Le Spectateur français ou Journal des Mœurs: No II.

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Discours.

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Dialog

Qu’est-ce donc qui vous est arrivé de si heureux, Valfred ? Jamais je ne vous vis si content & si gai. = Jamais aussi je n’eus autant de raison de l’être ; félicitez-moi, mon ami, j’ai perdu mon procès, &je vais remercier mes Juges. = Quoi ! ce procès dont votre fortune dépendoit ? Vous l’avez perdu, & cet événement est l’Objet de votre satisfaction ! Je n’entends rien à cette énigme. = Oui, mon ami, ce procès qui, depuis dix ans, ne me donnoit pas un moment de relâche, le voilà terminé. Plus de fortune à la vérité ; mais aussi plus d’incertitude, plus d’embarras, plus de crainte, plus de sollicitations. Liberté, liberté. Oh ! que de maux je me serois épargnés, si lorsque, sur des titres supposés, un fripon me demanda le bien de mes ayeux, je le lui avois abandonné, sans m’obstiner à le défendre ! = Vous étiez si bien fondé que tout le monde vous eût blâmé, & moi tout le premier. = Qui n’y eût pas été trompé ? Ma Cause étoit si simple & si juste, que tous les Gens de Loi que j’avois consultés, regardoient mon adversaire comme le plus tracassier ou le plus insensé de tous les hommes. Et personne ne veut croire que je l’aie perdue. = Tout n’est pas désespéré ; il vous reste encore un Tribunal supérieur. = Qui ? moi ! en appeler ! y pensez-vous ? Si vous veniez d’échapper à la plus longue & à la plus cruelle des maladies, & qu’on vous dît que vous ne pouvez espérer de ratraper votre embonpoint, qu’en la reprenant, n’aimeriez-vous pas mieux être maigre toute votre vie, que de vous exposer à dix années de nouvelles souffrances, sur une espérance incertaine ! J’avois cru, on m’avoit flaté que mon procès ne dureroit que le temps qu’il falloit pour l’instruire ; & après dix ans de tourmens, je me vois dans l’alternative, ou de le laisser juger & de tout perdre, ou de le perpétuer par des chicanes, pour m’assurer une jouissance orageuse de mon propre bien ! Non, je n’en appellerai point, dussai-je le gagner. Eh ! quelle est la fortune qui peut nous dédommager de vingt années de peines ? Car enfin, tout ce que je pourrois obtenir au Tribunal supérieur, ce seroit la cassation de l’Arrêt, & le renvoi devant un autre Tribunal, pour recommencer comme au premier jour. Il faudroit essuyer encore les lenteurs de la Justice, qui gronde toujours contre la chicane, & qui se laisse toujours enchaîner par elle ; se voir impunément outragé par les Mémoires & par les Plaidoyers calomnieux des prétendus défenseurs de la vérité, qui vendent l’injure, & qui se croyent d’autant plus obligés d’avilir le malheureux qu’ils veulent opprimer, que leur cause est plus mauvaise, & que la sienne est évidente : & comptez-vous pour rien cette cour assidue qu’il faut faire à ses Juges ? Sollicitations indécentes, ou tout au moins inutiles, puisque vous ne pouvez avoir d’autre intention, ou que de vous les rendre favorables, ce qui suppose que vous les croyez capables de prévarication, si votre cause est mauvaise ; ou de les engager à vous juger promptement, ce qui suppose qu’il faut les rendre attentifs à leurs devoirs. De tous les rôles qu’un Plaideur est obligé de jouer, le plus sot, à mon gré, est celui d’aller solliciter ses Juges. = Si vous aviez gagné votre procès, mon cher Valfred, vous sentiriez moins aujourd’hui tous ces désagrémens. C’est le dépit qui vous suggère ces plaintes. Croyez-moi, appelez du Jugement qui vous condamne. = Je vous jure que le gain de mon Procès n’étoit que le second de mes vœux, & que le premier a toujours été de m’en voir débarrassé. Mon ami, vous croyez ma cause juste ; vous n’êtes pas riche ; je vais vous transmettre tous mes droits irrévocablement, & vous plaiderez. . . . Vous hésitez ! = C’est un sacrifice que je ne dois point accepter. = Je ne vous en fais aucun, je vous offre une chose que je ne veux point. = Mais songez donc que vous n’avez pas d’autre ressource. = Mon ami, les soins que je me donnerai pour me procurer un travail utile, & pour retirer de ce travail, les secours dont la perte de mon procès me prive, seront mille fois moins pénibles, moins dégoûtans, que les tourmens auxquels ce maudit procès m’assujétissoit. Acceptez-vous ? =Non ; mais j’espère de vous faire tirer parti de votre idée. Je connois une vieille Baronne Normande ; je sais qu’elle a acheté cinq à six procès ; laissez-moi le maître de cette négociation. Consentirez-vous à lui céder vos titres & vos droits pour une somme ? = Pour rien, si elle veut. = Non ; plaider est un plaisir pour elle ; il est juste qu’elle le paye. = Cette femme a là un goût bien bizarre ! Je ne désepère pas de trouver des sous qui achettent <sic> aussi la clique, la goutte & la fièvre. Mais faites comme vous voudrez ; je vous laisse le maître de tout, excepté de m’obliger à plaider encore.

Lettre.

