Le Spectateur français, ou Journal des moeurs: No I.

Permalink: https://gams.uni-graz.at/o:mws.6616

Niveau 1

Epitre dédicatoire a mes lecteurs.

Niveau 2

Metatextualité

Lettre/Lettre au directeur

Messieurs. A Peine j’eus formé le projet de ce journal des mœurs, que je vous le dédiai in petto ; mais je crus que je ne devois rendre mon hommage public, qu’après m’être bien assuré qu’autre que vous, ne pourroient y prétendre. Vous n’avez rien négligé pour établir vos titres ; & votre propriété sur le tribut que je mets à vos pieds, est si incontestable, qu’il n’y a pas de puissance sur la terre, qui pût m’obliger à ne pas vous l’offrir. C’est vous qui avez excité mes pinceaux ; vous leur avez offert un si grand nombre de sujets, que je n’ai été embarrassé que du choix, & je n’ai eû d’autre mérite que celui d’un copiste attentif, qui rend le mieux qu’il peut, des modèles inimitables. Si cet ouvrage mérite quelques éloges, c’est à vous seuls qu’ils doivent revenir ; & si mes peintures ont quelques traits dignes de votre estime, c’est à mes originaux que je les dois : heureux, si j’avois pû saisir tout ce qu’ils me présentoient de singulier & de bizarre ! Daignez-donc, Messieurs, recevoir avec mon hommage, les témoignages de ma reconnoissance ; elle est sans bornes, comme les vices & les ridicules, les folies & les travers que vous avez bien voulu soumettre à mes regards : continuez, ne vous lassez jamais d’étaler dans vos propos & dans vos écrits, les maximes les plus sublimes de la philosophie ; mais conservez toujours dans votre conduite & dans vos actions, cet amour devous-même <sic>, qui vous fait tout sacrifier à cet objet adoré : ne parlez que de bienfaisance, extasiez-vous au seul mot de vertu, ne prononcez qu’avec un saint respect le mot d’humanité ; mais gardez-vous bien d’être plus honnêtes, plus bienfaisans & plus humains ; démontrez à l’univers les avantages de l’union & de la concorde ; prouvez aux hommes la nécessité de se secourir mutuellement, de s’aimer, de se supporter malgré leurs défauts ; mais n’en cherchez pas moins les moyens de vous supplanter les uns les autres ; employez toujours la même adresse à vous tromper ; que chacun tende ses piéges, opprime, persécute au nom de la vertu, à laquelle il croit le moins ; les Gentilshommes, au nom de l’honneur ; le Philosophe, au nom de la sagesse ; l’Homme de lettres, en celui de l’honnêteté ; son Libraire, en jurant sur sa conscience ; l’Homme d’affaires, sur la justice & l’équité. Érigez des autels à la morale, & continuez de sacrifier à la débauche la plus honteuse ; mais que l’égoïsme ne cesse de célébrer le désintéressement, & les sentimens les plus purs de la nature. C’est à vous sur-tout, sexe enchanteur, que je dois la meilleure partie de mon ouvrage. Daignez agréer aussi ma reconnoissance, mon hommage & mes vœux. Puissent celles, que nous sommes convenus d’appeler femmes comme il faut, ne jamais perdre de vue cette décence qui caractérise leurs discours, cet air de pudeur qui donne tant de grâces à tout ce qu’elles font, cette douceur qui plaît tant dans leurs yeux, & qui tempère la fierté qu’imprime sur leur front l’orgueil du rang & de la naissance ; qu’elles ne se permettent jamais rien en public, qui puisse compromettre leur dignité : mais qu’en secret, elles n’en soient pas moins infidèles à leurs maris & à leurs amans, moins emportées dans leurs desirs, plus délicates dans leurs choix : qu’au spectacle, elle craignent d’occuper des places que tout le monde peut avoir pour son argent, & que pour ne pas s’exposer à se trouver confondues avec la mauvaise compagnie, elles se réfugient dans leur petites loges, avec le pétit Abbé, l’adorable Chevalier, le délicieux Marquis. Que les femmes d’un rang inférieur, imitent les maximes de celles des premiers rangs ; que les femmes honnêtes s’attachent à entretenir la paix entre leurs bons amis & leurs maris ; que les maris engagent leurs femmes à se lier de bonne amitié avec leurs maîtresses. Que les femmes en général changent plus souvent, s’il est possible, les formes de leurs parures, de leurs coëffures, de leurs ajustemens, afin qu’on puisse juger si en effet, comme on a lieu de le soupçonner, les combinaisons de la mode sont inépuisables ; que toutes se donnent le mot pour persiffler ces modes ridicules que les courtisanes hasardent ; quelles les trouvent absurdes, infames, de mauvais goût ; mais que trois jours après, elles oublient qu’elles ont ri, & que non seulement elles adoptent ces modes bizarres (*1), mais qu’elles trouvent mille raisons pour les justifier ; que pour se faire de fausses boucles de cheveux, & les mettre sur le sommet de la tête, où la nature ne plaça jamais des cheveux bouclés, elle se fassent couper ceux des tempes & du front, comme on les coupoit anciennement aux Genisses qu’on sacrifioit aux Dieux. Enfin, Messieurs, si quelqu’un de vous alloit se reconnoître dans cet Ouvrage, qu’il fasse semblant de ne pas s’en appercevoir, & sur-tout qu’il ne s’en prenne point à moi. Je puis lui répondre, que j’ai fait de mon mieux, pour m’assurer de la fidélité du miroir que je lui ai présenté. S’il prenoit de l’humeur ; quelque respect que que j’aie pour lui, je lui dirois : « homme injuste, c’est contre ta figure que tu dois te mettre en colère ; si elle est hideuse, ce n’est ni ma faute, ni celle de mon miroir ; tâche de te défaire de ta laideur, si tu peux, & nous rendrons justice à ta beauté. » Mais, grâces à votre prudente modestie, je suis à couvert de semblables reproches, & ce n’est pas un des moindres objets de ma reconnoissance. Je voudrois les rappeler tous ici ; mais ce seroit faire, d’une Epître dédicatoire, la table d’un long traité. Je suis avec un profond respect, Messieurs, Votre très-humble & très-obéissant serviteur,
Le Spectateur.

