Zitiervorschlag: Laurent Angliviel de la Beaumelle (Hrsg.): "Amusement XLIV.", in: La Spectatrice danoise, Vol.1\044 (1749), S. 379-385, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4225 [aufgerufen am: ].


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Amusement XLIV.

Ebene 2► Cette Feüille, comme la précédente, ne sera composée que des productions de mes Correspondans. J’ai, tous les mois, un jour de révision, pour éxaminer les lettres que j’ai reçuës. J’en trouve de toutes les espèces. Tantôt, c’est un jeune homme, qui se plaint d’ètre sans cesse obsédé par une Demoiselle, qui lui fait la Cour. Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Ses avances, me dit-il, découlent de motifs d’intérêt, de raisons de plaisir, d’une extrème passion de dominer seule, car elle partage déjà la Régence dans la maison Paternelle. Plus elle s’empresse à me plaire, & moins elle me plait. Ma froideur naturelle ne la décourage pas. Ecrivés, Madame la Spectatrice, contre les Filles, qui se jettent à la tète des hommes. Peut-ètre réussirés-vous mieux que moi. Vous me rendrés ma liberté ; & ‚Vous ramenerés mon importune dans les voies de la modestie, si séante à son séxe. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Tantôt, c’est une jeune Demoiselle, qui, dégoutée de la seule idée d’entrer dans un Couvent, fait une elégie touchante, & une description vive de ce monde, qu’elle va quitter, & qu’elle ne connoit peut-ètre pas. Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Ce vilain Couvent, met dit-elle, m’effraîe dans la perspective. Que sera la réalité ? qu’il est cruel de dire adieu au Monde, précisément lorsqu’on est sur le point d’y entrer ; d’ètre privée de tous les plaisirs, précisément à l’âge, ou l’on peut les rassembler & les gouter tous ; de s’éloigner de la Cour, précisément quand on pourroit y briller ; de s’ensévelir dans un Cloitre, & d’y mener une vie de Pénitente, précisément dans les années d’innocence, dans un tems où l’on n’a ni foiblesses à se reprocher, ni égaremens à craindre ; de se separer de ses Parens, précisément quand on les aime le plus, quand on est capable de ressentir les obligations qu’on leur a, quand on pourroit les décharger de mille soins ? Avoüés le : cela est bien dur. Tenés : je suis sur le point d’en pleurer. A l’age de quinze ans, est-on faite pour la Solitude ? Cette affreuse [380] retraite, où je dois entrer, me sera insuportable, si le plaisir d’obéir à mes Parens n’en adoucit l’amertume. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Reponse. Brief/Leserbrief► « Ne Vous seriés-vous pas fait, Mademoiselle, une fausse idée du Couvent ? La jeunesse ne voit les choses, que suivant ses préjugés. Vous vous figurés peut-ètre le monde tout autre qu’il n’est. Quelques mois de retraite vous désabuseront, en vous prouvant, qu’en regrettant le monde, vous l’honorés par dessus son mérite. D’un autre côté, le monde est aujourd’hui si reconnaissant, & vous ètes si belle, qu’il ne souffrira pas lontems, que Vous ensévelissiés vos appas dans un Cloitre, qu’alors vous regretterés peut ètre à son tour. » ◀Brief/Leserbrief

Un Malin m’envoїe les Anecdotes de son quartier, & me prend peut ètre pour la Gazetière de l’Ile de Cythère. Il me dit, Ebene 3► Brief/Leserbrief► « que Madame Catinette a eu toute la nuit des Carosses devant sa porte ; que Blaise a surpris sa femme avec un de ses voisins, a fait un vacarme horrible, & a fini par l’épouser dans les formes ; que Xothis en est à sa quarantiéme passion depuis avant-hier, & qu’avant la fin de la semaine son Amant en sera vraisemblablement à la cinquantiéme faveur ? » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 Il me conte mille Historiettes, auxquelles je n’ai pas le loisir de m’arrèter. Cependant, en cas de besoin, je le crée Espion de la Spectatrice dans les Ruёs * *. & * * *.