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Brief/Leserbrief

J’ai engagé bien des gens, Monsieur le Spectateur, à acheter votre Ouvrage ; je n’avois alors d’autre motif que de leur procurer le même plaisir que j’ai en le lisant. Il ne tiendra qu’à vous de me fournir un motif plus intéressant pour moi. Voici comment. Comme j’aime à rendre service, & que j’ai quelquefois du bonheur dans les affaires dont je me mêle, j’ai beaucoup d’amis, je n’en suis pas fâché ; on ne sauroit jamais en avoir trop. Mais ils semblent tous s’être donné le mot pour m’accabler de présens ; mais accabler dans toute la rigueur du terme ; & pour peu qu’ils continuent à me donner, je suis ruiné sans ressource. L’un m’envoye un panier de gibier du fond de sa Province ; souvent il est gâté quand il arrive ; & il ne faut pas moins en acquitter les droits & payer le port ; & quand même il arriveroit sain, je l’aurois payé toute sa valeur ; d’ailleurs, s’il n’est pas gâté, il faut bien que j’invite, pour boire à la santé de celui qui me l’envoie, ses amis & les miens. L’autre me prie d’accepter un quartaut de vin de son crû, dont je n’ai pas besoin : quoique le port soit un objet, le présent seroit honnête, si les Commis vouloient me faire grâce de soixante droits qu’il y a à payer, & de l’entrée : mon ami a cru me faire un présent ; je lui sais bon gré de son intention ; mais au fond il m’oblige d’acheter un quartaut de vin, dans un moment où je me trouve sans argent. Ce n’est pas tout, un présent reçu vous impose l’obligation d’en faire à votre tour. Il y a même des gens qui en font de modiques, dans l’espérance d’en recevoir de considérables. J’en fais donc à peu près autant que j’en reçois. Calculez le port, les étrennes & le présent rendu, & vous verrez que le présent que je reçois sans besoin, me coûte deux fois plus cher que je ne l’achette quand j’en ai envie. On dit que les présens entretiennent l’amitié ; c’est un proverbe & tout proverbe est vrai ; mais il ne l’est pas moins que les présens sont ruineux. Les présens ne sont pas les seules choses, dans la société, qui soient plus à charge à celui qui les reçoit qu’à celui qui les donne. Un homme riche ou un grand, croit me faire beaucoup d’honneur, en m’engageant d’aller dîner chez lui ; mais il seroit indécent d’y arriver à pied ; il faut une voiture : après dîné Madame me propose une partie de Wisch ; je perds trois fois plus que ne m’eût coûté mon dîné chez moi. Madame a fait mettre ses chevaux ; mais une visite, une fantaisie survient, elle ne sortira pas : remplie de complaisance, elle m’offre de me faire ramener ; je remercie poliment, je ne veux point abuser de sa complaisance : elle l’exige à toute force, & je suis obligé d’accepter sa voiture ; j’en aurois pris une sur la place, ou plutôt je m’en serois retourné modestement à pied ; & c’est encore un petit écu qu’il faut donner à son Cocher. Je pourrois vous citer vingt exemples de ce genre ; mais comme vous n’êtes guère plus riche que moi, je suis persuadé que vous vous êtes souvent apperçu de ces services importuns. Je ne sais quel Auteur a dit, que les biens qu’on fait sont les seuls qu’on ne perd jamais. Je ne crois pas que ce soit de ces bienfaits qu’il ait voulu parler. Voici ce que j’ai pensé. M. le Spectateur. Si vous me faites le plaisir d’insérer ma Lettre dans vos feuilles, nous pourrons y gagner l’un & l’autre ; vous, parce que j’engagerai tous mes amis à prendre votre Ouvrage ; & moi, parce qu’ils y liront ma lettre, & qu’ils se tiendront pour avertis de ne point me faire des présens. J’ai l’honneur d’être, &c.

Anecdotes Chinoises.

Première Anecdote, La Mendicité.

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Allgemeine Erzählung

Les discordes civiles, le pouvoir absolu des Eunuques & des Courtisannes, les révoltes & tous les fleaux publics, que la foiblesse & l’indolence des derniers Empereurs avoient attirés sur la Chine, contribuèrent plus que les armes des Tartares, à la conquête de cet Empire. Cang-Hi, le second Tartare qui s’assit sur le trône de Fo-Hi, s’attacha à faire cesser les désordres qui s’étoient introduits dans toutes les parties de l’État. Un des fléaux qui l’inquiétoit le plus, étoit la mendicité. Il avoit fait publier les Loix les plus sages pour l’extirper ; mais ses Loix demeuroient sans vigueur. Il interrogea le tribunal de l’histoire, & il apprit que cette calamité n’avoit point été occasionnée par les guerres, mais qu’elle régnoit depuis plusieurs siècles. Il ne comprenoit pas comment un peuple aussi sage, aussi industrieux que les Chinois, avoit pu souffrir si long-temps des hordes nombreuses de vagabonds & de gens inutiles, vil fardeau de la terre, qui ravissoit à ses cultivateurs, les fruits qu’elle n’eût dû produire que pour eux. Depuis le jour qu’il avoit pris possession du trône, il avoit remarqué, à l’une de porte du Palais Impérial, un homme à la fleur de l’âge, qui demandoit gaiement l’aumône aux courtisans. Cang-Hi ordonna qu’on le lui amenât.