Vision
du premier Jour de l’An.

Metatextualité

Il y a long-temps, mes chers Lecteurs, que je ne vous ai parlé de ce Fauteuil merveilleux, dont le charme est tel, comme vous savez, que quiconque s’y assied, est forcé malgré soi de mettre au jour ses plus secrettes pensées, d’avouer ses vices les plus cachés, sans feinte & sans déguisement, en un mot, de se faire connoître tel qu’il est.

Niveau 3

Récit général

Le Génie tutélaire qui m’en fit présent, n’a pas manqué, selon l’usage, de me venir voir le premier jour de l’an. Il m’a demandé compte du progrès que ma morale avoit fait sur mes Lecteurs.

Dialogue

« Génie bienfaisant, lui ai-je dit, voici la quatrième année que vous m’avez chargé de l’inutile & dangereux emploi de dire la vérité aux hommes. Je n’en connois aucun qui en ait profité, & tout le fruit que j’ai retiré de mon travail, c’est de m’être bien convaincu que la plus étrange de toutes les folies, est celle d’entreprendre & d’espérer de les corriger. Vous m’aviez conseillé de leur présenter la Morale, sous un masque agréable; vous m’aviez promis que sous cet extérieur, elle seroit favorablement accueillie, qu’ils s’accoutumeroient avec elle, & qu’elle parviendroit à se faire aimer. Je vous ai obéi ; & comme j’avois affaire à des hommes inconstans & volages, j’ai varié les déguisemens autant qu’il m’a été possible ; mais votre prophétie est encore à s’accomplir. Ils m’ont lu pour s’amuser, ils ont ri du masque, & n’ont fait aucun cas de la morale : ils l’ont évitée comme les petits enfans fuyent devant un singe, dont les grimaces les font éclater de rire. Quand la masse des mœurs est corrompue, il ne faut plus espérer de réforme, car il y a tout à perdre à se corriger ; comme l’exemple de la vertu est un reproche pour les malhonnêtes gens, ils sont intéressés à protéger, de préférence, ceux qui n’ont rien à leur reprocher. Aussi, tel qui assis sur votre fauteuil véridique, m’avoit avoué des penchans & des projets qui devoient le conduire à la Grève, est parvenu, par ses vices mêmes, à la fortune la plus brillante ; tel autre qui étoit parvenu, à force de bassesses, au comble des richesses & des honneurs, frappé par un événement imprévu, & ne sachant comment dérober sa tête au glaive vengeur qui la menaçoit, n’a fait que se cacher un instant, pour donner le temps à l’orage de se dissiper, & le voilà déjà prêt à reparoître dans tout l’éclat de sa première opulence. Dans tout autre siècle, après le bruit qu’a fait l’aventure de Climène, eût-elle jamais osé reparoître dans le monde ? Cependant dès que cet homme opulent que vous connoissez, s’est déclaré son protecteur, elle s’est vue plus honorée qu’auparavant ; & quiconque s’est trouvé avoir de l’ambition, a exigé que sa femme lui fît une cour assidue ; &, comme vous voyez, les honneurs aujourd’hui réparent la perte de l’honneur que rien ne réparoit autrefois. Reprenez donc votre Fauteuil ; permettez que j’arrache pour toujours son masque à la morale, & que je la congédie, ainsi que la vérité qui n’est bonne à rien. » Le Génie me regarda, rit de mon dépit, & me demanda quel étoit le motif de cette humeur que je témoignois contre l’endurcissement des hommes. Si c’est à cause d’eux que tu te fâches, me dit il, je loue ta sensibilité : je conviens qu’il est triste de voir sa patrie languir dans la corruption ; mais ne sais-tu pas qu’un ordre nécessaire, plus fort que la morale même, doit faire naître le bien de l’excès du mal ? La corruption est à son comble, tant mieux, elle n’ira pas plus loin. Si l’épuisement où elle a jeté la Nation, ne l’entraîne point à sa ruine, tu la verras reprendre son ancienne énergie, l’honneur se revêtira d’un nouvel éclat, & tes compatriotes rougiront des vices & des ridicules dont ils se glorifioient. D’ailleurs la corruption a beau être générale, la peine & la récompense abandonnent rarement la vice & la vertu. Cette Climène dont la faveur te révolte, engagera tôt ou tard l’homme opulent qui la protége, à faire ou à autoriser quelqu’injustice ; l’opprimé se plaindra, ses murmures éclateront, le protecteur sera disgracié ; & Climène abandonnée de ses courtisans, qui n’auront plus rien à attendre d’elle, demeurera en proie à la honte & au mépris. Mais si ton amour-propre est offensé de l’obstination des vicieux, console-toi, car tu n’es pas le seul qui leur donnes des conseils inutiles ; ne te lasse point ; je connois parmi tes Lecteurs des cœurs honnêtes & dociles, qui commencent à goûter ta manière de leur présenter la vérité, & qui se familiariseront bientôt avec elle. Quand tu ne retirerois d’autre profit de ton travail, que de t’obliger à réfléchir sur les vices que tu tournes en ridicule, & sur les vertus que tu voudrois faire aimer, ne serois-tu pas assez payé de tes veilles ? Adieu, voici tes étrennes.
A ces mots il disparut, & trois esprits aëriens, sous la figure de nègres, laissèrent sur mon bureau trois rames de papier.

