Le Spectateur français, ou Journal des moeurs: No 5.

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Livello 1

Discours.

Livello 2

Metatestualità

Je reviens sur certaines matières plus souvent que sur d’autres, soit qu’elles me paroissent plus importantes, soit qu’elles flattent plus mon goût. Pourquoi, direz-vous peut-être, ne pas tout dire à la fois ? C’est que mon esprit trop volage ne peut pas longtemps se fixer sur un même objet, & que mes idées ne viennent que de loin en loin. Je vous ai souvent parlé de ce genre bâtard qu’on appelle Drame ; je vais vous en entretenir encore, & j’espère bien que ce ne sera pas la dernière fois.
J’ai souvent entendu dire aux Auteurs qui s’exercent dans ce genre, faute de pouvoir mieux faire : « à quoi sert la Comédie gaie ? Quel profit les mœurs retirent-elles du ridicule ? Est ce que le ridicule a jamais corrigé quelqu’un ? Ce Molière que vous vantez tant, quel bien a-t-il donc fait ? Quel est l’Avare qu’Harpagon a fait renoncer à ses trésors ? Qu’on me cite un Joueur que Regnard ait converti, un Dissipateur que Destouches ait rendu sage, un Poëte que Piron ait détrompé ? Quel est le bien que leurs contemporains ont retiré des talens de ces hommes de génie ? » On a dit mille fois à ces détracteurs, que les Précieuses ridicules de Molière, & que les Femmes Savantes ont fait rougir le sexe, du langage précieux & du pédantisme ; que le théâtre a fait passer de mode les Petits-Maîtres ; & qu’il a ouvert les yeux du Public sur l’ignorance & les ruses des Charlatans ; ils n’en veulent rien croire. Mais quand ils pourroient prouver que le ridicule n’a pas un effet aussi prompt & aussi direct qu’ils le voudroient ; que l’Avare en riant d’Harpagon, calcule avec plus de plaisir le produit de ses usures ; que l’Hypocrite en voyant Tartuffe pris dans ses propres piéges, combine les moyens d’éviter ceux qu’on pourroit lui dresser, & médite de nouvelles fraudes ; que le Charlatan vient s’instruire à l’école des Purgons : en concluront-ils qu’il est inutile de jeter du ridicule sur les vices & sur les défauts ? Nieront-ils que la Comédie gaie, en excitant contre le vice, le mépris public, ne fasse retomber ce mépris sur le vicieux ? Le Spectateur se saisit avec plaisir des traits piquans & malins que le Poëte comique lance contre l’Avare & le Dissipateur, contre le faux Dévot, le faux Honnête-homme, le Bourgeois important, le Pédant, le Parasite, le Modeste orgueilleux, l’Égoïste, le Mari commode, le Jaloux, le Fat, que sais-je ? Le Spectateur, dis-je, égayé, excité par les peintures de ces vices, les honnira à son tour ; & craindra, quelque penchant qui l’entraîne, de s’exposer aux mêmes plaisanteries. Qui ne sait que la honte & le déshonneur sont moins puissans sur les autres nations, que la crainte du ridicule ne l’est sur les François ? La Comédie gaie, en accablant le vice & les défauts de société, des traits du ridicule, fait donc indirectement aux vicieux, une guerre plus cruelle & plus efficace que les satyres les plus directes, que les reproches les plus amers d’une morale sévère, que les Loix même qui frappent directement sur le vicieux. Pourquoi l’Usurier n’ose-t-il pas exercer publiquement ses usures ; est-ce par la crainte des Loix ? Il a trop bien l’art de les éluder. Est-ce par les reproches secrets de sa conscience ? Si ce frein étoit capable de le retenir, il cesseroit d’être usurier : c’est par la crainte seule du ridicule dont il se couvriroit. Les préceptes les plus sublimes de la morale, mis en action dans le drame le plus terrible, ne feront que menacer le coupable, & le coupable se rit des menaces du ciel irrité. Mais le ridicule, à la honte, si l’on veut, de la raison humaine, est plus redouté, plus efficace, & par conséquent plus sûr, pour la correction des mœurs Françoises.

Suite

De l’Extrait de la Gazette des Mœurs, du 23 Mars.

