicita un ordre, & il l’obtint. Les Comédiens jaloux de l’honneur de la Troupe, ont fait tout ce qu’ils ont pu pour m’engager à retirer ma Pièce. Quand ils ont vu que leurs efforts étoient inutiles, ils se sont attachés à la faire tomber ; ils ont émeuté les Gens de lettres ; ils ont publié que mes situations étoient prises d’un côté & d’autre, mal amenées ; que le plan étoit ridicule, la fable détestablement conduite, les vers pitoyables ; on en citoit que je n’ai jamais faits. A la représentation, ils ont affecté d’estropier les douze ou quinze premiers. Mon exposition est un chef-d’œuvre, & d’elle dépend le succès de la Pièce. Dès la première scène, le rire excité par les premiers vers, a dégénéré en un bruit tumultueux dans le Parterre. La cabale a pris pour prétexte, deux rangs de femmes à grands panaches, placées à l’orchestre, & qui cachoient toute la scène aux Spectateurs ; les Acteurs jouoient d’une voix basse à ne pas être entendus, quand même le plus grand silence eût régné dans la Salle. Mais ce qui va vous surprendre, & ce que je ne pouvois pas croire moi-même, c’est qu’on a reconnu dans le Parterre des Savoyards travestis qui faisoient un bruit horrible, & j’ai su positivement qu’ils avoient reçu douze livres chacun ; & qui diriez-vous qui les payoit ? C’est cet ennemi de tout bien, ce rival de tout talent & de tout génie, ce Voltaire enfin, qui m’a toujours persécuté. J’avois contre moi la cabale philosophique ; ses chefs ne se sont pas montrés ; mais sa séquelle étoit distribuée dans divers endroits de la salle, & donnoit indécemment le sujet du rire ! Aux endroits qui pouvoient en imposer, l’orage redoubloit. J’ai observé des coups de génie dans l’art de cabaler ; comme par exemple, un grand calme pendant certaines scènes, qui auroient dû faire le plus grand effet, si ce qui précède eût été entendu, mais qui isolées & indépendantes des situations, sont absurdes & ridicules. Enfin, Monsieur, jamais on n’a vu de cohue semblable. La garde elle-même paroissoit être du complot ; la conspiration étoit universelle. Il n’y avoit pas pour moi dix personnes dans le parterre. Je n’avois pas eu la précaution de donner des billets ; ma Pièce n’avoit pas besoin de cette ressource.
Voilà ce qui s’est passé dans cette fatale journée. J’en serai vengé, l’on m’imprime actuellement : je vous enverrai le premier exemplaire. Adieu, Monsieur le Spectateur, je ne doute pas que vous ne preniez part à ma peine.

Discours.

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L’insolence & la morgue ne sont, chez la plupart des hommes, que la marque de leur bassesse ou de leur néant ; qu’un effet naturel de l’amour-propre, humilié par la conscience de leurs vices, & du peu de cas que le Public fait d’eux. C’est ainsi que les Bonzes à la Chine, le Fermier des tributs & les Receveurs du fisc en Perse, les Histrions dans tous les lieux où leur profession est avilie, les Courtisannes à Paris, affichent le dédain, traitent avec dureté ceux qu’ils regardent comme leurs inférieurs, se méfient de leurs égaux, rampent devant leurs supérieurs, & n’en opposent pas moins le faste à la grandeur, la souplesse au pouvoir & à l’autorité. L’orgueil est l’épouvantail avec lequel ils essayent de repousser la honte. Qui est-ce qui est plus difficile qu’un sot, sur les productions du génie ? Qui est-ce qui rougit plus aisément d’un mot équivoque, qu’une femme d’une conduite suspecte ? Qui est-ce qui est plus sévère pour les autres, que celui qui est plus indulgent pour soi ? Malheur à vous, si vous êtes accusé du plus léger oubli de vos devoirs, devant un juge prévaricateur ? Le Bonze dit en lui-même : qui seroit assez hardi pour me soupçonner de ne pas être le plus fidèle serviteur du Tien, moi qui suis le plus intrépide délateur de quiconque commet la plus légère offense contre le Tien ? Je défie bien tous les Musulmans du monde, dit l’impudent Senton, de deviner que j’ai des maîtresses ; car je déclame du matin au soir, contre les plaisirs même dont l’Alcoran fait une loi. Le Seigneur d’une petite Terre s’imagine que ses vassaux le regardent comme l’homme le plus important dans l’Etat, parce qu’il est dur & cruel envers eux. Un Artiste médiocre croit avoir supplée aux talens qu’il n’a pas, quand il a vomi bien de injures contre ses critiques. Le vrai génie, la vertu solide, la grandeur véritable, n’ont pas besoin de ces dehors trompeurs ; aussi n’est-ce qu’avec eux qu’on trouva la douceur & la paix.