Un Courtisan me donne de charitables avis sur celles de mes Feüilles, qui concernent la Cour. Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Nous sommes si peu faits, me dit-il, à une certaine liberté décrire, que nous nous choquons mème des généralités. Nous sommes en mème tems si malins, que nous ne pouvons nous abstenir de faire des applications directes des traits le plus vagues. Si vous continués sur ce ton-là, Vous vous attirerés une foule d’ennemis. Vous aurés beau protester, que Vous n’aves personne en vuё ; on ne vous croira point ; & avec les meilleures intentions du monde, Vous passerés pour un esprit dangereux. Je veux, que [381] la haine qu’on aura contre l’Auteur, ne réjaillisse point sur l’ouvrage ; Que doit Vous importer, qu’on loüe votre esprit si l’on ne rend pas justice à votre coeur, la plus essentielle des qualités ? Adoucissez donc, si vous m’en croiés, la véhémence de votre stile. Ce n’est pas en grondant les hommes que vous les rendrés meilleurs ; ce n’est pas en les représentant plus vicieux qu’ils ne sont, que vous leur ferés chérir la vertu. C’est en les raillant avec délicatesse, c’est en paroissant Vous intéresser à leur bonheur & à leur perfection. C’est par une Satire de ce genre qu’Horace & Moliére firent les délices de leur siécle, & se sont assurés l’immortalité. Marchés sur les traces de ces grands hommes. Riés, badinés, moralisés, folâtrés : mais abstenés vous des portraits trop ressemblans. Toutes les foïs que vous serés tentée, souvenés-vous que vous écrivés en Dannemarc ; & surtout point de Gentilhomme Jutlandois. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Un bel-esprit, chagrin contre son siécle & contre sa Patrie, parcequ’il ne trouve ni Libraires qui veuillent vendre, ni Sots qui veüillent lire ses insipides productions, se déchaine vivement contre le goût régnant. Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Est-il rien, m’écrit-il, qui en prouve mieux la corruption, que le décri dans lequel ma Lyre est tombée, ma Lyre, que tous les Journalistes trouvoient autre fois si sonore, que peu s’en est fallu, que mon nom n’ait passé en proverbe ? O tems ! ô moeurs ! On me préfére les Poёsies d’un Gentilhomme, qui n’a dautre <sic> talens, que de mettre en rimes riches la mauvaise prose d’un sermon entier ? Mais on a beau se liguer contre mes écrits. La posterité me rendra justice :

Zitat/Motto► Victrix causa Diis placuit, sed victa Catoni. ◀Zitat/Motto

Je vous envoїe en bonne & duё forme mon appel à ce Tribunal, & ma juste protestation contre l’injustice du siécle. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

On m’adresse de toutes parts des projéts, pour enrichir le Prince : mais aucun pour enrichir les Sujèts. En voici un pour faciliter les Mariages.

[382] Ebene 3► Brief/Leserbrief► « La dépopulation d’un Etat, me dit-on, ne vient que de la difficulté des Mariages. Pour remédier à cet inconvénient, je crois, qu’il seroit bon, qu’on établit dans toutes les Villes des Foires annuelles, Les Filles y seroient la marchandise de débit. On les partageroit en trois, ou quatre Classes ; en Belles, en Aimables ou Jolies, & en Laides ; ces trois Classes seroient subdivisées chacune en quatre ou cinq autres, suivant les divers degrés de Beauté, de Graces & de Laideur, degrés qui fixeroient ceux de noblesse & de prix. Les Filles, que la Nature auroit le plus favorisée, se vendroient au plus offrant & dernier enchérisseur. L’argent de cette vente seroit emploié à dotter celles envers qui la nature auroit été avare. Les premières seroient achetés par un Mari ; un Mari seroit cheté par les secondes. Par la, on introduiroit dens <sic> le Mariage une espèce d’égalité ; on aboliroit ces odieuses distinctions que la naissance met parmi les Femmes ; on rendroit à la beauté l’hommage, qui lui est dû, en ne reconnoissant pour Roturières que les Laides & pour Nobles que les Belles. Celles-ci ne se ressentiroient point de l’injustice de la Fortune ; celles-là tireroient leur bonheur du sein mème de l’injustice de la Nature. Les deux sexes y trouveroient également leur compte. On rétabliroit insensiblement l’égalité dans le partage des biens : on verroit en un jour plus de mariages, qu’on n’en voit aujourd’hui en dix ans. Le projet, que je propose au Public est un usage, jadis fort en vogue, parmi les Babiloniens, si je ne me trompe. Ce Peuple, le plus sage & le plus savant des tems reculés de l’antiquité, mettoit sur pié des Armées innombrables. Il trouvoit dans les Mariages facilités dequoi <sic> réparer ses pertes. J’en souhaite autant au Dannemarc. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Dans la liasse des Lettres que j’ai reçuёs, celles des Maris mécontens sont les plus nombreuses, Ce m’est un plaisir extrème de lire leurs Jérémiades. L’un se plainr <sic> d’une Femme opiniâtre, [383] l’autre d’une impérieuse, quelques-uns d’une minutieuse, beaucoup d’une coquette, presque tous d’une dépensiére.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Ma Femme, me dit l’un, veut absolument que je sollicite un Titre, Je ne suis que Brasseur ; Elle est fille d’un homme du mème métier. Mon économie m’a enrichi ; & à force d’entasser soû sur sôu, je me vois à la tète de 50 mille Ecus. Mon bien l’enorgüeillit, & elle le dépense, comme s’il étoit le fruit de ses travaux. Elle m’a déjà obligé de lui donner un Equipage. Elle me protestoit qu’elle bornoit là tous ses desirs : mais àprésent <sic>, elle porte ses prétentions plus haut. Elle me persécute, pour m’engager à demander le Titre de Justicerat. Je n’en veux rien faire. La Brasserie a fait ma fortune. Je ne serai jamais ingrat envers la Mére, qui m’a nourri & élevé. Pourquoi rougirois-je de mon état ? Quelques éxemples d’ambition, que j’aie sous les yeux, je tâcheraï toujours de ne point gagner la maladie régnante. Non : Je ne serai jamais Conseiller de Justice. Je n’entends rien au Droit Naturel ni au Droit Civil : Mais, comme j’excelle à faire de la bonne Biére, je ne refuserois pas le Titre de Conseiller de Brasserie, supposé que la Cour voulut m’en honorer. Mes Confréres ne seroient pas de si bonne composition &c. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Ma Femme, m’écrit un Marchand de vin, méprise mon Commerce, & est folle de Noblesse. Elle veut, que j’en achéte la Patente. Mais moi, qui ne voudrois pas me ruiner pour une chimère, moi, qui ne trouves pas bon d’acheter une feuille de Velin, qui m’annobliroit peut ètre aux yeux d’autrui, mais non certainement aux miens, je m’en suis remis à vôtre décision, persuadé, que vous conviendrés avec moi, qu’il n’est rien de plus noble que la qualité d’honnète homme. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Reponse. Brief/Leserbrief► « Vous m’avés rendu justice, Monsieur. Laissés crier votre Femme ; & annoblissés Votre Profession, en l’éxerçant avec honneur. Remplissés de bon vin votre Cave : [384] Aulieu de ganger Judaїquement cent pour cent, comme la plupart de Vos Confréres, contentés vous d’un profit raisonable ; &, sur ma parole, Vous passerés parmi nos Gourmèts pour le plus noble des Gentilshommes. » ◀Brief/Leserbrief

