Zitiervorschlag: Laurent Angliviel de la Beaumelle (Hrsg.): "Amusement XLV.", in: La Spectatrice danoise, Vol.1\045 (1749), S. 385-392, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4226 [aufgerufen am: ].


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Amusement XLV.

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I.

L’art de composer les Piéces de Théâtre a été porté de nos jours au plus haut point de perfection. Notre siécle n’est point à la vérité le siécle du Génie. Maïs certainement c’est celui de l’Esprit & du Goût. Jamais les régles ne fûrent mieux connuёs. Pour les pratiquer, de quels talens ne faut il pas être doüé ? Il faut joindre à un grand fonds d’érudition, & à une profonde connoissance de l’antiquité un discernement vif & juste, une étude réfléchie de l’homme & de toutes ses passions, une imagination brillante, un esprit, qui sans perdre de son feu, sache se plier aux préceptes de l’Art, & s’en écarter, sans perdre de ses argémens. Talens extrêmement rares, talens qui n’ont point encore paru en Dannemarc. Ce n’est pas que notre Patrie ne produise de grands génies ; mais n’étant point cultivez, ils ne parviennent jamais à une parfaite maturité.

[386] II.

Jamais la passion pour les Spectacles ne fût plus forte qu’elle l’est aujourd’hui. La Comédie est tellement devenuё à la mode parmi une Nation, qui, à cet égard, donne le ton à toutes les autres ecxepté à l’Angloise, qu’on compte actuellement à Paris plus de soixante Théâtres Domestiques, où des Cotteries de Dames & de Cavaliers de la première qualité représentent les piéces soit comiques soit tragiques. Et ce qu’il y a de singulier, c’est que chaque Cotterie a son Poёte ou son Bel-Esprit. Le Jeu est extremement tombé, soit que les Bourses, vuides, grace aux impôts, empêchent de sûvenir à cette dépense ruineuse, soit qu’on se soit dégouté d’un amusement qui ne l’est guére. Nos Quadrilleuses seroient bien mal campées dans ce paїs-là.

Quoiqu’il en soit, comme il ne s’étoit jusqu’ici trouvé personne, qui eût entrepris de rédiger d’une façon claire & méthodique ce qu’on peut dire sur l’art de représenter les piéces de Théâtre, Mr. Remond de St. Albine vient d’éxécutor <sic> ce dessein dans un ouvrage, intitulé : le Comedien ; où, en tâchant de développer tous les secrèts de l’Art de représenter, il donne d’excellens préceptes pour y réussir. Ce Livre est divisé en deux parties. Dans la première, on parle des avantages, que les Comédiens doivent tenir de la nature ; & dans la seconde, on éxamine les secours, que les Comédiens doivent emprunter de l’Art.

Messieurs les Poёtes Dramatiques devroient, en conscience, faire une pension à l’Auteur. Ils ne se plaindront plus désormais, que leurs Piéces sont mal renduёs. Quelques Acteurs de la Comédie Françoise devroient, par pitié pour le Tragique, se pourvoir de ce Livre. On dit, que nos Comédiens Danois en auroient encore plus besoin. Ils devroient le faire traduire en notre langue à leurs dépens. Cet aveu de leur incapacité leur feroit plus d’honneur, que leurs représentations ne leur rapportent d’argent. Mais brisons-la. Aussi bien on pourroit me faire un crime de [387] léze-Patrie, de ce que je ne me laisse pas subjuguer par un préjugé ridicule : Et pourquoi non ? On m’en a bien fait un de ce que j’ai dit librement ma pensée sur l’Opera Italien.

III.