Metatextualité

Mon Lecteur saura une autre fois quel étoit ce présent.

Lettre

Niveau 3

Lettre/Lettre au directeur

Pourquoi, je vous prie, Monsieur le Spectateur, lorsqu’un sujet a été mis au Théâtre, qu’un ridicule ou un vice a été traité heureusement ou sans succès, un Auteur dramatique se l’interdit-il pour toujours ? C’est une perte réelle pour nos plaisirs ; car enfin il n’y a ni vices ni défauts qui ne puissent être envisagés sous différens points de vue. La meilleure Comédie est sans doute celle dont l’Auteur a saisi son sujet par le plus grand nombre de ses faces. Molière a présenté son hypocrite avec une foule de traits qui le caractérisent. Regnard a saisi dans le Joueur, son avarice & sa prodigalité ; ses dépits contre sa passion même, quand elle est malheureuse, & son ivresse quand le hasard l’a favorisé ; son retour vers sa maîtresse quand la fortune l’abandonne, & quand elle revient, l’oubli de son amour. L’Auteur de la Métromanie a amoncelé sur la tête du Poëte l’Empirée, le plus grand nombre possible des ridicules & des bonnes qualités de Métromanes. Malgré leurs recherches, les Auteurs de ces grands tableaux n’ont pas tout saisi, ils ont encore laissé à leurs successeurs, bien des traits qui ne pouvoient entrer dans leurs compositions. D’ailleurs, le changement des mœurs en a porté un considérable dans la nature même de nos vices & de nos ridicules. Les hypocrites qu’a peints Molière, couvroient les mœurs les plus perverses, du manteau de la Religion ; quoique ce genre d’hypocrisie subsiste encore, & qu’il soit de tous les temps, cette espèce d’hypocrites n’est pas la plus commune aujourd’hui : nous en avons une autre plus dangereuse ; car enfin tout le monde n’est point dévot, & les Tartuffes ne sont funestes qu’aux dévots de bonne foi ; au lieu qu’il n’y a personne qui ne respecte les vertus morales, & qui n’en sente le prix. C’est de ces vertus que nos hypocrites prennent le masque, & la dévotion faisoit moins de tartuffes, que la Philosophie n’en fait aujourd’hui. Pourquoi ce genre d’hypocrisie n’est-il pas déjà le sujet de vingt Pièces comiques ? Les vrais Philosophes, ceux qui ont dans le cœur la bienfaisance, l’humanité, l’amour du vrai, de la justice & de la paix, se féliciteroient de voir couvrir de ridicules, l’imposteur qui affecte la bienfaisance par intérêt, qui ne rend des services, qu’autant qu’ils peuvent lui faire une réputation, qui laisse languir dans la misère l’honnête homme obscur, pour tendre les bras à l’infortune orgueilleuse, décorée de titres & d’un nom : le modeste par vanité, qui semble dédaigner les louanges pour mieux les obtenir ; l’homme vrai par misantropie & par dureté, en un mot tous ceux qui s’enthousiasment pour des vertus qu’ils n’ont pas, soit par ostentation, soit pour mieux cacher des vices réels. Quand on propose aux Auteurs comiques de sujets déjà traités, mais vus sous une face nouvelle, ils répondent que ce ne sont là que des caractères composés ; que les caractères principaux sont épuisés, qu’on ne pourroit tout au plus saisir que quelques nuances ; qu’un mélange de deux caractères dans le même homme, comme dans le Bienfaisant par interêt, ne peut produire un bon effet, parce que, comme le dit M. Cailhava, un homme n’a jamais deux caractères fortement prononcés, & que c’est blesser la nature, que de les lui donner ; que si les deux caractères ne sont pas de la même force, ils ne peuvent pas se contrarier ; & cet Auteur, qui connoît son Art mieux qu’aucun de ses confrères, cite, pour prouver contre les caractères composés, le Sage Étourdi de Boissi ; & en effet, cet Étourdi est un jeune homme fort prudent ; le Poëte n’a pas rempli son titre, & voilà tout ce qu’on en peut conclure. Il cite encore le Jaloux honteux de le paroître, par Dufreny ; mais cette honte n’est qu’une fuite de la jalousie ; ce ne sont pas deux caractères différens. Dufreny s’est mis en effet des entraves, en n’envisageant la jalousie que de ce côté : ce n’est qu’un trait du caractère principal. Il y a des jaloux sans doute qui ne sont pas honteux de l’être, mais ce n’est pas le plus grand nombre. Ces préventions découragent les jeunes Auteurs. En mettant en action des caractères composés, ils apprendroient à réfléchir sur les caractères principaux. D’ailleurs, quoi qu’on en dise, les caractères composés ont produit de très-bonnes Pièces : Nanine, le Bourru Bienfaisant, l’Avare Amoureux. Et à le bien prendre, il n’y a pas de caractère principal qui ne soit mêlé de quelques nuances d’un autre caractère ; & si Molière, Regnard, Dufreny, s’étoient bornés à tracer les caractères qu’ils ont mis au Théâtre, sans aucune de ces nuances, ils se seroient privés de toute ressource. L’amour leur sert à tous à mettre leurs personnages dans les situations qui font ressortir le mieux les caractères principaux ; il n’y en a aucun qui ne soit amoureux. Tartuffe n’a d’autre dieu que lui – même ; mais comme l’Avare & le Misantrope, il aime La Bruyere, & les Écrivains de ce genre, peuvent décrire un caractère, le peindre des traits qui lui sont uniquement propres, en faire sentir toutes les nuances, sans avoir besoin de le faire contraster ; mais le Poëte comique qui le met en action, a besoin d’accessoires pour le développer ; il ne peut en corriger le vice, qu’en amenant des situations qui le mettent dans tout son jour ; & ces situations sont les effets d’une passion, comme l’amour & la jalousie, dans le Misantrope. Molière, le plus grand de nos Philosophes, a sans doute peint l’Avare mieux que personne. En faisant d’Harpagon un vil usurier, il a fait sentir la bassesse de cette passion ; & s’il n’a pas mis sous les yeux des spectateurs, tous les effets qu’il peut produire, il n’a laissé passer aucuns des vices qui l’accompagnent ; la méfiance, l’inquiétude, l’injustice, la dureté envers ses enfans, l’insouciance, que sais-je ? Mais rien de tout cela ne doit décourager le Poëte comique ; chacun des vices qui se joignent à l’avarice, peut encore fournir un tableau de l’Avare très-intéressant. Le célèbre Goldoni n’a pas craint de traiter ce sujet après Molière ; & quoique son Avare Jaloux ne soit pas de la même force, on y trouve des traits que Molière n’eût pas dédaignés. En voici quelques-uns que vous comparerez avec ceux qui caractérisent Harpagon.

