Zitiervorschlag: Laurent Angliviel de la Beaumelle (Hrsg.): "Amusement XXX.", in: La Spectatrice danoise, Vol.1\030 (1749), S. 249-256, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4211 [aufgerufen am: ].


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Amusement XXX.

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Extrait d’un Journal d’un Gentilhomme Jutlandois.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► L’onziéme de Décembre, je me rendis à Copenhague, où j’avois quelque Comission pécuniaire à arranger pour mon Pére. Un Ami, auquel j’étois recommandé, me mena à la Cour ; Je la vis pour la premiére fois. Que je plaignis alors mes pauvre Provinciaux ! Ils sont privez du bonheur de voir tous les jours un Roi & un <sic> Reine, que leurs perfections rendent aujourd’hui les délices de leurs Sujets, & que ces mêmes qualités rendront un jour l’admiration de l’Univers. Un Jutlandois novice ne sçauroit exprimer tout ce qu’on sent pour Lui, & pour l’Auguste Princesse qu’il a associée à son trône. Heureusement pour nous, j’apprens que le Maître ne demande que les sentimens & que les hommages du cœur.

Le Courtisan, auquel j’étois adressé, me dit mille belle choses sur le compte de S. M. La sagesse des ordonnan-[250]ces, le bon ordre de la justice, les impôts remis en partie, tout enfin me parla en sa faveur. Mon cœur m’avoit déjà prévenu ; mais le Roi n’a pas besoin de cette prévention ; ses vertus peuvent soutenir l’éxamen le plus critique.

Mon Guide me laissa dans l’anti-chambre, où il parut avoir oublié ses lettres de recommandation, pour ne les relire qu’au sortir de la Cour. Il courut embrasser un homme assés mincement habillé. Après l’avoir accablé de politesses, il revint par distraction à moi. Quel est donc cet homme, lui dis-je ? C’est sans doute un homme de poids. Pas autrement, me dit il ; je sçai à peine son nom ; mais il est dans un poste, où il peut nuire ; il parle souvent à des gens accrédités. Bon ! me disois-je à moi même, voila pourtant de la raison, je n’en attendois pas de lui. A sa toilette cependant, il m’avoit paru l’homme du monde le plus sensé ; philosophe & Lettré ; à la Cour, ce fut un Protée : Serpent & Lion, Basilic & Ver tour à tour.

Il aborda un homme de distinction, mais avec cet air de suffisance, qui en impose tant à nous autres campagnards. Je fus content de la façon avec laquelle il parla avec cette homme, que je respectois à cause des marques de considération, dont il est revètu. Mon Conducteur, pensois-je en moi même, est bien en Cour. Que je fus humilié, lorsque je sçus que j’étois le seul, qui respectât cette personne, qui de tout tems avoit le privilége d’amuser, quelquefois le talent de plaire, & jamais le secrèt de se faire estimer !

Enfin, il parut un de ses Seigneurs, que tout le pays connoit, & qu’il ne connoit, que pour rendre un hommage universel à son merite.

Que mon Conducteur fut humble ! il s’élance dans la foule, suit ses pas, le cherche avec autant d’empressement [251] qu’un amant cherche sa maitresse, & tâche de lire son sort dans ses yeux, qu’il n’a pas le bonheur de rencontrer.

Deux heures sonnent ; c’est l’heure du diner : nous partons. On me mene à l’Auberge. Quel empoisonneur ? Est-il possible, que dans une Ville aussi policée que l’est celle-ci, on souffre qu’un pareil mètier s’éxerce publiquement ? Le Rot parut ; ensuite le dessert. On parla, mais d’une maniere si bruyante, que je crus ètre avec uue <sic> troupe de François. Et quelle conversation encore ! L’homme de guerre parla fillette, l’homme de Cour guerre : quelqu’un de la compagnie nous a dit, que la maladie des bêtes à cornes n’etoit qu’une bagatelle. Comment ! m’écrirai-je, je sçais comme la bourse de mon Pére en a souffert. Eh ! oüi, me repondit tranquilement mon homme de bon sens : un Professeur le dit dans une sçavante dissertation.

On se leve de table ; chacun lie sa partie. « Vous restés ici si peu de tems, me dit mon Ami, que Vous voudrez bien sans doute rapporter chés Vous quelque idée de nos spectacles. Allons à l’Opéra. » Je l’y suivis ; nous n’y trouvames presque pas une ame ; la Cour n’y étoit pas. « Quel est, lui dis-je, le personnage que cet Acteur représente ? Aux sons mélodieusement cadencés, qui sortent de songozier, j’augure que ce héros etoit grand musicien. » « Y pensez-vous, me répondit-il, c’est le grand Pompée » « Quoi ? ce Conquérant fameux est travesti en Eunuque Italien ? » La vraisemblance me parut bannie de ce spectacle ; les trois quarts des spectateurs n’y entendent rien ; & je crus bonnement me trouver dans une assemblée d’Etrangers, au beau milieu de la Capitale de Dannemarc.