On croîoit, que Corneille & Racine avoient épuisé le Tragique. Mais Crébillon a sçû se fraїer de nouvelles routes. Il n’a ni le sublime du premier, ni le tendre de second ; il se distingue par son noir Cothurne. Corneille éléve l’ame par la noblesse des sentimens, l’étonne par des catastrophes surprenantes, la tient en suspens par la multiplicité des incidens. Racine s’en rend maïtre en remüant les passions ; l’Amour lui confia, ce semble, la clé du cœur humain. Crébillon l’effraїe par de lugubres images, l’épouvante par des objèts terribles. On devient honnête homme à l’écôle de Corneille, galant à celle de Racine, Philosophe à celle de Crébillon. La perfection seroit de rassembler dans un quatrième Poёte ce que ces trois-lá ont de meilleur. Ebene 3► Exemplum► Voltaire imagine, que ses talens atteignent à ce dégré. Mais les Connoisseurs réclament contre son amour-propre. Après-qu’il eut donné son Oedipe, qui eût un succès prodigieux, il s’avisa en bonne compagnie de promettre une Tragedie, qui auroit toutes les beautés de Corneille, & pas un de ses défauts. « Donnez-nous, lui dît un homme d’esprit, les défauts de Corneille ; Nous vous tenons quittes de ses beautés. » Quoiqu’il en soit, ce Poёte a puisé aux bords de la Tamise ces traits libres & hardis, qui forment une quatriéme espèce de Tragique, & qui vaudront toûjours à ses piéces l’admiration des gens sensés, n’eussent-elles d’autre mérite. ◀Exemplum ◀Ebene 3

Les Anglois ne cédent en rien aux François. Shœkespéar, leur Corneille, est inimitable, quoique rempli de défauts revoltans, qu’il faut, s’il vous plaît, mettre sur le compte de son siécle, où le goût n’étoit pas encore épuré ; Congrève, Dryden, Addison ont donné d’excellentes Piécés. Le Caton du dernier est [388] traduit presque en toutes les Langues. Le Génie Anglois semble fait exprès pour le Tragique : & leurs Poёtes seroient parfaits, s’ils se livroient moins à l’impétuosité de leur imagination boüillante, & s’ils ne secoüoient pas si souvent le joug des régles de l’Art. C’est au moins ce que leur objectent les critiques François.

Les Anglois usent de recrimination, & reprochent aux François d’habiller tous leurs héros à la Françoise, en les transformant en Céladons, en Amans transis. Ce reproche a quelque fondement, mais il est outré. Dans les bonnes piéces du Théatre de Paris, l’Amour ne tient que le second rang. Quand cette passion est traitée avec noblesse, elle est l’ame de la Tragédie. La Galanterie est fade en tous les genres. Mais l’amour est vif, varié, intéressant. L’Epouse en Deüil, l’Andromaque de Philipps &c. prouvent, que l’Amour, à Londres comme à Paris, fait une des plus grandes beautés du Théâtre.

Mais, dit-on aux François, pourquoi n’avez-vous d’autre ressource que l’amour pour étendre l’Action Théâtrale ? Pourquoi Voltaire, n’a-t’il pas pû, avec toute son imagination, étendre son Jule-César au-delà du troisiéne <sic> Acte ? Pourquoi l’Auteur de Coligny ou de la St. Barthelemi n’at’il pû aller plus loin ? --------. Ces éxemples ne prouvent rien. Racine n’a t’il pas poussé son Esther & son Athalie jusqu’au cinquiéme Acte, sans recourir aux intrigues amoureuses ? Si les François donnent ordinairement dans ce défaut, c’est qu’ils ont appris à l’école de l’expêrience, que de tous les moїens de plaire, c’est le plus sur. Le beau-séxe compose une grande partie des Spectateurs. C’est lui qui attire les hommes à la Comedie. Il s’agit d’émouvoir leurs passion ; & quoi de plus propre à produire cet effèt, que l’amour ? Notre coeur en est avide, & n’est fortement touché que par là. Ne nous parle-t’on que de conspirations, de projèts ambitieux ? Nous voila dans le froid. Veut-on nous plaire à coup sur ? Qu’on nous prenne par notre foible ; qu’on éxagère le pouvoir de nos appas ; qu’on nous érige [389] en Souveraines des plus grands coeurs. Que l’héroїsme soit accompagné de l’amour ; Que Titus dise, qu’il doit ses vertus