Dialog

Ne sais-tu pas, lui dit il, que j’ai défendu la mendicité sous les peines les plus sévères ? J’aurois tort de ne pas connoître vos Loix, répondit le gueux, puisqu’elles ont été affichées à la porte du Palais Impérial, sur la colonne même au pied de laquelle je passe ma vie. Mais pourquoi ces Loix me regarderoient-elles plutôt que deux millions de mendians répandus dans votre Empire ? Je ne serai pas le dernier à obéir, & à chercher ma subsistance dans le travail ; mais est-il juste que je sois le premier ? Mes confrères me regarderoient comme un insensé, si j’allois volontairement chercher la peine & la fatigue, tandis que je puis trouver dans la mollesse & le repos, mille fois plus d’avantages que n’en procure le travail aux hommes laborieux. Puisque les deux tiers de vos peuples sont assez sots pour nourrir & pour entretenir l’autre à ne rien faire, pourquoi me seroit-il défendu de profiter de leur générosité ? Un Mandarin qui se trouva présent à cette conversation, prit le parti du gueux. Lumière du monde, dit-il à l’Empereur, cet homme à raison ; si vos peuples croient bien faire de retrancher de leur subsistance, acquise par le travail & par l’industrie, pour faire l’aumône, est-ce à ceux qui la reçoivent à leur persuader qu’ils font mal ? Arrêter, punir les mendians, ce n’est point attaquer la mendicité dans sa source. Autant l’aumône est un bien, quand elle est dirigée par les principes d’une bienfaisance éclairée, autant elle est funeste & dangereuse, quand elle est mal administrée. Quelle est donc, dit l’Empereur, la règle que je dois prescrire à mes Peuples ? Source de clarté, reprit le Mandarin, c’est de ne jamais donner au mendiant qui a des forces & des bras, s’il ne l’a gagné par un travail utile. Un bon Jésuite, grand ennemi des Bonzes, arriva dans ce moment ; & quand il sut qu’il étoit question de détruire la mendicité : Souverain des Rois, lui dit-il, la mendicité a un protecteur plus puissant dans l’État, que votre autorité ni vos Loix. Eh ! quel est ce protecteur ? s’écria l’Empereur avec indignation. C’est reprit le Jésuite, l’exemple des Bonzes, autorisé par vous-même, & respecté par vos peuples. Quel Chinois osera regarder la mendicité comme un vice, quand ils la regardent comme une vertu ? Mais ne sais-tu pas, lui dit l’Empereur, que consacrés à la prière, & chargés d’expier nos crimes par les plus rudes pénitences, ils sont dispensés de travailler pour gagner leur vie ? Voilà le mal, répondit le Jésuite, aucun Citoyen ne doit être dispensé de rendre à la société ce qu’il en reçoit. J’enseigne l’Astronomie à Votre Majesté ; cette Science servira à régler les travaux de la campagne, & à faire fleurir le commerce dans votre Empire. Quelqu’utile que soit mon travail, il ne m’empêche pas de prier le Tien, & d’implorer sa miséricorde pour les Chinois qui l’offensent ; & je ne crois pas que les chaînes dont les Bonzes d’une Pagode se lient, les étrivières dont ceux d’une autre s’assomment, les clous que celuici s’enfonce dans les fesses, les coups de têtes que se donnent l’un contre l’autre, comme des béliers en furie, les Bonzes de presque toutes les Pagodes, soient plus agréables au Tien, qu’un travail utile ; que ne vont-ils dans les campagnes soulager le laboureur fatiguée, prêter leurs soins à l’indigent malade, partager les travaux du père de famille ? mais leur orgueil rougiroit d’un travail manuel ; voilà pourquoi ils ont érigé la mendicité en vertu ; ils l’ont honorée pour être en droit de la pratiquer. Les Bonzes ne se contentent pas de tirer leur subsistance de la piété des peuples, ils en tirent des bienfaits si abondans, qu’ils peuvent substanter la moitié des mendians de votre Empire. Ainsi ils jouent le double rôle de mendians & de distributeurs d’aumônes. Comme mendians, ils donnent l’exemple de la mendicité, & ils la consacrent ; comme bienfaiteurs, ils la soutiennent & la protégent contre vos Loix. Comme le Jésuite parloit encore, ils virent, du balcon de l’Empereur, une foule de peuple accourir, & se distribuer dans différens quartiers de Pe-King. Cang-Hi demanda ce que c’étoit. Le mendiant qu’il avoit fait venir, lui répondit que c’étoit l’heure à laquelle les Bonzes distribuoient aux pauvres les restes de leur dîné, & avec la permission de l’Empereur, il alla en prendre sa part. Quels dîners que ceux des Bonzes, s’écria l’Empereur, puisque les restes en sont si abondans ! O ! pauvre Peuple ! que d’infectes rongent ta pénible subsistance ! Vous le voyez, reprit le Jésuite, les Bonzes ne se contentent pas de vivre aux dépens des Citoyens laborieux, ils substantent d’un riz qui n’est pas le leur, une foule parasite, qui n’a aucun droit aux secours de la société. Ils appellent cela charité ; & le peuple abandonne les Temples des vrais Dieux de la Chine, méprise la sage morale de Confucius, pour enrichir les Pagodes des Bonzes. Leur charité, si l’on peut l’appeler ainsi, n’est qu’une charité d’avarice & d’ostentation : Elle semble dire au peuple : « Vous voyez l’usage que nous faisons de vos bienfaits : plus ils sont abondans, & plus le pauvre en profite. Vous ne pouvez donc assez donner aux Bonzes ; dépositaires de vos aumônes, ils ne s’en réservent que l’absolu nécessaire, & la meilleure part est pour l’indigent ».
Malheureusement les bons Chinois n’imitent que trop l’exemple des Bonzes. Ils honorent la mendicité quand vous la proscrivez ; & lorsque vous envoyez des Gardes pour arrêter les mendians & les vagabonds, le peuple qui les regarde comme des êtres sacrés, les arrache des mains de leur satellites, qui, pour se soustraire à sa fureur, sont obligés de prendre honteusement la fuite. L’Empereur fut indigné de ces abus ; il donna un Rescrit qui défendit aux Bonzes, de faire des aumônes publiques, en attendant qu’il pût trouver le moyen d’empêcher le peuple d’en faire aux Bonzes. Le Jésuite eût desiré qu’il les eût tous détruits ; mais il falut se contenter pour le moment de la petite victoire qu’il venoit de remporter.

Seconde Anecdote.

Chacun son role.

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Allgemeine Erzählung

L’empereur Chim-çu, qui sous le nom d’Yum-lo, avoit chassé du Trône, l’usurpateur Kien-Ven-Ti, son cousin, aimoit son peuple plus que lui-même, & cherchoit tous les moyens de le rendre heureux. Il gémissoit de la mésintelligence qui régnoit entre les différens ordres de l’État ; Bonzes, Mandarins, Colaos, chacun cherchoit à s’élever sur les ruines d’autrui. Sa Cour se ressentoit encore de cet esprit d’intrigue qui y avoit régné sous ses prédécesseurs. Il faisoit tout ce qu’il pouvoit pour l’extirper. Ah ! Seigneur, lui disoit Kio-Vang, vous ne savez pas qu’il est moins difficile au plus puissant Monarque, de conquérir les Empires les mieux défendus, & de soumettre les peuples les plus rébelles, que de chasser l’intrigue de leur Cour.