Momus et Minverve,

Fragmens d’anciens Dialogues, traduits d’un vieux Manuscrit Grec*1

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Minverve ennuyée du peu de progrès que la sagesse faisoit parmi les hommes, s’imagina que c’étoit la faute des Philosophes. Ils sont si gauches, disoit-elle, il <sic> s’y prennent si mal ! Au lieu de répandre mes principes, ils s’amusent à faire des systêmes, à disputer sur les mots, à défendre leurs opinions les uns contre les autres, à se faire la guerre, parce que celui-ci ne pense pas comme celui-là ; & cependant les mœurs vont comme elles peuvent. Je ne veux plus m’en rapporter qu’à moi-même ; nul autre que moi ne sera chargé désormais d’instruire les hommes. Elle dit : descend sur la terre, quitte tout l’appareil de Déesse, va de ville en ville, de bourgade en bourgade, se donne bien de la peine, tonne sur la pauvre humanité, gronde, se fâche & n’en est pas plus avancée. En entrant dans un Bourg de l’Attique, pour s’y reposer de ses fatigues, elle voit au milieu de la place publique, monté sur des trétaux, un personnage moitié grave, moitié bouffon, qui enseignoit la philosophie à un peuple immense ; elle se glisse dans la foule, regarde bien attentivement, & reconnoît Momus. A peine elle pouvoit en croire ses yeux. « O ciel ! s’écria-t-elle, eh ! depuis quand le Dieu de la raillerie est-il devenu le précepteur du genre humain ! » Momus l’entendit, & sans se déconcerter, il continua de débiter sa morale au peuple ; Minerve ne pouvoit s’empêcher de rire des faillies que Momus mêloit à ses préceptes. Cependant, pour ne pas faire languir la Déesse, il eut la complaisance de congédier l’assemblée plutôt que de coutume. Quand tout le monde se fut retiré, Momus s’approche d’elle en riant.

Dialogo

Vous voyez. Lui dit-il, que je ne m’acquitte pas mal de mon rôle, quoique je ne le fasse pas depuis aussi long-temps que vous.

Minerve.

Je te l’avoue, Momus enseignant la Philosophie, me paroît une énigme impénétrable.

Momus.

C’est à la belle Cypris que je dois cet honneur.

Minerve.

A Cypris ? Quoi, c’est Venus qui t’a rendu Philosophe !

Momus.

Suis-je donc le premier ? La Philosophie n’est-elle pas tous les jours la ressource ou le pis-aller malheureux que fait Cythérée ? Voici comment cela est arrivé :