Zitat/Motto► A l’espoir d’élever Bérénice à l’empire,

Et de voir à ses piéds tout le monde avec lui. ◀Zitat/Motto

Que César dise à Cléopatre, que ses beaux yeux

Zitat/Motto► L’ont rendu le premier & de Rome & du Monde - -

Et qu’a Pharsale même il a tiré l’épée,

Plus pour la conserver, que pour vaincre Pompée. ◀Zitat/Motto

C’est alors que nous triomphons. Les plus belles scènes ne font aucune impression sur nous, quand elles sont dénuées de ces sentimens tendres que nous chérissons. Voilà pourquoi Racine plaît aux Dames infiniment plus que Corneille, qui fait les délices des Hommes, & que les Anglois préférent sans balancer à son Rival. On peut dire de ces deux poёtes, que Corneille a visé à la perfection, & Racine au succès.

IV.

Comme nous ne nous piquons pas de faire figure dans la République des Lettres, nous n’avons point de piéces Tragiques. Et le moien ! Où nos Beaux-esprits (supposé que nous en aïons) puiseroient-ils ce bon goût, qu’on ne peut acquérir dans l’Université, vû qu’aucun Professeur n’y enseîgne l’Art Poètique, qui est une partie essentielle de la Littérature ? La première Tragédie, que nous aurons, viendra probablement de ce quartier là ; mais peut elle être bonne, si l’Auteur n’a pas beaucoup d’usage du grand monde ? Et l’on sait, que nos Illustres ne le voїent que pour le courtiser. Parmi les personnes de qualité, on ne cultive point les Lettres ; & il en est, qui croiroient encanailler leur esprit, s’ils annoblissoient notre Théâtre d’une Tragédie de leur façon. Il y a pourtant des Seigneurs Anglois & François, qui n’ont pas dédaigné cette sorte de gloire. Ajoutés à cela, que nous ne daignons pas cultiver notre Langue. Et peut être n’y a t’il pas grand mal. Car, outre que ce seroit s’y prendre trop [390] tard, que de commencer à présent que la Langue françoise a pris racine partout ; je doute, que le Danois puisse s’élever jusqu’au sublime, jusqu’à l’ampoullé du Tragique. Aumoins je sai bien, que le ton de nos Acteurs jureroit avec le ton que demande le Cothurne.

En fait de Comédies, nous avons été plus heureux. M. de Holberg nous en a donné un grand nombre, qui lui ont valu le nom de Plaute Danois. M. G. Fursman en a fait la Traduction. Il n’en a parû que le I. volume, qui, dit-on, n’a pas encore fait fortune, malgré toutes ses beautés. M. de H - - - a prévû ce froid accüeil en homme qui connoit le terrain. Aussi a t’il eû la précaution de mettre à la tête de l’ouvrage une Préface, un peu paradoxale, si vous voulez, mais pourtant très vraie. Il faut voir, comme il y drape en homme du métier le Théâtre de Paris ! Il y soutient, que les Comédies qu’on y joüe ne sont que de beaux Dialogues &c. Tout cela est non seulement sensé, mais encore très prudent ; car, tant que le mauvais goût assurera aux Comédies Françoises les suffrages des prétendus Connoisseurs, celles de M. de H - - - pourront s’en consoler. En attendant, que le bon sens reparoisse sur l’Horison du Parnasse François, nôtre Molière peut joüir des applaudissemens flatteurs de ses compatriotes, parceque l’ignorance de notre Parterre le préserve des faux jugemens, & que des eléves de la simple Nature, tels que sont les Bourgeois de cette Ville, sont infiniment plus capables de juger sainement de Piéces, que la Nature semble avoir dictées, que ne le sont tous les Beaux-Esprits du monde avec le jargon de leur Art, tous les courtisans avec leur fausse délicatesse, tous les Parisiens avec leur Comique Dialogué.

V.