Metatextualität► Le Luxe est ici si excessif, que j’ai reçu plusieurs Lettre sur ce sujet. Je les réserve pour la Quinzaine, que je me propose de traiter cette matiére. En attendant, en voici une, qui me regarde. Il est si beau de convenir de ses fautes, que je suis très obligée au Filosofe, qui se donne la peine de relever les miennes. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► « La Perception, me dit-il, nous est commune avec las Animaux. Mais l’Appréhension nous appartient en propre. C’est pour n’avoir pas faït cette distinction, que Vous avés confondu las raison de l’Homme avec l’instinct des Brutes dans votre XIV. Feuille. La différence qu’il y a, entre la Perception & l’Appréhension consiste 1° en ce qu’en conséquence de la Perception, il entre une nouvelle idée dans l’Imagination, aulieu que l’Apprehension ne nous fournit aucune nouvelle Idée, mais fait seulement appercevoir à l’Ame le <sic> idées que l’Imagination a déjà reçuёs. 2° Dans la Perception, l’imagination est essentiellement passive, aîant été disposée par la nature seulement à recevoir & à retenir les Impressions, telles qu’elles sont faites sur les sens par le <sic> objets exterieurs, aulieu que l’Apprehension est un Acte ou une Operation de l’Ame & non pas de sens, des quels les animaux joüissent aussi bien que nous. Il <sic> ont des idées ; en cela, il <sic> nous ressemblent ; mais il <sic> n’apperçoivent point leurs idées.

Vous trouverez peut etre qu’il y a de la contradiction entre avoir des Idées & ne s’en point apercevoir, surtout lorsque ces idées logés dans l’imagination, sont le ressort d’une infinité d’actions, comme elle <sic> le sont dans le <sic> Brutes dont elle <sic> forment l’instinct ; mais voici comme on peut expliquer cet instinct, que Vous traitez trop cavaliérement de chimere. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

[385] Il n’y a jamais qu’une seule Idée simple, qui agisse à la fois sur les Brutes ; encore cette idée ne les pousse t’elle à agir, que lorsqu’il y a quelque objèt extérieur, qui fait impression sur les sens, ou du moins lorsqu’il y a encore dans l’imagination & dans le cerveau de l’animal quelque reste d’une pareille impression. C’est pourquoi les Brutes n’ont point de mémoire proprement dite, mais aussitôt que l’impression a été faite sur les sens, elle y demeure, (sans que l’Animal s’en appercoive & en prenne connoissance) & aussi lontems que cette idée subsite dans l’imagination, elle dirige les mouvemens de l’Animal ; mais peu à peu elle s’efface, sans que l’Animal puisse la renouveller, ni la rendre plus vive ; il faut pour cela, une nouvelle impression des objèts sur les sens. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1