Niveau 4

Hétéroportrait

de Goldoni est sans cesse tourmenté par son avarice & par sa jalousie. Celle-ci est excitée par Don Louis, amoureux d’Euffémie, épouse de l’Avare ; amour inutile, car Euffémie est la femme la plus vertueuse & la plus estimable, respectant Pantalon, son mari, malgré ses vices, & l’aimant, malgré sa tyrannie & ses soupçons odieux, supportant son infortune avec une patience & une douceur, qui rendent le caractère de Pantalon, peut-être un peu plus haïssable qu’il ne faudroit dans une Comédie. Dans une scène, Pantalon demande à son Valet ce que fait sa femme dans sa chambre ? Le Valet lui répond qu’elle est en compagnie, & qu’il a entendu la voix d’un homme. Pantalon est furieux, il veut savoir qui c’est ; il envoye le Valet regarder par un trou que le Jaloux a fait au-dessous de la serrure. Dans l’intervalle, il délibère s’il assassinera son épouse ; mais il craint la Justice : s’il doit plaider en séparation ; mais les procès coûtent tant d’argent ! Enfin le Valet lui rapporte qu’il a vu dans la chambre d’Euffémie, le Docteur son père, & le Jaloux suspecte le Docteur même. Cependant l’Avare reçoit un présent que Dom <sic> Louis envoyoit à Euffémie, & qu’elle a refusé avec indignation. Pantalon lui ordonne de recevoir un autre présent de ce même D. Louis qu’il abhorre, & qu’Euffémie ne veut point écouter ; elle obéit, & quand elle a reçu ce présent, il s’en empare & lui fait un crime de l’avoir accepté. Pantalon est accusé en Justice d’usure & de prévarication ; il se croit perdu ; il envoye chercher sa femme qu’il avoit renfermée sous la clef ; il la prie d’écrire à l’Auditeur, qu’elle a vu autrefois chez son père : Pantalon dicte la Lettre, Euffémie écrit sous sa dictée, & il interprète contr’elle chaque mot qu’elle écrit. On lui annonce qu’une troupe de Sbirres va fondre chez lui ; il frémit pour son coffre-fort, il se cache dans une grande armoire, les Sbirres fouillent par-tout ; mais la présence de l’Auditeur, qui a reçu la Lettre d’Euffémie, suspend leurs poursuites. Euffémie implore sa protection pour son mari ; l’Auditeur qui le connôit, lui conseille de retourner avec son père : le Docteur & lui, en la consolant, la comblent des éloges qu’elle mérite, & s’élèvent contre la tyrannie de son indigne époux ; mais elle prend sa défense, & leur soutient qu’il n’est ni jaloux ni mauvais mari, que ce sont ses ennemis qui répandent ces bruits. Elle ne veut point le quitter, surtout dans cette circonstance ; mais l’Auditeur lui représente que pour faire connoître à Pantalon le prix d’une épouse si vertueuse, en le menaçant de la lui enlever pour toujours, il est nécessaire qu’elle le quitte pour quelque temps, & qu’elle aille avec son père. Le Docteur l’en conjure ; pendant ce temps, dit-il, je lui ferai rendre la dot. En attendant, il veut faire enlever, ou du moins s’assurer du coffre-fort ; il se met en devoir de s’en emparer ; alors Pantalon ouvre l’armoire où il s’est renfermé, & s’élance vers son épouse, la supplie de ne pas l’abandonner ; convient qu’il a été jusqu’à ce moment, un époux indigne d’elle, brutal & jaloux ; proteste au Docteur & à l’Auditeur qu’il ne la maltraitera jamais, qu’il l’aimera toujours, qu’il vient de connoître tout son mérite & sa vertu, & qu’il abjure son injuste jalousie ; il embrasse son épouse, qui se félicite de ce retour. Mais le Docteur & l’Auditeur voudroient qu’il abjurât aussi son avarice. Il ne veut pas convenir qu’il soit avare. L’Auditeur lui ordonne d’ouvrir le coffre-fort, dans lequel il sait qu’il y a de quoi convaincre Pantalon de ses usures. Pantalon s’écrie qu’on veut l’assassiner ; on lui dit qu’il faut rendre ce qu’il a mal acquis. Il s’assied sur son coffre-fort, proteste qu’il n’a pas d’argent, qu’il ne doit rien ; il les maudit tous, embrasse son coffre, & ne veut rien entendre. Euffémie demande grâce ; le Docteur promet de tout payer. Enfin l’Auditeur lui dit qu’il veut bien lui laisser son coffre-fort ; mais il l’avertit que s’il lui arrive de prêter sur gages, il le fera mettre dans une prison d’où il ne sortira jamais. Pantalon jure qu’il veut être à tous les diables, si jamais il prête un sol à personne. On lui rend son épouse, on le presse de l’embrasser ; mais il ne peut quitter son coffre-fort. Il les prie tous de le laisser un moment tranquille ; ils sortent, il regarde Euffémie, à qui l’Auditeur donne la main, mais il n’en est plus jaloux.