Quelques personnes voudroient proscrire la Comédie : ce sont les Bigots ; D’autres la croїent absolument nécessaire dans un Etat bien policé. Les premiers la regardent comme une écôle [392] <sic> d’impureté ; les seconds, comme une école de vertu. Excès de côté & d’autre. Les uns dépriment trop la Comédie ; les autres l’estiment trop. Prenons un juste milieu ; & disons, que la Comédie, telle qu’elle est en France s’entend, doit ètre mise au rang des plaisirs innocens. Le Théâtre François gagne tous les jours en dignité. Les Farces, les équivoques, les obscénités en sont bannies. Ce bon goût s’est étendu jusques sur la scène Italienne, dont les jeux, autrefois voüés a l’indécence, commencent à mériter l’attention des honnètes gens. Encore quelques pas ; & la Comédie Françoises, ramenée au vrai, au beau, au bon, atteindra un tel point de perfection, que Platon lui-mème ne l’auroit pas bannie de sa République. La haute Comédie, loin d’ètre nuisible à la pureté des moeurs, ne peut qu’ètre avantageuse à la vertu. Jusqu’à présent l’homme n’a inventé aucun plaisir, qui soit plus digne de lui. C’est dommage, que les Comédiens de Province soient obligés, pour vivre, de se mettre à la portée du Peuple, en représentant des piéces, où les preceptes de l’art poetique, les lois de la bienséance, les régles du sens commun sont également négligées, & en les accompagnant de Danses lubriques, assés nuisibles à l’innocence des jeunes coeurs.

On demande, s’il est décent de donner en spectacle les Histoires & les vérités de la Bible : Ici ? Non : Puisqu’on s’en scandalise : Mais en France, où l’on sait, qu’il n’y a aucun crime a sanctifier les plaisirs, & où l’on a des Tragédies saintes, dont les Auteurs ont sçu exposer les vérités & les mistéres de la Religion avec toute la noblesse & la majeste convenables à la matière, il est permis de s’intéresser publiquement aux malheurs de Polyeucte, & au bonheur de Joas. Quand ces magnifiques spectacles sont suivis d’une Farce, & de chansons libres, il est naturel qu’un homme sage soit choqué de ce bizare mélange de sacré & de profane.

[392] VI.

La Troupe des Comédiens Danois & celle des Comédiens François sont deux Rivales, qui ne se pardonnent rien : Cela ne me surprend point. Mais ce qui me passe, c’est qu’il se trouve des gens assés passionnés, pour préférer la premiere à la seconde. Je dirois volontiers à ces Messieurs : « De bonne foi ; est-ce un parallèl â faire ? Avés-vous un Genois, un Dulondel, un Delaunai, un Cadet ? Avés-vous un Acteur, qui récite passablement ? Avés-vous une Actrice, qui entende le Théâtre ? Il est vrai, que peut ètre avec le tems, vos Comédiens égaleront-les François ; mais vos poetes égaleront-ils jamais les poёtes de Paris ? Vous serés toujours réduits au sel attique de M. Holberg, ou bien aux fades copies des excellens originaux. Quel bel esprit avés vous, qui entende assés bien les finesses de l’une & l’autre Langue pour faire de bonnes traductions ? D’ailleurs, il Vous manque une partie essentielle du Poёme Dramatique ; Vous ne pouvés chausser le Cothurne. Vous n’avés pas mème une traduction d’une Tragédie Angloise ou Françoise. Il est vrai, que vos décorations sont assés belles ; mais les décorations ne sont que l’accessoire ; Le Principal vous manque. »

L’émulation produit ordinairement de bons effets : mais la passion n’en produit jamais. Si les Comédiens Danois, moins présomptueux, se piquoient plus de connoitre leurs défauts, & de s’en corriger, que de déprimer le Théâtre François, on pourroit se flatter de les voir un jour sur un bon pié ; mais tant qu’ils s’obstineront à se croire de grands Acteurs, ils ne sortiront point de la Sphère de médiocrité où ils sont ; ils ne parviendront jamais à ce point de perfection qu’on éxige d’une Troupe fixée dans une Capitale ; en un Mot, ils seront toujours réduits à compter les Cordons bleus ou blancs, qu’ils auront eu, à leurs représentations. Du reste, ces deux Comédiens ne s’entre nuisent pas autant qu’on pourrait se l’imaginer. Le Peuple n’entend point le François. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1