Heureusement j’avois à faire à un Petit-Maitre, & qui dit Petit-Maitre, dit un homme qui ne se pique pas beau-[252]coup d’ètre sédentaire. « Allons aux François, me dit-il ; on y joüe une piéce admirable. » Je l’accompagnois servilement mais comme Ascagne suivoit Enée. Parvulus Ascanius sequitur non passibus aquis ; mon homme couroit, & auroit paru l’homme du monde le plus affairé : « mais, Monsieur, lui dis-je, en le tirant par l’habit, la piéce sera finie » « Ce ne seront que de faux fraix. De faux fraix à Copenhague ! reprit-il, en éclatant de rire ; n’en parlez jamais, ou je vous abandonne. Que vous ètes neuf ! de faux fraix à Copenhague ! » répéta-t’il encore. « Un galant homme doit dépenser, jusqu’à ce qu’il ait mangé son bien ; ensuite il peut dépenser jusqu’a ce qu’il ait mangé le bien d’autrui. Belle morale ! lui dis-je. « Plus belle que vous ne pensez, reprit il ; c’est parlà <sic> qu’on donne dans la vüe aus <sic> riches héritiéres. Les Péres mêmes, quelques sensés qu’ils soient, se laissent ebloüir par ce clinqant, & en sont souvent les dupes. »

Nous voilà à la Comédie. Les Actrices me parurent de fort jolis tableaux mouvans. On m’en montra une, qu’on me donna pour un demi-siécle, je la pris pour une fille de quinze ans.

Tandis que j’étois sottement occupé à voir & à écouter, mon homme parcouroit les loges, avec autant d’agilité qu’un danseur fait des gargoüillades. Dieu sçait ce qu’il disoit de mon ajustement, de mon air nigaud & sauvage, de mon esprit naїf ! Je vis maintes Lorgnettes tournées en un instant contre ma figure ; & après chaque coup de Lorgnette, on se disoit un petit mot à l’oreille, qui vraisemblablement n’étoit pas à ma loüange. Une Dame demanda à mon Ami, qui j’étois ? Il répondit assés haut pour que je le pusse entendre du Parterre : C’est - - - c’est un Ours que je promène. Je ne lui sçus pas mauvais-gré de cette plaisanterie parce que la [253] Dame au même moment me lâcha un coup d’œüil, qui vouloit dire, si mon amour propre ne me trompe ; Je me chargerois volontiers de son education. Aumoins, est-il sûr, qu’en Jutland ce coup d’œüil eut été l’équivalent de cette expression.

La grande piéce finie, on dansa ; mon ami vint me joindre au Parterre, pour voir la danse ; c’est du bel air. Les Dames se disoient ; que la Gorion est laide ! Ergo, je l’examinois de plus près, j’empruntois une Lorgnette de mon voisin, & je dévinois la raison de la critique.

A l’ouverture de la petite piéce, je dis à mon Conducteur ; « de grace, Monsieur, allons à la Comédie Danoise. Et qu’y faire, me répondit-il ? Cela est si plat ! On y parle Danois. » Je lui représentai, qu’on joüoit des piéces Françoises. « Oui, dit il ; mais elles sont remplies de gravelures ; pas plus, lui dis-je, que les originaux : mais, dit-il, cela sonne tout autrement » J’eus peine à garder mon phlegme Jutlandois, & je lui dis, « qu’une pensée n’etoit pensée, qu’autant qu’elle peut souffrir une traduction ; que ce, qui n’avoit pas été pensé à la confusion des langues, n’étoit & ne seroit jamais qu’uu <sic> jeu de mots : je vous prouverai. Monsieur, dit il ; on ne me persuade pas même : Vos manchettes sont bien courtes » ; Je vis qu’il avoit pris le Marquis de Polinville pour son modéle ; & dans la suite je m’apperçus que sa conversation étoit un extrait fidele des Opéra <sic> & des Comédies.

Allons souper chez Me. * * ; nous y étions invités. La Dame aborda mon Ami. & lui demanda, si j’étois de bonne compagnie. Je n’avois fait aucune indécence, je payois de mine ; je m’éxaminois pourtant. Oui, Madame, répondit mon homme, il joüe au slechte daler. On me plaçe à une ta-[254]ble de quadrille. Les joüeurs ne rendirent pas tout l’hommage du à spadille. Une Dame, occupée a éxaminer tour-à-tour ma phisionomie & mes cartes, profita de la négligence des autres & de mon peu de connoissance. Je perdis, sans obtenir le titre de beau joüeur ; on m’assura pourtant, qu’il ne me seroit pas impossible de parvenir avec le tems.

Nous soupâmes ; il se dit à table quantité de ces riens, de ces petits propos, que j’aurois trouvés charmants sans l’idée, que je me faisois, qu’il n’y auroit pas moїen de continuer ce train de vie, sans ruiner ma famille.