Metatextualité

Voici un monologue que vous pourrez comparer avec celui d’Harpagon.
« Ma femme avec l’Auditeur ! . . & qu’importe ? Euffémie est une femme remplie d’honneur ; je l’ai pénétrée, je la connois. N’y pensons plus. Mais toi, mon cher trésor, c’est toi seul que je porte dans mon cœur. J’étois tourmenté par deux passions à la fois ; la jalousie & l’amour de l’or. La maudite jalousie n’existe plus, l’amour de l’or s’est accru. J’ai vaincu la jalousie, ma raison m’a désabusé ; mais qui pourra me persuader que l’or ne soit une chose adorable ? Oui, je l’aimerai éternellement . . . . . . Eternellement ? Ah ! Non : ne faudra-t-il pas le quitter quand je viendrai à mourir ? . . . Mourir ? . . . Abandonner l’or ; abandonner l’argent ! Mon cher trésor, toi qui me coûtes tant de peines, tant de sueurs, il faudra te quitter ? . . . Et quand je te quitterai, de quoi aurai-je joui ? . . . Quel bien m’as-tu fait ? . . . Les remords, le chagrin, le désespoir ? C’est toi qui m’as fait perdre ma réputation : tu me feras perdre la vie . . . Tu me feras perdre les plus flatteuses espérances ; & moi, je t’aimerai ! moi, je t’adorerai ! Or, réponds, qu’as-tu jamais produit de beau ? Quel est ce charme que tu répands sur le monde ? . . . Voyons que je t’examine : (il ouvre le coffre). Il est vrai que tu es beau, reluisant, rare : mais si je dois te quitter ? . . . Tu pourvois à tous nos besoins ; mais si je ne me sers pas de toi ? . . . Si, quand je mourrai, tu dois m’être à charge, si tu dois faire mon tourment ? Maudit or, va à tous les diables ; je veux t’abandonner avant que tu ne m’abandonnes. Vas, prix infâme de mes vexations . . . vas, vas au diable, qui t’emporte . . (il renverse le coffre, & répand l’or à terre). O Ciel, ô mon cher or, mon cœur ! mes entrailles ! je me meurs, je n’en puis plus : au secours ! (il s’assied, & s’évanouit). Euffémie, le Docteur, l’Auditeur accourent ; ils sont étonnés de voir cet or à terre ; Euffémie désolée court à son mari : mes amis, s’écrie Pantalon, ma chère épouse ne m’abandonnez pas. Il baise la main d’Euffémie, se lève, s’arrête un moment, regarde son coffre-fort, lui donne un coup de pied, & sort. Euffémie rend grâces au Ciel du changement de son mari.
Je ne sais s’il est possible qu’un Avare renonce à son avarice. Un Jaloux peut se corriger ; la raison, son amour même, le témoignage de ses propres yeux, peuvent dissiper ses erreurs ; mais l’Avare se justifie à lui-même sa cupidité, & ne se corrige jamais. Moliere s’est bien gardé de faire changer Hapagon.

Floridor et Le Spectateur,
Entretien.