Dialog

Vous êtes le plus grand Capitaine, le plus grand Politique, qui ait occupé le trône de la Chine ; mais tout Grand que vous êtes, je doute fort que vous y parveniez. Kio-Vang étoit un vieillard respectable, qui avoit vu trois règnes ; c’étoit le confident secret des peines & des plaisirs de l’Empereur. Il le consultoit souvent, parce qu’il le connoissoitt sans ambition. Je ne puis pas me dissimuler, lui disoit Chim-çu, qu’il n’y ait de grands génies dans ma Cour ; mais conçois-tu que des êtres raisonnables ne sentent pas qu’il est plus glorieux d’employer leurs talens au bien de l’État, qu’à de petites intrigues qui n’aboutissent le plus souvent qu’à priver l’Empereur & l’Empire, de sujets propres à immortaliser l’un, & à rendre l’autre florissant. A quelles misères vont-ils s’amuser, quand ils ont des choses si essentielles à faire ? Ne diroit-on pas qu’ils ne savent à quoi employer leur temps.

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Allgemeine Erzählung

Fils bien aimé du Tien, lui répondit Kio-Vang, j’ai entendu raconter à mon grand-père, qu’il y avoit de son temps à Pe-King, une troupe de Comédiens admirable. Elle jouoit avec tant de vérité, que les Acteurs inspiroient aux spectateurs leurs sentimens & leurs passions ; ils en faisoient tout ce qu’ils vouloinet. Qu’ont de commun, interrompit l’Empereur, tes Histrions & les Chefs de l’État ? Veux-tu faire comme eux, t’occuper de minuties, quand je te parle de choses sérieuses ? Nous verrons, reprit Kio-Vang ; souffrez toujours que je vous raconte comment cette troupe, de mauvaise qu’elle étoit, parvint en peu de temps à ce dégré de perfection où mon grand père l’avoit vue. Cette Troupe, me disoit-il, étoit sous la direction d’un homme doux & complaisant : les Comédiens qui la composoient, se gouvernoient à leur fantaisie ; comme ils croyoient avoir chacun tous les talens, c’étoient eux qui choississoient leur rôles : ils ne consultoient ni leur chef, ni leur dispositions, ni leurs caractères. Les plus anciens de la troupe, ou les plus adroits, s’emparoient des rôles les plus aisés à apprendre, ou qui leur plaisoient le plus, & laissoient les plus difficiles aux autres ; ensorte que tel qui eût merveilleusement fait le rôle d’Empereur, faisoit celui d’esclave ; & celui qui eût très-bien rempli celui d’intrigant, étoit chargé de celui de Mandarin de la première classe. Les Actrices employoient les mêmes ruses pour se procurer des rôles à leur fantaisie ; aussi leur jeu n’étoit qu’un contresens éternel, une cacophonie insupportable. Les spectateurs ennuyés désertèrent, & la recette se réduisit à rien. La troupe mourant de faim, alloit de dissoudre, & chaque Comédien se disposoit à aller chercher fortune ailleurs. Le Directeur étoit désolé, il ne savoit à quoi attribuer la cause de son malheur ; mais cette cause n’avoit point échappé à l’un des Acteurs. Il proposa au Directeur de lui céder ses droits : celui-ci s’estima trop heureux de pouvoir retirer encore quelque chose de sa déroute ; il céda tout, & troupe, & privilége, pour une somme assez modique. Le nouveau Directeur retint la troupe ; il offrit aux Comédiens de doubler leurs appointemens, à condition seulement qu’ils le laisseroient le maître de la distribution des rôles, & du choix des pièces. Ils le prirent pour un fou. Y pensez vous ? lui dirent ils en riant ; Kio-fu n’a jamais pu nous payer la moitié du prix convenu entre lui & nous, & vous voudriez le doubler ! Quelles ressources avez-vous donc ? Que vous importe ? répondit le nouveau chef ; consentez à ce que je vous demande, & ne vous embarrassez pas du reste. Que risquez-vous ? Les Comédiens se rendirent ; ils se prêtèrent à ce qu’ils appeloinet sa folie, plutôt par complaisance, que dans l’espoir du succès ; mais il ne se contenta pas de leur aveu, il les conduisit chez un Mandarin, & leur fit signer un engagement bien cimenté. Quand il eut tout arrangé, il leur proposa de débuter par celle des pièces qu’ils avoient jouée avec le moins de succès. C’étoit une Tragédie. Ce fut alors qu’on crut sa folie complette. Mais sans s’emouvoir, il fit une nouvelle distribution des rôles ; les Comédiens chicanèrent d’abord, parce qu’il falloit faire de nouvelles études ; mais il <sic> n’y avoit <sic> pas moyen de revenir contre leur engagement. Ils étudièrent donc, on fit des répétitions. Le Directeur attira le Public par l’annonce d’un spectacle qu’on n’avoit point encore vu. Enfin la pièce fut représentée avec une telle vérité, l’illusion fut si complette, que les spectateurs croyoient être présens à l’action même. Les Acteurs, dont tous les rôles étoient analogues à leurs caractères, rendoient les passions avec toutes la véhémence de la nature. Les spectateurs, dans un profond silence, craignoient de s’interrompre pour applaudir. On n’entendoit de temps en temps que quelques exclamations échappées au sentiment ; & ce ne fut qu’après la représentation, qu’on se livra aux applaudissemens tumultueux, & à l’enthousiasme de l’admiration. La Pièce fut redemandée, on la joua plusieurs fois de suite : on ne pouvoit se lasser de la voir. Les spectateurs eux-mêmes ne comprenoient point, comment une pièce qu’ils avoient huée si souvent, & des Acteurs qu’ils avoient sifflés, leur faisoient tant de plaisir. Pendant ce temps-là, le Directeur fit étudier aux Acteurs, les rôles de plusieurs autres Piéces, mais toujours avec l’attention de les leur distribuer. Ils les apprennoient sans peine ; ils s’aperçurent même que les plus longs leur coûtoient encore moins à apprendre, par l’analogie qui se trouvoit entre leurs caractères & ceux des personnages, que ne leur coûtoient autrefois les rôles les plus courts ; mais qui n’allant point aux talens de l’Acteur, l’obligeoient à forcer l’imitation. La troupe eut le plus grand succès. Le Directeur fit en peu de temps une recette immense : il se vit en état, non-seulement de remplir ses engagemens avec les Acteurs, amis d’exciter leur émulation par des gratifications volontaires. Il fut l’idole de la troupe & des spectateurs, & la Ville de Pe-King se l’attacha pour toujours.
Sublime Majesté, continua Kio-Vang, le plus grand mal de l’intrigue, & de l’ambition, est d’empêcher que les rôles soient bien remplis. Le Bonze veut faire celui du Colao, le Mandarin celui du Bonze, le Colao inférieur, celui du Colao supérieur. Si vous ne pouvez pas venir à bout d’empêcher les cabales secrettes & les brigues sourdes, faites du moins ensorte que, dans tous les ordres de l’État, personne ne joue le rôle qu’il ne doit pas jouer. Il vaudroit mieux n’avoir aucun talent, que d’exercer à contre-sens le talent le plus rare.