Je quittai mon ami, qui avoit lié une partie de Pharaon, qui l’a seurement <sic> mené jusqu’au grand jour. Je me fus coucher à minuit, accablé de lassitude ; & quoique cette heure soit & doive ètre une heure induё, j’entendis une Dame, qui disoit à son voisin : Fi ! que cela est bourgeois !

Avant que de me livrer aux douceurs du sommeil, j’écrivis à mon Pére la letttre suivante.

Ebene 4► Brief/Leserbrief► Mon Pére !

« J’ai vû Copenhague, après lequel vous m’avés entendu souvent soupirer avec ardeur ; je l’ai vu, & dès le premier moment, je m’en suis ennuié. J’ai regretté la solitude, où vous vous étes retiré. Vous m’avés toujours dépeint les hommes comme méchans ; je ne les ai trouvés que ridicules ; mais ils le sont au point qu’ils me paroissent insupportables. J’attens impatiemment vos ordres pour retouner auprès de vous. Ma curiosité est plus que satisfaite. Il me tarde d’être loin des courtisans artificieux, des Petits-Maîtres bruїans, des Pharaonites & des Quadilleurs. Vous m’avés souvent dit, que la Capitale étoit le centre de l’esprit & le rendés-vous des talens. Quant à l’esprit, j’y en ai trouvé, mais de cet esprit minutieux que vous m’avés appris à ne [255] pas estimer, de cet esprit toujours en guerre avec le bon sens, avec ce cher bon sens dont vous m’avés appris à faire mes délices. Je ne puis mieux le comparer qu’à un feu d’artifice, qui, une fois allumé, s’éléve, serpente, petille, voltige, & finit par se réduire en fumée.

Des talens, je ne puis vous en rien dire. Il faut du tems & encore plus de capacité pour connoitre ceux qui en ont. J’ai oüi parler avec éloge de divers Sçavans : Le Professeur Gram, votre ancien ami, est universellement regretté & des gens de lettres, & des gens du grand monde.

A propos du grand monde, vous me permettrés, mon Pére, de n’ètre pas de votre avis ; vous m’avés toujours paru n’en avoir pas une haute idée. J’ai vu pourtant bien des personnes d’un caractére aimable, d’un esprit solide, d’une droiture inflexible, d’un mérite distingué. Voilà, dirés-vous, mon imbécille, qui juge sur les apparences. Détrompés-vous, mon cher Pére ; je ne suis que l’écho de la voix publique ; & si je m’abuse, je m’abuse avec toute la cour & toute la ville, a qui l’on n’en impose pas lon-tems. Un misantrope se déchaineroit contre tout ce qu’il a vu ; mais l’homme sage, tel que vous avés tâché de me former, ne confond point le bon avec le mauvais, & rend justice à la vertu.

Pour me rendre utile & agréable le séjour que je dois faire dans cette ville, je compte de m’attacher à Mr. de * * *. Il est assurément bien digne de votre estime & de votre amitié. Je me croirai fort heureux, si ce Mentor me fait la grace de me prendre pour son Télémaque (1 *). A la Cour surtout, un [256] jeune homme a besoin d’un Guide. Le terrain y est si glissant, on y fait tant de faux pas, que je ne vois point, qu’on puisse y marcher seul sans danger. Aujourd’hui, j’ai eû presque à chaque instant occasion de m’apperçevoir de la solidité des réfléxions, que Vous m’avés souvent fait faire.

Je vous ai promis de vous découvrir mes plus secrettes pensées ; soїés donc mon confident, & recevés l’aveu de ma foiblesse. Mademoiselle de * * * a fait aujourdhui sur mon cœur les plus vives impressions. Ne m’accusés pas de prendre feu trop légérement. Cette aimable personne est adorée de tout ce qu’il y a ici de jeunesse spirituelle & délicate. Que je serois heureux, si je l’emportois sur mes rivaux, & si j’avois un thrône à lui offrir ! Je dévoile hardiment à vos yeux l’état de mon cœur, persuadé que vous approuveriés mes feux, si vous connoissiés le charmant objèt, qui les allume dans mon ame. Ma Mére, malgré sa sévérité, seroit enchantée de ma passion, & donneroit son suffrage à mon attachement. Je rêverai à elle toute la nuit, & j’irai demain lui faire ma cour, & lui offrir mes soins. Vous serés peut-etre surpris, de ce que j’ai perdu sitot ma liberté ; mais, est-on le maître de son cœur ? Et un cœur tendre, peut-il ne pas s’enflamer, quand deux beaux yeux le remplissent de sentimens & de desirs ? J’ai l’honneur d’ètre &c. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 4 ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3 ◀Ebene 2

Ces Feüilles se débitent chez le seul Mr. Bugnion, Fabricant de Tabac, au vieux Strand. Le Mécredi <sic> & le Samedi. ◀Ebene 1

1(*) On donnera la suite de ce Journal, si cet échantillon amuse. Cette note est inutile : mais celui qui m’a communiqué ce morçeau, l’a éxigée. Il veut interroger le goût du Public. Il m’a aussi demandé le secrèt ; quel pesant fardeau !