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Le Samedi, jour de la clôture des Théâtres, Mad. d*. & Mad. de * *. qui n’ont encore à aucun Spectacle de petites Loges à l’année, n’ayant pas fait retenir de place aux Italiens, se virent forcées ou de rester chez elles, ou d’aller se montrer aux François ; elles prirent ce dernier parti. Tout étoit plein lorsqu’elles arrivèrent : il ne restoit que deux places dans une des premières : elles les acceptèrent sur la parole de l’ouvreuse, qu’elles y seroient en bonne compagnie. Mais ces deux Dames s’apperçurent bientôt, aux propos & aux manières des femmes qu’elles y trouvèrent, que ce n’étoit pas ce qu’on leur avoit promis. Elles sortirent brusquement, en se plaignant à l’ouvreuse de les avoir trompées. L’ouvreuse piquée de leurs reproches, leur répondit assez aigrement : «  mai foi, Mesdames, il n’y a pas de notre faute ; depuis que les honnêtes femmes se mettent comme les filles, nous n’y connoissons plus rien : à quoi voulez-vous qu’on vous distingue ? » Ces Dames outrées de cette impertinence, rentrèrent chez elles, grondèrent tant, boudèrent tant leurs maris, qu’il fut décidé qu’on feroit l’acquisition de la première petite Loge à l’année, qui viendroit à vacquer.

Metatestualità

La nouvelle suivante justifie en partie le propos de l’ouvreuse.

Du 8 Avril.

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Dans une assemblée générale des Filles de Paris, convoquées par députées des Quartiers, à l’effet de pourvoir à la conservation & sûreté de leurs priviléges ; il a été délibéré de solliciter incessamment un ordre, qui enjoignît à toute honnête femme, ou fille d’honneur, de quelque qualité & condition qu’elle pût être, de ne prendre les modes, coëffures, habillemens inventés & portés par les filles, que trois semaines ou un mois après que ces Demoiselles auroient commencé de les porter & afficher aux Spectacles, promenades & autres lieux publics. Le motif de cette délibération, est, que ces pauvres filles n’inventant des modes singulières & bizarres, que pour se faire remarquer, & attirer sur elles les yeux des amateurs, ces ressources leur deviennent absolument inutiles, par l’empressement avec lequel toutes les femmes s’emparent de leurs inventions, aussi-tôt qu’elles les mettent au jour, au moyen de quoi tout se trouve confondu. Cette usurpation est une injustice d’autant plus criante, que c’étoit le seul avantage qui restoit, depuis quelques années, aux Filles publiques, puisque depuis long-temps il est avéré que la partie la plus nombreuse & la plus considérée des honnêtes femmes, ou soi-disant telles, affectoit, même en public, leurs tons & leurs manières, & exerçoit en particulier, les principales fonctions de leur état, avec d’autant plus de sécurité, qu’étant sous la sauve-garde de leurs maris ou de leurs mères, les femmes & filles honnêtes sont à couvert de toute médisance, de toute recherche & de tout reproche ; au lieu que les filles sont obligées, par leur condition, d’afficher ce qu’elles sont & ce qu’elle valent. Enfin toutes sortes de motifs les engagent à solliciter une grâce qu’elles ont droit de réclamer comme une justice. Peut-être auroient-elles encore souffert ces usurpations en silence ; mais leur imagination épuisée à inventer des nouveautés, qui, deux jours après, cessent de l’être, par cette promptitude des honnêtes femmes à les adopter, malgré toutes les précautions que les délibérantes ont pu prendre, en imaginant ce qu’il y avoit de plus ridicule & de plus absurde, les met dans la nécessité de faire éclater leurs justes plaintes. Il leur resteroit la ressource de la décence & de la modestie dans leurs parures, si elles ne craignoient que par esprit de contradiction, les honnêtes femmes ne devinssent modestes & décentes, ce qui occasionneroit toujours une confusion préjudiciable aux délibérantes. Il sera dressé un Mémoire conforme à la délibération, pour être présenté à qui il appartiendra. L’assemblée s’est terminée par la nomination de dix solliciteuses. L’intérêt général a réuni toutes les voix en faveur des dix plus jeunes & plus jolies.

De l’influence de nos Opinions sur nos Jugemens.
Entretien.

Metatestualità

C’est une étrange chose que l’influence de l’opinion sur toutes les facultés de notre ame ; elle altère nos perceptions, s’empare de nos idées, détermine nos volontés & corrompt notre jugement.