Le Dervis et le Mollak,

Ou les Houris.

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Allgemeine Erzählung

Dialog

Réponds-moi, malheureux, disoit un Mollak à un Dervis qui n’avoit de commun avec ses confrères que l’habit, car il étoit bon, franc, honnête & appliqué. Réponds, impie, & sur-tout garde-toi de vouloir m’en imposer. Des gens dignes de fois t’accusent d’avoir dit publiquement qu’il n’y avoit en paradis que des Houris blanches *1, & que les trois autres espèces de Houris, les vertes, les jaunes & les rouges répugnoient au bon sens & à la raison ; qu’à la vérité il en étoit question dans le Koran, mais que ce passage y avoit été substitué, sans doute après la mort du Prophète. Est-il vrai que tu as tenu ces propos ? Sublime Mollak, répondit le Dervis, j’avoue que je l’ai dit, parce que je le pense, & je le pense, parce que ma raison ne peut pas concilier l’idée de la beauté parfaite, avec une peau verte, ni jaune ni rouge. Eh bien, reprit le Mollak, parce que tu as la bonne foi d’avouer ta faute, tu n’auras que cinquante coups de bâton, vingt pour avoir dit qu’il n’y avoit que des Houris blanches, & trente pour n’avoir pas cru qu’il y en eût des vertes, des jaunes & des rouges. Aussi-tôt deux Eunuques se saisirent du pauvre Dervis avec beaucoup de respect, l’étendirent doucement à terre, & exécutèrent ponctuellement la sentence du Mollak. Quand il se fut relevé, & que les Eunuques, après l’avoir humblement salué, se furent retirés, le Mollak lui demanda s’il auroit encore l’audace de soutenir, en dépit du Koran, son horrible blasphême contre les Houris vertes, jaunes & rouges. Je te jure, dit le Derivs, en secouant ses épaules, que de ma vie je ne parlerai de Houris d’aucune couleur, tu sais trop bien l’art d’imposer silence sur cette matière. Ce n’est pas assez, reprit le Mollak, & tu dois m’entendre. J’entends, répondit le Dervis, que tu me défends de dire mon opinion sur les Houris, & je t’obéirai. Ce n’est pas assez, te dis-je, interrompit le Mollak, j’exige, de la part de Mahomet, que tu abjures cette opinion insensée. Organe du Prophête, s’écria le Dervis, je t’ai promis de garder le silence sur ce point, & je te tiendrai ma promesse, parce qu’il dépend de moi de parler ou de me taire. Mais il ne dépend pas de moi de renoncer à mon opinion, & de ne pas penser ce que je pense : tu me ferois moudre de coups, piler dans un mortier, comme un Muphti coupable de trahison *2, que je ne pourrois pas te promettre ce que tu me demandes. Ah ! traitre, tu t’obstines, dit le Mollak, trente coups de bâton te rendront peut-être plus docile. A ces mots les Eunuques reparurent ; ils alloient saisir le Dervis ; il se prosterne en pleurant aux pieds du Mollak ; lumière des Croyans, lui dit-il, je te jure qu’il n’y a point d’entêtement de ma part ; mais comment veux tu que je croie ce que je ne crois pas, ou que je ne croie pas ce que je crois ? Oh ! Mahomet ! ou donne moi la liberté de croire tout ce que je voudrai, quand & comme je voudrai, ou prive-moi de la faculté de penser. Le Dervis paroissoit si pénétré, il pleuroit de si bon cœur, que l’impitoyable Mollak se laissa toucher. Quelle fureur est la tienne ? lui dit-il, ne conviens-tu pas que la Houris *3est renfermée dans son fruit, jusqu’à ce que l’Ange l’ayant présenté au Musulman, celui-ci ouvra la pomme, la poire ou l’orange, & qu’alors la Houris en sort plus éclatante que l’aurore ? Je n’ai, répondit le Dervis, aucune répugnance à croire que le Toutpuissant ne fasse tous les miracles qu’il voudra. Eh ! crois-tu, reprit le Mollak, qu’il lui soit plus difficile de faire une Houris verte, qu’une Houris blanche ? Non, dit le Dervis, je ne crois pas que l’un soit plus difficile que l’autre. Pourquoi dis-tu donc, demanda le Mollak, qu’il n’y a dans le Paradis que des Houris blanches ? Mollak, répondit le Dervis, écoute-moi ; je n’ai jamais nié la toute-puissance de Dieu : je te le répète, il peut faire des Houris de toutes couleurs ; mais comme il veut que ces Houris servent aux plus grands plaisirs des Musulmans, une Houris verte, jaune ou rouge ne pouvant point être parfaitement belle, je crois qu’il préfère la couleur la plus propre à son but. Le Mollak fut tenté de faire donner encore la bastonnade au Dervis, car son raisonnement l’embarrassoit. Il l’embarrassa bien davantage, lorsqu’il lui proposa de peindre les femmes de son serrail, Valmire en vert, Zulmi en beau jaune de safran, & Zémide en rouge d’écrevisse ou de carmin. Pénétrant Mollak, lui dit le Dervis, je m’en rapporte à toi ; si sous ces couleurs tu les trouves plus belles qu’avec leur blancheur, alors je croirai qu’un goût dépravé me trompe, & je m’appliquerai