Niveau 3

Dialogue

Floridor. Vous perdez vos peines, mon cher Spectateur, jamais vous ne viendrez à bout de détruire en France, la manie de la mode. Le Spectateur. J’en suis vraiment fâché, cette fureur lui donne chez toutes les Nations une réputation d’inconstance & de légèreté qui la décrie ; ces variations continuelles dans ses habits & dans ses manières, en supposent naturellement dans son esprit & dans son caractère, & c’est, à mon avis, un horrible défaut. Floridor. Cette conséquence n’est pas toujours juste : je m’assujettis très régulièrement à la mode ; mais je puis vous assurer que je suis tout aussi solide qu’un autre, aussi essentiel, aussi sûr dans la société. Au fond, chaque pays a sa mode, ses usages ; car enfin qu’entendez-vous par mode ? Le Spectateur. J’entends ce que ce mot même exprime : une certaine manière d’être. Chaque Nation sans doute a sa manière qui lui est propre ; mais elle ne change pas chaque jour sa manière ; au lieu que la mode en France influe sur les choses les plus sérieuses. Floridor. J’ai fait une étude fort approfondie de cette matière ; je travaille à un traité de la Mode, & je réduis à deux objets principaux, tous les objets sur lesquels la Mode exerce ses caprices. La Parure, qui n’est que l’art de donner des graces à la beauté, art qui manque souvent son but, parce qu’on prend pour grâces, les signes du luxe, de la richesse & de la dignité, & pour noblesse, la magnificence. Une aigrette ou plume légère, mêlée à la coëffure d’une jolie femme, donneroit à sa tête un caractère gracieux & noble ; elle s’imagine qu’en multipliant ces ornemens, elle aura plus de grâces ; elle s’engonce, & il ne lui reste que le panache de la folie. L’autre objet sur lequel la mode étend son empire, sont les marques ou signes extérieurs de la richesse, de la dignité & de mérite même. Il n’y a pas de Nation, quelque sauvage qu’elle soit, où l’on ne trouve, comme chez les plus policées, des marques distinctives pour les chefs, pour ceux que leur fortune, leur rang ou leur valeur, élèvent au dessus du reste de la Nation. Chez l’une ce sont des plumes, chez l’autre des coquillages, pendans à leur nez ou à leurs oreilles. Parmi les Nations policées, anciennes & modernes, je ne finirois pas, si je voulois faire l’énumération des marques distinctives qui leur sont particulières. Le Spectateur. Mais ces Nations n’ont pas la foiblesse de changer ces marques : elles y tiennent comme à des symboles dont elles connoissent tout le prix. Floridor. Il est vrai qu’en France ces marques ont leurs changemens ; il faut convenir cependant qu’elles s’y soutiennent assez long-temps dans la même force ; mais il n’y a rien que le temps n’altère. Le Spectateur. Le temps ! dites notre inconstance. Quiconque s’aviseroit de proposer aux descendans de la famille de Mahomet, de changer la couleur du turban, qui les distingue des autres Turcs, s’exposeroit à être empalé tout vif. Floridor. Qu’est-ce que cela prouve ? que les descendans du Prophête sont aussi fous que lui. Je m’en rapporte à vous, mon cher Spectateur ; si depuis votre enfance on vous eût obligé de porter un habit de la même couleur, quand ce seroit la couleur puce, toute brillante qu’elle est, ne vous en lasseriez-vous pas, ne desireriez-vous pas d’en changer ? Ne voyez-vous pas les gens de robe, les Médecins, tous, par leur état dévoués au noir, attendre avec impatience le temps des vacances, pour prendre des habits d’une couleur plus gaie ? Le Spectateur. De sorte que vous ne désapprouveriez pas que chaque Peuple de l’Europe, qui a son ruban ou cordon de certaine couleur, changeât cette couleur au gré du caprice, ou de la mode ; qu’en France, par exemple, quand le gris de lin ou le lilas étoit la couleur favorite, on eût pu substituer au Cordon bleu, le cordon lilas ou gris de lin. Floridor. Je ne dis pas cela ; cependant convenez que les couleurs distinctives ont changé, que vous ne l’avez pas trouvé singulier. Le Cordon noir, réservé aujourd’hui pour les talens, pour les Citoyens de la troisième classe, qui se sont fait un grand nom dans des professions honnêtes, avoit succédé à des Cordons d’autres couleurs ; le bleu a succédé au noir ; le rouge n’a pas encore éprouvé de variations depuis son institution ; mais qui sait s’il n’en éprouvera pas ? Le Spectateur. Chez les Perses la mitre ne changea jamais de forme, & de couleur ; chez les Romains, la toge des Sénateurs, l’anneau des Chevaliers furent toujours les mêmes. Floridor. Il est question des François, & non pas des Perses & des Romains. Mais ce n’est pas à ces marques distinctives, instituées par les Souverains, que la mode s’attache le plus. Il y en a d’une autre espèce, qui désignent l’importance vraie ou fausse du personnage qui s’en décore. Elles durent un tems plus ou moins long, jusqu’à ce qu’une nouvelle fantaisie fasse éclore un autre signe. Alors l’ancienne passe aux petits maîtres du dernier rang, & finit par les valets. Souvent cette marque qui distinguoit les gens comme il faut, en devenant commune, & ne distinguant plus personne, oblige ceux qui l’avoient inventée de l’abandonner ; tant qu’il n’y aura pas des Loix qui fixent les états, & les marques qui les distinguent, la mode fera des changemens continuels dans la parure & dans les habits. Vous avez vu tomber les talons rouges & les plumets. Chez tous les Peuples qui ont connu l’or, l’argent & les pierreries, les riches & les grands même, en ont mis sur leurs habits, pour annoncer qu’ils avoient de tout cela ; ces signes d’opulence & de grandeur sont les plus universels : pourquoi en France abandonne-t-on l’usage des habits galonnés ? Le Spectateur. C’est qu’en France l’or & l’argent sont plus rares, ou peut-être encore parce qu’on en connoît mieux le prix. J’ai remarqué que le caractère, autant que le goût & le caprice, influoit sur les modes ; car qui vous a dit que le goût général pour la couleur puce, n’étoit pas une suite de celui qui nous faisoit préférer les Drames aux Comédies de Molière, & une héroïde à une chanson ? Floridor. Non, d’abord c’est que ces modes ou symboles qui semblent désigner la richesse ou la grandeur, sont très-équivoques. Le Spectateur. C’est de ces modes qu’est né le proverbe : tout ce qui luit n’est pas or. Floridor. Et cet autre : l’habit ne fait pas le moine. Je suis assez de votre avis sur le rapport des modes avec la teinte que prend le caractère national. Les modes ne dépendent pas tellement du caprice, qu’elles n’aient leur philosophie ; il y a une autre raison qui fait qu’on quitte les galons peu à peu. Comme l’invention des glaces a été une des principales causes de la décadence de la peinture, il faut que la mode des habits galonnés cède à la mode plus modeste des dentelles. Lorsque des femmes, les dentelles ont passé aux hommes, ils se sont apperçus que le frottement du galon détruisoit leur nouvelle parure. Il a falu prendre des habits unis, la modestie & la simplicité sont devenues une parure nécessaire, & tout de luxe s’est réfugié dans les manchettes. Aussi les femmes ont-elles permis aux hommes la toilette la plus négligée, elles les ont reçus en frac, en chenille, tout leur a été permis, pourvu qu’ils eussent des manchettes de dentelle. Le Spectateur. J’ai vu ce temps, & j’en ai entendu compter des histoires assez plaisantes. Les femmes donnoient à leurs Suisses les ordres les plus sévères de refuser impitoyablement leur porte à quiconque se présentoit sans dentelles. Un mari qui se seroit avisé de mener chez sa femme un ami sans dentelles, se seroit exposé à se faire bouder quinze jours de suite ; & si Madame avoit eu le malheur d’être apperçue avec un tel homme, & qu’on l’eût su dans le monde, elle se seroit bien gardée d’y paroître, jusqu’à ce que quelque grand événement eût fait perdre de vue un tel ridicule. Floridor.