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Peu de temps après que vous eûtes quitté l’Olympe, je rêvois au plan d’une Fête qu’Alcide devoit donner à Junon. Je vis Vénus fort empressée, & cherchant à se dérober à tous les yeux : je soupçonnai du mystère, je voulus savoir ce que cela deviendroit. Je la suivis de loin ; elle entra dans un bosquet ; je conclus qu’elle y avoit donné quelque rendez-vous ; mais à qui ? C’est ce qu’il fallut savoir encore. Je me glissai tout doucement derrière une palissade de jasmin ; j’écartai les branches, & je découvris la Reine des Amours dans les bras, devinez de qui ? Je vous le donne en mille. De Vulcain, Déesse de Vulcain. Un éclat de rire m’échappa ; j’attirai l’attention du chien de Procris, qu’on avois mis en sentinelle ; il m’apperçoit, s’élance avec des aboyemens épouvantables ; je veux fuir, je tombe & par malheur, Vénus m’apperçoit. Elle rougit beaucoup en me voyant ; elle me fit signe de garder le silence sur cette aventure, je le lui promis ; mais en vérité elle étoit trop singulière pour me taire. Le caprice de la Déesse me parut si plaisant, que je ne pus m’empêcher d’en faire le sujet de quelques couplets ; je les fis courir sous le nom d’Apollon. Il se défendit mal de les avoir faits, car ils étoient bons ; mais Venus n’en fut pas la dupe. Elle prit la chose au sérieux. Elle étoit mille fois plus humiliée d’avoir été trouvée en tête-à-tête avec son vieux époux, qu’elle ne l’avoit été lorsque son époux la surprit dans les bras de Mars. Elle alla tout en pleurs se plaindre à Jupiter ; elle prit pour prétexte, & les couplets, & la témérité que j’avois eue de porter un œil indiscret sur les mystères de l’hymen. Jupiter, qui n’a jamais su rien refuser à la beauté, m’exila sur la terre jusqu’à nouvel ordre.

Minerve.

Et de dépit tu te fis Philosophe ?

Momus.

Non, le dépit n’y eut aucune part. Je descendis dans l’Attique. Le pays étoit peuplé de Philosophes : c’étoit la mode : Il me parut plaisant de m’affubler aussi du manteau philosophique. Autant vaut ce métier qu’un autre. Je parlai morale, sagesse, systême, sans trop savoir ce que je disois, mais avec une emphase qui étonna, un enthousiasme qui entraîna ; & je me suis vu chef de Secte, sans trop savoir comment. J’enseigne, comme vous avez vu. Mais ce qui vous paroîtra bien plus singulier encore, c’est que j’ai autant de disciples que j’en veux ; par tout où j’ai paru, j’ai laissé des Philosophes. C’est à Momus à peupler les États de Minerve.

Minerve.

Des Philosophes de la façon de Momus, ne laissent pas de faire beaucoup d’honneur à la sagesse.

Momus.

Point de jalousie de métier ; ne dites pas de mal de mes Philosophes. Croyez qu’ils valent bien les vôtres ; je puis vous assurer du moins que leur conduite ne contraste jamais avec leurs principes.

Minerve.

Oh ! je n’en doute pas ! Les principes de la morale de Momus, ne doivent pas être difficiles à pratiquer.

Momus.

Il est vrai que j’applique mes soins à leur rendre la sagesse aussi facile qu’il est possible. Ne pas exiger des hommes au-delà de leurs forces ; les instruire gaiement, accomoder l’instruction à leur caractère, leur montrer la vertu parée de tous les charmes du plaisir. Voilà ma méthode.

Minerve.

C’est une lâcheté, c’est apprendre au vice à se couvrir du manteau de l’hypocrisie.

Momus.

Sage Minerve, vous n’avez pas toujours pensé de même ; car enfin je vous ai vu emprunter successivement le masque de Thalie, celui de sa sœur, la lyre d’Apollon & je vous ai vu mendier les secours de tous les Dieux de l’Olympe, de l’Amour même ; & quand vous n’avez plus su comment vous y prendre, vous avez eu recours, le dirai-je ? aux Furies.

Minerve.

Que veux-tu, Momus ? Je ne voulois avoir rien à me reprocher. J’ai essayé tous les moyens de rendre les hommes meilleurs, malgré eux-mêmes : je m’y suis prise de toutes les manières ; mais ils sont si frivoles, si inconstans ! La gaieté de Thalie leur est devenu insipide ; elle a voulu prendre un ton plus grave pour leur plaire ; elle est d’un pédantisme insupportable ; & quand elle veut revenir à sa première gaieté, elle ne sait plus ce qu’elle dit ; c’est un jargon de précieuse, un persiflage qui ne ressemble à rien, de faux brillans, des étincelles sans force & sans clarté. On a exigé de sa sœur, qu’au lieu des tableaux naïfs des malheurs qu’occasionnent dans le monde les <sic> déréglement des passions, elle s’amusât à philosopher sur les passions ; elle l’a fait, & on l’a huée. On a voulu qu’Apollon, dont l’emploi est de peindre & de sentir, ne fît que raisonner : il raisonne & l’on s’endort.