à corriger l’erreur de mes sens. Un pauvre Dervis tel que moi, est hors d’état de faire une semblable expérience ; de quelque couleur que soit la Houris qu’il trouve, elle est toujours assez belle pour lui ; mais cela ne m’empêche pas de croire qu’une peau blanche comme le lys, qu’un teint frais & coloré comme la pêche, ne forment un ensemble plus beau qu’une peau couleur de safran ou de lézard, qui n’est susceptible d’aucune nuance : quelles couleurs voudrois-tu que peignissent sur une peau rouge la pudeur, la crainte, les desirs & toutes ces passions, qu’à la moindre émotion, l’ame envoie imprimer sur une peau blanche, douce & satinée ? Crois-moi, Dieu choisit la couleur blanche, comme le plus beau fond de ce tableau. J’aimerois mieux croire, si la couleur noire n’étoit pas une punition du Ciel, qu’il n’y a dans le Paradis que des Houris noires & blanches ; le noir du moins des Africains, est susceptible de quelques nuances des passions. Sais-tu, lui dit le Mollak, qui n’aimoit point la métaphysique, qu’à tes raisonnemens absurdes, je suis tenté de te croire fou, & de te faire enchaîner. D’abord, ton audace d’interroger un Mollak, mérite seule la bastonnade ; & ta présomption de vouloir m’instruire, est quelque chose de si extraordinaire, que si je n’écoutois ma clémence. . . . Mais je veux bien t’aider à te détromper toi-même ; retourne à ton Couvent, passe six mois dans la prière ; & comme le principe de ton incrédulité est dans l’habitude, & dans le goût exclusif qu’elle t’a donné pour les blanches, élève ton cœur vers le Prophête, abstiens-toi des femmes ; & au bout de six mois, use de la recette que tu as eu l’impertinence de me donner au sujet de Valmire, Zémide & Zulmé ; & si dans ce temps tu persistes encore dans ton obstination, je te livre au Muphti, qui ne sera pas aussi clément que moi.
Le Mollak s’applaudissoit en secret d’avoir si heureusement retorqué contre le raisonneur, l’argument de la recette. Le Dervis ne jugea point à propos de lui répondre. Quoique la menace du Muphti ne fût pas une démonstration, elle produisit le même effet. Le Dervis s’inclina devant le Mollak, & s’en retourna triste & rêveur à son Couvent. Il trouva ses confrères dans une espèce de rage contre lui ; chacun d’eux se croyoit déshonoré par la bastonnade de son confrère : le déshonneur du membre retomboit sur le corps ; ils délibéroient s’ils ne le dénonceroient pas eux-mêmes au Muphti ; mais on voulut bien user d’indulgence. Le supérieur le condamna seulement à une prison de deux mois, pendant laquelle il seroit fustigé deux fois par jour. Ce temps expiré, le Supérieur le fit venir, rassembla tous les Dervis, & après les avoir fait pirouetter trois fois, je t’ai puni, lui dit-il, non pas à cause de ce que tu crois, ou de ce que tu ne crois pas au sujet de la couleur des Houris ; mais pour t’être attiré la colère du Mollak, par tes bavardages sur des choses qui doivent t’être à peu près indifférentes. De quoi te mêles-tu ? que t’importe que les Houris soient d’une couleur plutôt que d’une autre ? Il faut que tu aies bien peu de chose à faire. Crois-tu que celui qui a le pouvoir de faire des Houris, n’a pas celui d’en faire de toutes couleurs ? tu ne les aimes que blanches. Peux-tu juger sur la terre, des goûtes que tu auras dans le Ciel ? Trouves-tu plus inconcevable qu’une Houris safranée inspire de l’amour à un Musulman, que d’être toujours vierge, & de goûter dix fois par jour avec lui, les plaisirs de l’hymen ? Ne t’inquiètes-donc pas de ce que tu ne peux connoître, & ne dis jamais que ce que tu ne comprends pas, est impossible. Laisse là des questions que les Mollaks ne savent résoudre qu’à coups de bâton. Bois, mange, amuse-toi, fais comme nous ; & sur-tout interdis à ta raison, l’examen de tout ce qui n’est point à la portée de tes yeux. Le Dervis prit ce parti, se mit au taux de ses confrères, vécut comme eux, & s’en trouva bien. Le Mollak au bout de six mois l’envoya chercher ; l’émissaire le surprit au milieu des plaisirs. Eh bien, lui dit le Mollak, quelle est maintenant ton opinion sur les Houris. Le Dervis qui venoit de s’arracher des bras d’une belle Grecque du couvent de Kederli *4, le plus révéré des Santons, répondit vîte, pour l’aller rejoindre, qu’il croiroit tout ce que le Mollak lui ordonneroit de croire ; que depuis qu’il avoit fait divorce avec sa raison, il ne doutoit plus de la beauté des Houris vertes, jaunes & rouges, qu’il seroit fort embarrassé dans ce moment de savoir à laquelle donner la préférence, si l’Ange lui présentoit trois oranges, & lui donnoit à choisir. Le Mollak fut enchanté, il embrassa le Dervis, & le renvoya comblé de présens.

Discours.