Livello 3

Racconto generale

Il y a quelques jours que je me promenois avec un homme de beaucoup d’esprit, d’une littérature profonde, d’un goût formé par la lecture des Ecrivains de la Grèce & de Rome, & par celle des meilleurs d’entre les modernes ; mais par malheur, il n’a pas sû se garantir de la prévention. Nous parlions de notre Poésie : nous en vinmes à la Poésie didactique. Je mis à la tête des Ouvrages de ce genre, l’Art Poétique de Boileau ; il en convint, & il en parla comme d’un chef-d’œuvre, & avec une espèce d’enthousiasme. Comme je connoissois ses préjugés, & que je savois qu’il avoit une mémoire trompeuse, quoique bien meublée ; avant de lui nommer le Poëme didactique dont je faisois le plus de cas après celui de Boileau, je lui demandai ce qu’il pensoit de ces vers que je lui récitai.

Dialogo

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La liberté de Rome *1
Ranimant ses Soldats par César abattus,
Du dernier coup frappée expire avec Brutus.
Dans ses nombreux vaisseaux une Reine ose encore
Rassembler follement les Peuples de l’Aurore.
Elle fuit, l’insensée : avec elle tout fuit,
Et son indigne amant honteusement la suit.
Jusqu’à Rome bientôt, par Auguste traînées,
Toutes les Nations à son char enchaînées,
L’Arabe, le Gelon, le brûlant Africain,
Et l’habitant glacé du Nord le plus lointain,
Vont orner du Vainqueur la marche triomphante.
Le Parthe s’en alarme, & d’une main tremblante,
Rapporte les Drapeaux à Crassus arrachés.
Dans les Alpes envain les Rhètes sont cachés :
La foudre les atteint, tout subit l’esclavage.
L’Araxe mugissant sous un pont qui l’outrage,
De son antique orgueil reçoit le châtiment,
Et l’Euphrate soumis coule plus mollement.
Ces vers sont de la plus grande beauté, me dit-il ; mais je ne puis pas me rappeler d’où ils sont. Je les ai lus, ils me revenoient à mesure que vous me les récitiez. C’est, lui dis-je, d’un Poëme que vous ne ferez pas difficulté de placer après l’Art Poétique. = Oui, si tous les vers ressemblent à ceux-là. = Mais s’il n’y en avoit que les trois quarts de la même force ? = N’y en eût-il qu’un tiers, je regarderois cet Ouvrage comme un chef-d’œuvre. = Eh bien ! c’est le Poëme de la Religion de Racine le fils. Alors mon fanatique me regarda de travers, rougit, fronça le sourcil, & se mit dans une colère épouventable contre ce Poëme, qu’il traita avec le dernier mépris. Avez-vous prétendu surprendre mon jugement ? me dit-il ; ne sais-je pas qu’il y a dans cet Ouvrage, deux ou trois morceaux de Racine le père, que le fils a enchassés comme il a pu dans sa rapsodie sacrée ? Mais le reste est pitoyable. = Eh ! qu’importe, lui dis-je, que le Poëme soit du père & du fils, si vous convenez qu’il est bon ? = Moi ! convenir d’un telle absurdité ! J’espère que je n’en conviendrai jamais. Je l’ai lû dans la nouveauté, car il faut tout lire : mais, grâce à ma mémoire, je n’en ai rien retenu ; j’ai essayé de le lire depuis, & le livre m’est tombé des mains : & en vérité deux morceaux qu’il y a peut-être dans l’Ouvrage comme celui que vous m’avez cité, valent-ils la peine qu’on dévore trois mille mauvais vers sur un sujet ? . . .  = Ce sujet en vaut bien un autre ; & je ne vois pas ce qu’a de plus grand le siége de Troye ; vous admirez la Jerusalem délivrée, & vous ne voulez pas. . . . = Quelle comparaison ! s’écria-t-il, en levant les épaules. . . . Je vis qu’il étoit inutile de raisonner avec un enthousiaste ; je lui demandai la permission de lire encore à l’ouverture du livre, le premier morceau qui tomberoit sous ma main, pour voir si effectivement il trouveroit tout aussi mauvais qu’il le disoit ; & l’on juge bien qu’il y consentit, pour se venger des éloges qu’il avoit donnés au premier morceau.

Livello 4

Nous pouvons, je l’avoue, esclaves de nos sens, *2
De la Divinité défigurer l’image.
A des dieux mugissans l’Égypte rend hommage ;
Mais dans ce bœuf impur qu’elle daigne honorer,
C’est un Dieu cependant qu’elle croit adorer. . . . .
Vous ne sentez donc pas, m’interrompit-il, combien tout cela sent l’école ! combien c’est foible, lâche. Eh bien, repris-je, voici quelque chose de mieux. Alors faisant semblant de lire, je récitai ce morceau d’un Poëte que j’admire autant que lui, mais non pas aussi exclusivement que lui.