Niveau 4

Récit général

Je vous avoue qu’un jour je m’amusai beaucoup aux dépens d’une femme, d’ailleurs fort aimable, mais très-prévenue en faveur des dentelles. J’étois jeune, & à cet âge la tracasserie amuse. Je me mis dans la tête de paroître en bonne compagnie, chez la Marquise de * * * sans manchettes de dentelles. L’exécution de ce projet étoit fort difficile ; brusquer la porte & passer sur le ventre du Suisse, eût fait une affaire sérieuse ; je crus plus prudent d’avoir recours à quelque ruse de guerre pour tromper la vigilance du Cerbère ; j’imaginai donc de faire garnir ma chemise de nuit, d’une manchette de dentelle au bras gauche, & de laisser au bras droit la manchette de baptiste, courte, plate & unie. Je prends une voiture, j’arrive à la porte, le Suisse en sort ; j’appuye sur la portière la main gauche, ornée d’un beau point d’Angleterre, tandis que la droite étoit cachée dans un vaste manchon. Le Suisse vit des dentelles, & j’entrai ; on m’annonce, on s’écrie, ah ! bonjour, Chevalier, vous êtes charmant de venir me voir ; j’approche ; mais j’avois eu soin, en montant, de cacher ma main à dentelles dans mon manchon, & de ne laisser paroître que ma manchette de baptiste. La Marquise regarde à plusieurs reprises, peut à peine en croire ses yeux, demeure confondue, & tombe dans une maussaderie subite qui ne la quitte plus ; elle me bouda, me fit mille querelles, & je pris congé d’elle ; je sortis ; mais prévoyant que la scène seroit orageuse, je m’arrêtai dans l’anti-chambre ; en effet, la Marquise fit appeler son Suisse, le menaça de la chasser, pour avoir souffert que je fusse entré. Ne savez-vous pas, lui dit-elle, les ordres que je vous ai donnés. Le Suisse l’assura qu’il n’avoit rien à se reprocher, & que j’avois des dentelles, on cria contre le malheureux, on alloit lui donner son congé : j’attendis le Suisse à son passage : il alloit me prendre au collet, & me reconduire à sa Maîtresse, pour lui prouver que j’étois dans le costume ; mais je lui persuadai que c’étoit un prétexte de Madame la Marquise pour se défaire de lui, & qu’il pouvoit être tranquille, que dès ce moment je le prenois à mon service. La Marquise me tint rigueur pendant six mois entiers : enfin on nous rapatria, à condition que je ne reparoîtrois jamais devant elle sans dentelles aux deux bras & à ma cravate. J’exécutai avec autant d’exactitude qu’il me fut possible, cet article du traité. Cependant un jour qu’elle m’avoit admis à sa toilette, (c’étoit un jour d’été) elle s’apperçut que mes dentelles étoient d’hiver. D’abord elle parut un peu rêveuse ; mais comme après tout, c’étoient des dentelles, elle se prit à rire comme une folle. Il faut convenir, Chevalier, me dit-elle, que vous n’êtes guère au fait du bon ton, ou que vous êtes bien distrait. Vous ne vous êtes pas seulement apperçu que votre Valet de chambre vous avoit donné des manchettes qui doivent vous assommer. Des dentelles d’hiver dans cette saison ! comment osez-vous paroître en public ? Ah ! Madame, répondis-je, en toussant deux ou trois fois, c’est bien malgré moi que j’ai pris ces dentelles; mais vous voyez bien que j’ai un rhume affreux. La Marquise prit cette excuse pour argent comptant, & m’approuva.
Le Spectateur. Comment se peut-il qu’avec des têtes aussi frivoles, la France ait pu produire quelque chose de grand ?

Réclamation
Du Corps des Usuriers.

Niveau 3

Récit général

Le projet d’une caisse de prêt à six pour cent sur effets, & de prêt gratuit au-dessous de 12 liv. pour les Pauvres, venoit de paroître ; les badauts de Paris crurent voir dans l’anéantissement de l’usure, un avantage pour l’État. Séduit par les apparences, déjà le Public faisoit entendre sa voix pour le succès de cet établissement ; lorsque Gamaliel Rafle, Syndic du Corps respectable des Usuriers, rassembla les Chefs des Tribus, & leur tint ce discours :