Ebene 2

Si l’on examinoit avec attention les motifs des actions humaines, combien en trouveroit-on de basses & de honteuses, parmi celles que l’histoire nous propose pour modèles, & qui semblent faire le plus d’honneur à l’humanité ? Pour un acte de bienfaisance, qui part d’une pure et franche générosité, il y en a mille dont le principe est, ou l’avarice, ou l’orgueil ou l’ambition. A Dieu ne plaise que je veuille jeter des soupçons sur toute action vertueuse ; je voudrois seulement qu’on ne prît point l’apparence pour la réalité. Le peu de belles actions qu’on célèbre aujourd’hui font trop de bruit, sont trop vantées, pour n’avoir pas un principe équivoque. Cette célébrité, je crois l’avoir déjà dit, est peut-être la preuve la plus forte de la corruption de nos mœurs. Si la vertu régnoit généralement, qui est-ce qui s’appercevroit d’une action vertueuse ? J’ai souvent remarqué, dans les sociétés, que les récits des grands crimes inspiroient moins d’horreur, que le détail d’une action de vertu ne faisoit d’impression sur les cœurs sensibles ; ne seroit-ce point parce que nous sommes plus familiarisés avec les premiers, qu’avec la vertu ? Il n’y a que l’extraordinaire & le singulier qui nous étonnent. Un homme naturellement bienfaisant, ne tient point registre des services qu’il rend ; il les regarde comme des devoirs qu’il remplit ; faire du bien est pour lui un besoin, comme celui de boire & de manger, & quand il a obligé, il n’en tient pas plus de compte que du repas de la veille. Quiconque se souvient trop des services qu’il a rendus, est bien près d’oublier ceux qu’il a reçus : La reconnoissance ne coûte rien aux cœurs bienfaisans. Lorsqu’un homme que j’ai toujours vu insensible aux bienfaits, qui n’est touché ni du bonheur, ni du malheur d’autrui, fait une action vertueuse, je me méfie du motif qui l’anime, & je crains plus le bien qu’il fait, que le mal d’un homme naturellement méchant. Gardez-vous de célébrer les belles actions d’un tel homme, c’est un piége qu’il tend pour faire plus de dupes. Ne voyons-nous pas souvent que les plus malhonnêtes gens sont ceux qui sont les plus délicats sur l’honneur ? Ils citent à tout propos leur incorruptible probité, parce que leur conscience qui lesaccuse <sic>, leur fait craindre d’être connus pour ce qu’ils sont. Croyez-moi, ces jactances ne sont que les efforts continuels que le vice fait pour retenir le masque qui glisse sur son visage : ils sont d’autant plus âpres à arracher l’estime des honnêtes gens, qu’ils savent bien qu’ils ne la méritent pas ; ce n’est pas au fond qu’elle ne leur soit très-indifférente ; mais elle est nécessaire à leurs projets, & ce n’est pas là leur moindre tourment. Heureusement pour eux l’honnête homme est crédule, & se laisse facilement séduire. C’est pour abuser de cette facilité, qu’ils tentent des actions généreuses, & qu’ils leur donnent l’éclat le plus imposant. C’est un fonds qu’ils placent à gros intérêts. Aussi avec quelle avidité ils en réclament le prix ! avec quelle adresse ils font valoir jusques aux moindres circonstances ! comme ils profitent du silence modeste de l’honnête homme, qui n’imaginant pas que le devoir mérite des récompenses, ne songe même pas à les demander. Voulez-vous voir un contraste frappant ? allez passer une heure à l’audience de quelqu’un de nos Ministres : si d’un côté vous voyez un homme hardi, vantant les services qu’il a rendus à la Patrie, faisant d’une voix ferme, l’étalage pompeux de ses actions, presser, importuner, revenir à la charge & ne se lasser jamais ; si d’un autre côté vous appercevez un homme derrière la foule, attendant avec timidité que chacun ait fait sa demande, s’approcher ensuite en tremblant, s’exprimer avec difficulté, s’efforcer de ranimer la parole expirante sur ses lèvres, se déconcerter au moindre refus, ne demandez pas lequel des deux est l’homme de mérite. Mais le premier, dites-vous, a pour lui des actions que tout le monde connoît, & que la Gazette a vantées. Je le sais ; mais le motif de ces actions si célèbres, le savez-vous ?

Metatextualität

Lisez l’anecdote suivante dont aucun Historien n’a parlé, & que le hasard m’a fait trouver dans un vieux Manuscrit.

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Allgemeine Erzählung

Pendant la guerre que les Toscans révoltés faisoient à la République, un jour de bataille, un Centurion avoit été dangereusement blessé ; il perdoit tout son sang, & il alloit être foulé sous les pieds des chevaux.