Momus.

Déesse, entre nous, ce n’est pas tout-à-fait la faute des hommes. Vous avez toujours eu la fureur de dominer. Vous avez craint que ceux dont vous empruntie le secours, n’obtinssent l’avantage sur vous, & qu’on ne vous rendît pas l’hommage que vous méritiez. Vous les avez dédaignés, ils se sont découragés, & vous ont laissé seule disserter à perte de vue.

Minerve.

N’auroit-il pas encore fallu que je n’eusse paru qu’à leur suite, & que quand je faisois l’honneur à la petite Thalie de l’associer à mes travaux, je lui eusse cédé tout l’honneur du triomphe ?

Momus.

Déesse, vous souvenez-vous du bal que je donnai aux noces d’Hébé ? Vous ne saviez comment vous déguiser ; vous me demandâtes conseil ; je me chargeai de tout, & vous ne vous en trouvâtes pas mal. J’empruntai à la Folie, ses ajustemens les plus bisarres ; grelots, pompons, marote, & je vous les apportai ; vous fîtes fort la dédaigneuse ; enfin à force de prières, je vins à bout de vous en faire revêtir. Jamais vous ne parûtes si jolie, si aimable, la tête en tournoit à tout l’Olympe ; Junon étoit furieuse ; Vulcain transporté de joie, se félicitoit que sa femme eût une rivale, qui alloit lui enlever tous ses amours, & peut-être la réduire à retourner à son époux : enfin il ne fut question que de vous, & cependant personne ne vous reconnut. A qui dûtes-vous tout cela ? Vos charmes, sans-doute, y étoient pour beaucoup ; mais convenez que les habits de la Folie, leur prêtoient un piquant qu’ils n’ont pas ordinairement.

Minerve.

Ils les firent remarquer.

Momus.

Non, non, tranchez le mot ; vous n’êtes que belle avec votre parure ordinaire, & vous fûtes charmante. Les pompons, l’air étourdi que vous donnoit la marote, avoient presqu’entièrement déridé ce front sévère & rembruni, l’effroi des amours & la terreur des grâces.

Minerve.

Momus, ces déguisemens peuvent passer dans un bal ; mais quand il s’agit de faire aimer la sagesse . . . .

Momus.

Eh bien, il faut la rendre aimable, n’importe par quels moyens, pourvu qu’ils réussissent : croyez-moi, rapportez-vous-en à Momus, pour le choix de vos atours, tous ne vont pas à toute espèce de beauté.

Minerve.

La Folie, dans ce même bal, éprouva ce que tu dis. Elle fut cruellement punie d’avoir prêté ses habits. Est-ce toi qui lui persuadas de se revêtir de mon armure, de se coëffer de mon casque, & de prendre mon égide & ma lance ? Je n’ai jamais rien vu de si gauche & de si ridicule.

Momus.

Voilà précisément les Philosophes que vous endoctrinez ; dès qu’ils ont endossé le manteau de la Philosophie, ils se croient aussi sages que Socrate. J’ai vu des jeunes gens, que leurs Gouverneurs venoient à peine de quitter, se réfrogner, se défigurer, laisser croître leurs ongles & leur barbe, marcher gravement, s’accoutumer à ne parler que par sentences ; & se faire un jargon empoulé que personne n’entendoit, & qu’ils n’entendoient pas eux-mêmes ; attaquer sans prudence la doctrine des Sages qui les avoient précédés ; rabaisser la réputation des hommes les plus célèbres ; avancer les paradoxes les plus extravagans. Des enfans qui veulent régenter le monde ! c’est un spectacle délicieux pour moi. Vous souvenez-vous, Déesse, de ce tableau d’un des meilleurs Poëtes d’Athènes, dans lequel il peint Mars dans les bras de Vénus ? Tandis que les amans se livrent à leurs transports, les Amours jouent avec les armes du Dieu de la guerre. L’un veut ceindre la lourde épée, & peut à peine la soulever ; deux Amours ont mis le casque sur la tête d’un troisième, qui succombe sous le poids ; l’autre a appelé ses camarades, pour l’aider à soulever sa lance, qui les entraîne tous, malgré leur effort réunis ; trois ou quatre se cachent derrière l’immense bouclier appuyé contre un chêne, & frémissent qu’il ne les écrase de sa chûte. Je ne vois jamais vos Philosophes adolescens, que ce tableau ne me vienne dans l’idée.