Niveau 4

Messieurs, Justement alarmé de l’impression que fait sur tous les esprits, le projet raisonné d’une caisse de prêt public, je vous ai assemblés pour aviser aux moyens d’en empêcher l’exécution. Les principes dont est rempli l’Ouvrage qui expose les prétendus avantages de cet établissement, décèlent dans l’auteur un citoyen d’autant plus dangereux, qu’il s’efforce de persuader que l’usure est un des plus grands fleaux de l’État, & que le seul moyen d’en arrêter le cours, est de fixer un taux modéré, aux intérêts d’un argent destiné pour les besoins des Citoyens. Si je parlois devant une assemblée moins éclairée sur ses vrais intérêts, moins zélée pour le bien public, je m’attacherois à vous prouver méthodiquement, en deux points, la nécessité de l’usure dans un gouvernement sage, & les avantages qui en résultent pour les Sujets. Mais comme vous êtes convaincus de ces vérités, je me bornerai à quelques réflexions relatives aux circonstances. L’usure, quelques ridicules qu’on ait essayé de jeter sur ceux qui l’exercent, est la mère nourricière du peuple, & la ressource de tous les citoyens. Sans nous que deviendroient tant de malheureux, que nos prêts à la petite semaine mettent en état de soutenir ce petit commerce, qu’on peut regarder, relativement au commerce en général, comme les petites roues d’une grande machine qui ne va que par elles ? Les mauvais plaisans & les Philosophes, sots appréciateurs des actions humaines, ne voient dans ces secours, que les cent pour cent d’intérêts que nous en retirons ; mais comptent-ils pour rien l’existence que plus de cinq cents familles ne doivent qu’à nous ? Ces secours, dit-on, ils les trouveroient dans la caisse qu’on propose gratuitement, ou tout au plus à un intérêt de six pour cent ; mais outre que c’est ici une de ces promesses vagues, que tous les faiseurs de projets mettent en avant pour les faire accepter, nous sommes en possession de prêter à la petite semaine depuis tant de siècles, qu’il y auroit une injustice & une ingratitude manifestes à nous déposséder. Il y a dans Paris une foule de Chevaliers d’industrie, que les alternatives de la bonne & de la mauvaise fortune exposeroient, sans nous, ou à périr dans la misère, ou à se porter aux plus dangereux excès ; l’État nous doit, à cet égard une double récompense, des couronnes civiques, parce que nous sauvons la vie à des Citoyens, des éloges publics, parce que nous empêchons tout le mal qu’ils pourroient faire. Un autre avantage que l’usure sait en retirer, c’est l’exactitude à nous payer les intérêts des sommes que nous leur prêtons dans leurs revers, exactitude qui les empêche d’abuser de la prospérité, & qui les tient dans une situation à peu près toujours égale. Les préceptes les plus sévères de la morale, les représentations, les menaces paternelles, les exemples, peuvent modérer pour un temps la dépravation de la jeunesse ; mais c’est à nous qu’il est réservé de la corriger promptement, en accélérant la ruine totale des jeunes gens. Les secours qu’ils trouveroient dans la caisse ou lombard qu’on propose, les entretiendroient vingt ans dans la débauche & le libertinage ; & nous, en moins de six mois nous mettons le jeune homme le plus libertin, hors d’état de l’être le reste de ses jours. C’est donc à nous plus qu’à la Philosophie que les mœurs doivent leur réforme. On croit nous avoir terrassés, lorsqu’on nous objecte que dans des cas pressans, un Citoyen honnête trouvera à six pour cent, dans la caisse du prêt public ou Lombard, un argent que nous lui vendons jusques à cent & cent cinquante. Ce sophisme peut séduire le vulgaire, qui s’arrête à la superficie, & ne remonte jamais aux causes. L’œil éclairé de la politique ne s’y trompera pas. Elle sait que plus les intérêts que nous prenons sont usuraires, & moins on est tenté d’emprunter, & que le travail & l’industrie réparent souvent les pertes occasionnées par les accidens imprévus. Ainsi ce qui paroît en nous avidité, desir de profiter du malheur d’autrui, est une bienfaisance publique. Il est vrai que, malgré le taux excessif auquel nous portons nos intérêts, il y en a plusieurs qui viennent à nous, & qui s’offrent volontairement à être nos victimes. Mais comme il n’y a point alors de notre faute, il est juste que leurs dépouilles nous soient accordées, à titre de récompense. Nos ennemis, pour qui rien n’est sacré, ne rougissent pas d’attaquer, pour nous nuire, la loi naturelle, dans ce qu’elle a de plus respectable ; la propriété. Chacun a la sienne, dont il peut faire l’usage qu’il trouve à propos. Les uns ont les biens de la terre, les autres ont les talens : cette portion du sexe qui met ses charmes à prix, a la beauté ; nous avons de l’argent. Pourquoi veut-on nous empêcher de le faire valoir tout ce nous pouvons ? Quoi ! l’ingénieux Auteur d’une invention nouvelle, pourra mettre à contribution la fantaisie du Public, qu’il a le secret d’enflammer ! le marchand sera le maître du prix de sa marchandise, & nous ne le serions point du prix de notre argent ! Et depuis quand le droit de propriété est il sacré pour certaines classes de Citoyens, & restreint pour d’autres ? La beauté est à l’enchère, l’honneur, la pro bité <sic>, la protection, tout se vend, & l’on voudroit aujourd’hui fixer le taux de l’usure ! Non, Messieurs, ne le souffrez pas ; & avant de permettre l’établissement d’un Lombard, offrez plutôt…
L’Orateur fut interrompu par le premier opinant. Nous n’avons rien à offrir, dit-il, c’est assez pour nous de protester contre tout établissement contraire aux prérogatives & intérêts de notreprofession. Il suffira que le peuple craigne que nous ne lui retirions nos secours, pour lui faire prendre en haine le projet proposé. Fermons nos bourses pendant huit jours seulement, & nous verrons ce peuple, dont les propos vous alarment, à nos genoux. Ce trait de lumière frappa l’assemblée ; on protesta contre le projet ; il fut arrêté que pendant huit jours, pour quelque besoin, & sous quelque prétexte que ce pût être, on ne prêteroit à personne, quelqu’intérêt qu’on pût offrir, & l’assemblée fut remise à l’expiration de ce terme, c’est-à-dire, à huitaine.
Fin du No. I.

1* On a remarqué depuis quelques années, & sur-tout depuis que la coëffure des femmes va de ridicule en ridicule, que les Courtisanes étoient toujours les premières qui affichoient les modes quelques jours avant qu’elles ne prissent. Alors les femmes comme il faut, & ce qu’on appelle les honnêtes femmes, adoptent la mode dont elles ont ri quelques jours avant.