Référence bibliographique: Laurent Angliviel de la Beaumelle (Éd.): "Amusement XXXIV.", dans: La Spectatrice danoise, Vol.1\034 (1749), pp. 291-296, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4215 [consulté le: ].


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Amusement XXXIV.

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IV. Journée. (*1 )

J’emploїai ma matinée à lire les Feüilles Hebdomadaires intitulées : La Spectatrice Danoise ou l’Aspasie moderne. Ces deux derniers mots du titre me frappérent. Je n’augurai rien de bon du choix de ce nom. Je me figurois, que l’Aspasie de Copenhague imiteroit le libertinage de l’Aspasie d’Athénes. Cette annonce ne me promet-[292]toit pas de la décence ; mais je fus bien surpris de m’ètre trompé dans ma conjecture. Je trouvai de la Morale à chaque page. Il est vrai, que, dès les premiéres Feüilles, le badin & le galant sembloient ètre sur le point de se mettre en possession de tout l’ouvrage ; mais, dans les suivantes, le sérieux remporte la victoire, mais un sérieux vif, enjoüé, amusant. Tel est le talent des femmes, que les sujets les plus graves sont égaїés par leur plume, qui se prète à point nommé aux idées riantes, dont leur imagination féconde est remplie. Ce qui m’a étonné, c’est l’art avec lequel celle-ci gaze quelques traits libres, qui lui échappent de tems en tems. Cela seul me fait soupçonner qu’elle n’est pas Danoise. Avons-nous des dames, qui soient assés maitresses de l’expression Françoise, pour voiler leurs pensées équivoques de maniére à faire rire l’esprit, sans choquer la bienséance ? peut-ètre y en a t’il. Mais j’ai assés bonne opinion de leur réserve scrupuleuse, pour ètre persuadé qu’il n’est aucune dont la main osât se préter à ses tours, qui dans le fonds ne font qu’adoucir l’impression de l’image, qui présentée à découvert, revolteroit la modestie, avec laquelle la femme la moins modeste tâche toujours de vivre en paix.

L’Auteur débute par une faute grossiére. Femmes ! quand vous pensés, vous pensés mieux que nous. Voila son Texte. Puis elle commence ainsi : Je n’aurois pas hazardé cet eloge en faveur de mon séxe, si une femme en étoit l’Auteur. Quel éxorde ! 10. On ne dit pas, au moins que je sache, un éloge en faveur de quelquun. Ces trois mots doivent ètre étonnés de se trouver ensemble. 20. Je doute, qu’on dise en bon François ètre l’auteur d’un Eloge d’un vers. Au moins cette expression n’est-elle pas éxacte. 30. Pecadilles que tout cela en comparaison de deux fautes de ju-[293]gement que je trouve dans cette courte période. La Spectatrice dit, qu’elle n’auroit pas hazardé cet éloge de son séxe, si une femme en étoit l’auteur.

Mais une Femme, amoins qu’elle n’extravague, peut-elle dire ? Femmes ! quand vous pensés, vous pensés mieux que nous. N’est-il pas claire, que c’est un homme qui parle ? Le lecteur ne l’aperçoit-il pas du premier coup d’œil ? Et dès-lors trouvera-t’il le sens commun dans ce : Si une femme en étoit l’auteur ? Ce si renferme une absurdité. C’est commencer bien vite à faillir, que de faillir à la premiére ligne. La plupart des Auteurs débutent mal & continuent bien : La Spectatrice, au contraire, continue beaucoup mieux qu’elle ne débute ; Elle tient plus qu’elle ne promet.

Sur la fin de la premiére Feüille, elle impose une pénible tâche à qui voudra correspondre avec elle ; elle demande des pensées courtes, judicieuses, originales. Les siennes ont-elles toujours ces qualités ? Pourquoi exige-t’elle d’autrui plus qu’elle ne peut faire elle-même ? Ne donne-t’elle pas quelquefois dans le stile diffus ? Juge-t’elle toujours sainement ? Toutes ses feüilles ont-elles le mérite & les graces de la nouveauté ? Son stile est toujours vif, à la vérité ; mais assurément ses pensées ne sont pas toujours neuves. On voit qu’elle le sent elle-mème. Aussi tâche-t’elle de jetter de la poussiére aux yeux de son lecteur, en habillant de neuf de vieilles idées, en leur donnant un tour qui lui appprtient <sic> ; ce sont des Diamans qu’elle retaille, des tableaux qu’elle colorise à sa maniére, des beautés antiques, qu’elle s’efforce de rappeller aux agrémens de la premiére jeunesse, à force de céruse & de plâtre. Je lui pardonne ce défaut, si c’en est un, à cause de la difficulté de l’ouvrage. Avec des yeux, de la mémoire, & d’amples recüeils, il est aisé d’enfanter [294] des in folio, pleins d’une érudition immense ; Mais il est dffficile <sic> de se soutenir lon-tems, quand on travaille de génie. De quelle fécondité d’imagination ne faut-il pas ètre doüé, pour accoucher heureusement de mille pensées différentes sur cent sujets divers, pour réfléchir toujours sans copier les autres, sans se répéter, sans ennuier, pour promener tant de lecteurs de gout différent dans des parterres, où chacun d’eux puisse trouver des fleurs & de fruits à son gré, pour les faire passer adroitement de la bagatelle à la morale, de la misantropie à l’aménité, pour plaire également au cœur & à l’esprit. Dans une entreprise de cette nature il est pardonnable d’échoüer ; il est mème glorieux d’avoir osé.