Minerve.

Que les Amours se jouent des armes de Mars, rien n’est moins extraordinaire ; ils ont bien fait un arc de la massue d’Hercule. Ce sont leurs jeux.

Momus.

Ne les a-t on jamais surpris sous le manteau de la sagesse ? On raconte à ce propos je ne sais quelle histoire, dont vous pouvez mieux que moi savoir la vérité. On dit qu’en parcourant lemonde <sic> pour faire des Philosophes, vous avez rencontré un jeune homme, que vous avez jugés très-propre à le devenir, un jeune Endymion.

Minerve.

Momus, c’est pousser trop loin la raillerie. Finissons ; d’ailleurs voilà tes Philosophes qui se rassemblent.

Momus.

Non, Déesse, ce sont les vôtres qui viennent à moi, ne les reconnoissez-vous pas ?
Ici le manuscrit manque. Ce dialogue n’étoit pas le seul. Quelques feuillets presqu’effacés & remplis de lacunes, indiquent une suite ; tout ce que j’ai pu recueillir du second, c’est que Momus y prouvoit à Minerve, que la sagesse humaine, quelque parfaite qu’on la suppose, a toujours un côté foible, qui prête à tire ; & que la plaisanterie, quand elle est fine, délicate & sans fiel, est plus propre à faire apercevoir l’homme de ses défauts, que les reproches & les menaces. Dans le troisième, il n’y a presque pas une phrase de suite. En rassemblant & en rapprochant tout ce qui en reste, on voit que Minerve ne veut pas convenir que des sages qu’elle a formés elle-même, aient le moindre défaut, Momus obtient qu’elle les rassemble, & à mesure qu’ils paroissent, Momus leur arrache leur manteau, il ne s’en trouve qu’un très-petit nombre dont les défauts n’offrent point matière aux plaisanteries de Momus. Le quatrième devoit être fort intéressant, il n’en reste que quelques feuillets, en assez mauvais ordre. Il y a plusieurs interlocuteurs, Momus, Minerve, & plusieurs personnes qui demandent des manteaux ; Momus, qui a fait apporter tous ceux des anciens Philosophes, les étale aux yeux des Athéniens. Minerve est avec lui. Son objet est de faire voir à la sagesse, que les hommes qui abusent de tout, se servent souvent de son manteau pour venir à bout des projets les plus odieux ; mais pour la consoler, il lui fait voir que cet abus est puni tôt ou tard.

Metatestualità

Le sujet de ce dialogue m’a paru si utile, que je me propose de faire les recherches les plus exactes, pour en découvrir la suite. Momus permet à chacun de choisir le manteau qu’il croit lui convenir le mieux. Voici les fragmens de ce quatrième dialogue.

Livello 3

Dialogo

Callipidès.

Tiens, Momus, je te reporte le manteau que tu m’as donné ; donne-m’en un qui soit plus large.

Momus.

Celui-là me paroît pourtant bien fait à ta taille.

Callipidès.

Il ne m’enveloppe pas assez ; j’ai tant de choses à mettre dessous !

Momus.

Mais, quoi encore ? Est-ce de la bienfaisance, de bonnes œuvres secrettes, de la générosité des secrets confiés ?

Callipidès.

Est-ce qu’on doit cacher ces choses-là ? Non, Momus, c’est de l’ambition, de l’intrigue, bien des petites ruses. Je vois là-bas un manteau qui me conviendroit assez. Il n’est pas brillant, mais n’importe.

Momus.