Exemplum

Lollius, un Soldat de sa centurie, qui combattoit auprès de lui, l’apperçoit, jette ses armes, le prend sur ses épaules, gagne à travers les combattans, les derrières des lignes, & le porte à la réserve. Il en eut le plus grand soin, & ne voulut le quitter que lorsqu’il l’eut vu reprendre ses sens ; Lollius revint ensuite au combat, il trouva que les ennemis étoient en fuite, & témoigna beaucoup de regrets de n’avoir pas eu part à la victoire ; il suivit cependant les vainqueurs, & il eut encore le temps de lancer quelques fleches de loin aux troupes fugitives. Le Centurion fut long-temps à se rétablir. Dans l’intervalle, Lollius demanda la couronne Civique, due à quiconque avoit sauvé un Citoyen ; il demanda en outre une récompense, pour avoir rendu à la Patrie un de ses plus braves Officiers : tout lui fut accordé ; & quoique ce fût l’usage que celui qui avoit été sauvé sollicitât lui-même pour son libérateur, l’action fut trouvée si échante & si belle, qu’on passa sur cette formalité. On ne parloit à Rome que du Soldat qui joignit tant de valeur à tant d’humanité : On vantoit l’audace avec laquelle il avoit percé, son fardeau sur le dos, les signes des combattans, hérissées de dards, à travers la grêle des flèches : on lui tenoit compte sur-tout d’avoir renoncé à la gloire qu’il pouvoit s’acquérir dans ce jour de triomphe. A la faveur de sa renommée, Lollius obtenoit toutes les grâces qu’il demandoit. Il se présentoit au Prétoire, & le Préteur nommoit aux places, les sujets que Lollius désignoit. Un an s’étoit écoulé depuis l’action éclatante de Lollius. La guerre alloit se renouveller ; les ennemis menaçoient Rome même. Les troupes étoient déjà sous les drapeaux : Lollius qui avoit assuré que sesblessures <sic> avoient mis le Centurion hors d’état de servir la République, avoit obtenu sa place, il étoit à la tête de sa Centurie, & les troupes alloient sortir du camp, lorsque le Centurion reparut, avec tout l’embonpoint de la santé la plus florissante. Il se présente au Dicateur, qui fait suspendre la marche. Les généraux & tous les Officieurs de l’Armée font un cercle autour du Centurion. « Romains, leur dit-il, c’est malgré moi que j’élève la voix contre un Citoyen qui m’a sauvé la vie. Lollius est un lâche à qui vous avez donné la récompense de la valeur. » A cette accusation outrageante, tout le camp retentit d’un murmure d’indignation. Le Centurion sans se troubler, reprit la parole. «  Quoique je connoisse toute la lâcheté de Lollius, si les récompenses dont vous l’avez accablé, n’étoient préjudiciables qu’à moi, le service qu’il m’a rendu m’eût fait garder le silence : Pendant la paix, je l’ai laissé jouir tranquillement du fruit de son imposture ; mais aujourd’hui que vous allez combattre pour la liberté de Rome, je serois son complice, si je ne le démasquois à vos yeux. La lâcheté d’un Centurion peut influer sur le courage de ses Soldats, & la terreur d’une Centurie suffit pour jeter l’allarme dans toute une légion. Avant que Lollius me savât la vie, il avoit abandonné ses drapeux dans deux différens combats. Il eut l’adresse de dérober sa honte à l’œil perçant de ses chefs. Voilà dix témoins qui l’ont vu fuir. » (le Centurion les présenta au Dictateur). « C’est, continua-t-il, pour avoir un prétexte de quitter le combat, qu’il est venu à mon secours. Il m’a enlevé, il m’a chargé sur ses épaules ; Romains, c’étoit pour faire de mon corps un bouclier à son dos, contre les traits des ennemis. Malgré l’affoiblissement ou j’étois, je m’apperçus de l’adresse avec laquelle il m’opposoit aux traits pour se garantir. Réponds Lolius <sic>, ne t’en faisois-je pas le reproche, lorsque tu me portois sous la tente des blessés ? Ne me répondis-tu pas qu’étant blessé, peut-être mortellement, j’avois moins à perdre que toi, qui heureusement ne l’étois pas ? Et quand je te pressai de retourner au combat, ne me dis-tu pas que tu y arriverois toujours assez à temps pour voir fuir les ennemis, s’ils étoient vaincus, ou pour faire la retraite avec les Romains, si les Toscans avoient l’avantage ? Tu te troubles, Lollius, tu ne réponds point. Si tu nies ces faits, viens avec moi ; l’ennemi a un poste avancé à deux milles de Rome ; allons l’attaquer ensemble. Si tu me secondes, je consens à tout oublier, & même à servir sous les ordres de mon libérateur. Lollius pâle & tremblant eut encore assez d’orgueil pour accepter ce défi ; suivis de loin par un détachement, pour les soutenir en cas de besoin, ils partent ; mais aussi-tôt que Lollius voit l’ennemi, il se trouble, frémit & laisse le Centurion attaquer seul la grand’garde : le Centurion l’attire vers le détachement, qui s’étoit embusqué ; le détachement se déploye, les ennemis sont battus ; mais en se retirant ils font Lollius prisonnier : le Centurion revient triomphant : les Romains vouloient dévouer Lollius à la mort ; mais le Centurion obtint qu’on le laisseroit languir dans l’esclavage.

Reflexions philosophiques

D’un homme de finance, Ouvrage destiné à servir d’introduction au traité du Bonheur public ; proposées par souscription.

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Ces Réflexions forment un manuscrit in-4o. d’une très belle écriture, & superbement relié. A la vente après décès de M. d * * *. ce manuscrit fut acheté par un Libraire qui se proposoit de le publier, pour l’instruction des jeunes gens qui se destinent à la Finance. Dans un Discours préliminaire, l’Auteur s’attache à prouver que, non-seulement l’amour de la sagesse n’exclut pas celui de l’or ; mais encore que sans l’amour des richesses, il n’y a pas de vrai philosophie, parce que cet amour est plus propre à élever notre ame, & à la détacher de la plupart de ses affections terrestres, que les préceptes de la morale la plus sévère, &c. Le Libraire ayant éprouvé quelques difficultés de la part du Censeur qui entendit de travers les maximes du Publicain, retira son manuscrit. Au moyen de quelque changemens, l’Ouvrage approuvé est enfin en état d’être imprimé. L’édition qu’on en prépare en deux volumes in-8o. sera de plus grande beauté ; chaque volume aura trente-six gravures ; on n’employera que le plus beau papier d’Hollande ; on a fait foudre exprès des caractéres. Malgré ces dépenses, l’Ouvrage coûtera, à ceux qui auront souscrit avant le premier Novembre prochain, que 150 liv.
Fin du No.2.

1* Les Houris sont les Vierges que Mahomet promet aux Musulmans dans Paradis. Il y en a de quatre espèces, de blanches, de vertes, de jaunes & de rouges. Leur corps est un composé de safran, de musc, d’ambre, & d’encens : L’Alkoran atteste que si une Houris crachoit sur la terre, on y sentiroit partout une odeur de musc.

2* Quand un Muphti est atteint de crime d’État, on le dégrade, on le met dans un mortier de marbre, gardé dans les tours de Constantinople ; il y est broyé, & ses os sont réduits en bouillie.

3* Mahomet a promis aux Musulmans la jouissance de ces Vierges, qui malgré cela ne perdront jamais leur virginité. Les vrais Croyans, après leur mort, sont enlevés dans le Ciel. Un Ange, de la lus resplendissante beauté, vient présenter à chacun d’eux, dans un bassin d’argent, une poire, une pomme, ou une orange. Le vrai Croyant prend ce fruit, l’ouvre, & il en sort une jeune fille, ou Houris, d’une beauté parfaite, avec laquelle il goutera des plaisirs toujours nouveaux.

4* Kederli étoit un illustre Cavalier, qui embrassa l’état de Santon, & fonda en Egypte un Monastère de Dervis ou Derviches : il leur donna le pouvoir de charmer les serpens, les vipères & les animaux venimeux. Les Dervis, les Kalenders, les Sejahs, & généralement tous les Moines Mahométans sont fort méprisés.