Un défaut dominant dans la Spectatrice, c’est que l’Auteur court sans cesse après l’esprit, & malheureusement ne l’attrape pas toujours. Quelquefois elle noie une vérité toute simple dans un océan de belles paroles : souvent elle se guinde, comme pour tomber de plus haut. Il lui arrive aussi de tenir son Lecteur par la liziére pour le conduire à une pensée fort commune. Quelquefois à force de Laconisme, elle tombe dans l’obscurité ; brevis esse laboro, obscurus sio.

Ces morceaux, ou l’Auteur se pique de briéveté, seroient peut-ètre goutés en France, où l’on entend à demi mot ; mais parmi nous autres Danois, qui n’aimons pas qu’on nous donne à deviner, ils ne sont pas supportables. Nous nous depitons contre un écrivain énigmatique, &, si vous en excepés <sic> quelques jeunes courtisans, nous préférons la clarté à tout. La plus belle pensée du monde ne sauroit nous plaire, quand il faut que notre esprit se donne la peine d’en chercher le sens.

L’Auteur est extrèmement satirique. Il peint partout, &, ce qu’il y a de plus facheux pour les sots & les vicieux, c’est qu’il peint, dit-on, d’après nature. Un étranger [295] qui voudroit se mettre au fait de Copenhague, n’auroit qu’à engager Aspasie à lui donner la clé de ses portraits. Le seul de nos auteurs, qu’elle encense, c’est l’illustre, le grand, l’incomparable M. de Holberg. On diroit qu’elle s’est éprise d’amour pour cet excellent homme, le pére du Potier d’étaim Politique, l’ornement de sa Patrie & de son siécle, le coryphée des savans & des beaux-esprits, non seulement de Dannemarc, mais encore de toute l’Europe.

Son stile leger, vif & saillant frise par-ci par-là le précieux. Elle a forgé quelques mots, qui rendent, à la vérité, ses idées, mais qui ne sont pas d’usage, tels que ridiculiser, inutiliser, chimériser &c, Ces licences ne seroient pas mème souffertes à Paris.

Quoi qu’il en soit, cet ouvrage a son prix, & je crois qu’il se soutiendra, en dépit des femmes qui y sont souvent drapées, des mauvais cœurs qui y sont démasqués, des Avortons du Parnasse, jaloux de ses succès, & des Gazetiers nocturnes. Toûjours est-il sur, que, quoiqu’on en puisse dire, on sera forcé de convenir, qu’il n’a point encore paru dans cette ville de livre écrit dans ce gout-là (*2 ). ◀Niveau 3

Metatextualité► Je souscris de bon cœur à toute cette Critique, aux loüanges près qu’on m’y donne. J’en tirerai cet avantage, que je tâcherai d’en mériter au moins une partie. J’ai hésité, si je l’insérerois dans mon ouvrage ; mais la bonne-foi l’a em-[296]porté sur l’amour propre & il ne m’a pas fallu combattre long-tems. Je n’ai point une tendresse aveugle pour mes productions. Qu’on en pense ce qu’on voudra, peu m’importe. Il me suffit que je m’amuse en les écrivant, & que les gens sensés y trouvent des morceaux de morale, propres à guérir mes compatriotes de quelques travers régnans parmi eux. Il s’est élevé quelques moucherons, qui ont voulu me piquer ; mais ils sont si petits que je n’ai pu seulement les appercevoir ; &, sans le bruit public, je ne sçaurois pas mème s’ils éxistent. Si le Public est content de ces feüilles, il n’a qu’à les defendre, c’est son jugement qu’on attaque ; s’il en est mécontent, qu’il ne les achete plus.

A quoi bon répondre aux Critiques ? Si elles sont bonnes, tout ce qu’on peut dire contr’elles, ne sauroit les faire tomber ; si elles sont mauvaises, tout ce qu’on peut dire en leur faveur ne sauroit les soutenir. En les réfutant, on les fait connoitre ; & les auteurs ne demandent pas mieux que d’ètre lus lors même qu’ils ne sont lus que pour ètre sifflés.

Un Ecrivain, qui tâche d’en imposer à ses ignares amis, en leur disant, qu’il est autenr <sic> des in folio qui portent le nom d’autrui, tandisque, de son aveu, il ne l’est pas mème de tous les in douze qui portent le sien, un tel Ecrivain ne feroit il pas mieux de se corriger de ses défauts, que d’éxercer sa plume contre les défauts des écrits d’autrui ? Un tel Ecrivain, après avoir déclaré hautement, qu’il vomira contre Aspasie tout ce que la colère lui diclera <sic>, & qu’il en vilipendera plutot les beautés, que d’en omettre les fautes, est-il digne d’ètre cru ? Mérite-t’il de réplique ? Ne seroit-ce pas m’avilir, que de répondre une seconde fois à des injures & à des invectives ? Je me sçais assés mauvais gré d’avoir répondu aux premiéres. ◀Metatextualité ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1(*) J’ai retranché la 3e. journée. On m’auroit accusé de donner dans le romanesque ; & je ne veux point, qu’on soit tenté de faire rélier des Feüilles avec Clelie ou Cyrus

2(*) La suite de cette journée n’a rien d‘intéressant, outre qu’elle est d’une longueur assommante. L’Auteur de la premiere ne l’est point des deux suivantes. On aura sans doute vu par la différence du stile, qu’elles partent d’une main différente. J’ai cru devoir en avertir. Du reste, je ne garantis point les applications injurieuses qu’on fait de certains traits. Je ne connois dans la ville qu’une douzaine de personnes ; & dans mes Feüilles, on trouve plus de deux cens caractères.