C’est celui de Socrate ; il n’a jamais couvert que la vertu, & sur-tout la modération.

Callipidès.

Tant mieux, je serai plus à couvert du soupçon, & j’irai plus sûrement à mon but ; donne-le moi toujours.

Momus.

Eh bien, j’y consens ; qu’on donne à Callipidès le manteau du sage Socrate.

Minerve.

Y penses-tu, Momus ? Le manteau de Socrate à un scélérat !

Momus.

Laissez-moi faire, Déesse. Callipidès ne le portera pas long-temps. A couvert de ce manteau, il se croira tout permis, & sa folle sécurité va le conduire à sa perte. (Momus crie) Le manteau de Diogène, manteau de franchise & de vérité, que le veut ?

Hermogène.

A moi, Momus, je retiens ce haillon. Il faut convenir que Diogène n’étoit pas fastueux. Quelle est sa propriété ?

Momus.

Aussi-tôt que tu l’auras mis sur tes épaules . . . . .

Hermogène.

Eh bien ! est-ce que je deviendrai franc & véridique ? Ce n’est pas là mon compte, au moins.

Momus.

Non, le manteau ne change point le caractère ; mais tu inspireras de la confiance à tout le monde. Tu persuaderas tout ce que tu voudras. On t’en croira sur ta parole, n’est pas ce que tu veux ?

Hermogène.

Oui, divin Momus, justement. Qu’on me croie, c’est tout ce qu’il me faut. Je t’avoue que j’ai un peu abusé de mon talent de fourbe & de menteur. Je suis suspect à tout le monde, & j’ai besoin de rétablir ma réputation, car j’ai des projets. Oh ! que de dupes je vais faire ! Mais il est si délabré, que je crains que la vérité ne passe à travers les trous.

Momus.

Va, tes projets seront remplis au-delà de tes espérances.

Minerve.

Diogène seroit bien étonné, de trouver un tel coquin sous son manteau.

Momus.

Il le lui prêteroit lui-même, s’il étoit ici, & s’il savoit comme moi, qu’à la faveur de ce manteau, le fourbe persuadé qu’il peut tout oser, va tendre à un Grand, un piége si grossier, qu’après demain la société sera délivrée de ce monstre. (Momus crie) Le manteau de Bias, manteau de pauvreté, qui le veut ?

Minerve.

Momus, tu peux en crier un autre. Celui-là restera. La pauvreté n’est bonne à rien.

Chrysophile.

Donne, toujours Momus, tant que je m’en servirai, les voleurs ne me soupçonneront point d’avoir des trésors ; & , ce qui ne m’est pas arrivé depuis dix ans, je pourrai dormir tranquille. Donne, je prétends ne le quitter, ni nuit ni jour.

Momus.

Qu’on donne à Chrysophile le manteau de Bias.

Chrysophile.

Grand merci, Momus. Mais, est-ce que tu ne me donne pas de quoi le faire recoudre ? Comment veut-tu que je m’en serve dans l’état où il est ?

Momus.

Voilà trois drachmes, cela te suffit-il ?

Chrysophile.

C’est bien peu de chose, pour réparer le manteau d’un si grand homme que Bias.

Minerve.

Bias ne t’auroit aucune obligation, s’il savoit que tu as donné son manteau à un vieux usurier.

Momus.

Bias approuvera ma sagesse, quand ce malheureux lui apprendra chez Pluton, que sur la foi du manteau, ayant négligé de prendre ses précautions ordinaires, des voleurs sont entrés chez lui, ont enlevé ses trésors ; que les voleurs ont été pris, & les trésors confisqués au profit de la République, & que le méchant avare s’est pendu de désespoir. (Momus crie) : Voici du beau, le manteau de Platon, qui le veut ?

Minerve.

Je le garde pour moi.

Momus.

Quoi ! la Sagesse . . . . . . 
Le reste manque.
Fin du No. 3.

1* J’ai eu beau chercher la date & le nom de l’Auteur de ces Dialogues, ils paroissent être d’un ami ou d’un disciple de Lucien. Le manuscrit est du huitième siècle.