Livello 4

La nature est muette, on l’interroge en vain. *3
On a besoin d’un Dieu qui parle au genre humain.
Il n’appartient qu’à lui d’expliquer son ouvrage,
De consoler le foible & d’éclairer le sage.
L’homme au doute, à l’erreur, abandonné sans lui,
Cherche en vain des roseaux qui lui servent d’appui.
Leibnitz ne m’apprend point par quels nœuds invisibles
Dans le mieux ordonné des Univers posbles <sic>,
Un désordre l’éternel, un chaos de malheurs,
Mêle à nos vains plaisirs de réelles douleurs ;
Ni pourquoi l’innocent, ainsi que le coupable,
Subit également ce mal inévitable.
Ah ! de grâce, cessez, me dit-il, je n’ai jamais rien vu de si mauvais ! quel entassement de mots inutiles ! un désordre, un chaos ; de vains plaisirs, des douleurs réelles, tout cela fait pitié. Oh ! je crois bien, lui dis-je, que ce morceau ne vaut pas celui-ci, qui me revient sur le même sujet, par M. de Voltaire. Alors je récitai par cœur la suite des vers de Racine.

Livello 4

L’esprit humain s’égare, & follement crédules *4
Les Peuples se sont faits des maîtres ridicules.
Ces maîtres toutefois par l’erreur encensés
Jamais impunément ne furent offensés :
On détesta Mézence, ainsi que Salmonée,
Et l’horreur suit encore le nom de Capanée.
Un impie en tout temps fut un monstre odieux ;
Et quand pour me guérir de la crainte des Dieux,
Épicure en secret médite son systême,
Aux pieds de Jupiter, je l’apperçois lui-même.
Voilà ! voilà des vers, s’écria ma dupe, qui honorent la Divinité. Jamais l’Athée n’aura de plus redoutable ennemi que M. de Voltaire. Il n’y a pas là d’antithèse brillante, tout est vérité ; c’est la raison qui devient une dixième Muse. Je ne pus plus y tenir ; j’interrompis son extase par un grand éclat de rire. Tenez, lisez, lui dis-je, en lui montrant dans Racine, les vers que je venois de réciter. Ce n’est pas encore tout ; ceux que je vous ai déclamés auparavant sont du Poëme sur le désastre de Lisbonne, par M. de Voltaire, que je respecte autant que vous, mais que vous avez déchiré sous le nom de Racine. Croyez-moi, méfiez-vous de toute passion, & ne battez jamais votre enfant dans la colère.

Dialogo

Mon homme se retira furieux, & je riois encore de sa fureur, quand je rencontrai l’Abbé de * * qui me demanda quel étoit le sujet qui me faisoit tant de plaisir : Je lui racontai ce qui venoit de m’arriver, & il en rit avec moi de tout son cœur. C’est une chose bien pitoyable, me dit-il, que cet horrible fanatisme. Mais j’aime assez qu’on juge d’une production quelconque des Arts, sur le sujet ! je suis surpris qu’il ne trouve pas ridicule le chef-d’œuvre de Raphaël. *5Je vous sais bon gré de lui avoir fait louer Racine qu’il n’aime point, & mettre en lambeaux Voltaire, qu’ils adorent tous, je ne sais trop pourquoi. = Oh ! je vois bien que vous avez de meilleurs yeux, & que vous n’en auriez pas été la dupe. = Non, certainement ; je l’ai lû comme un autre, sans prévention, avec le plus grand desir d’y trouver le même plaisir que tout le monde : j’ai toujours été trompé dans mes espérances,

Citazione/Motto

Et je ne sais pourquoi je bâille en le lisant.
= J’en suis fâché, repris-je : quoique j’estime fort le Poëme de la Religion, que M. de Voltaire a critiqué, cela n’empêche pas que je ne regarde la plûpart des Ouvrages de ce dernier comme des chef-d’œuvres. = Moi, je vous l’avoue, leur lecture n’a laissé dans ma tête qu’un cliquetis, une confusion d’idées, des oppositions continuelles. Otez à Voltaire ses pensées hardies contre la Religion, qui ne paroissent neuves, que parce que mille autres auroient eu honte de les produire, & vous verrez qu’il se réduit à bien peu de chose. = Voilà des reproches qu’on ne cesse de lui faire ; cependant je vous défierois bien de trouver aucun des défauts que vous dites dans ces vers-ci :

Livello 4

Le cruel repentir est le premier bourreau *6
Qui dans un sein coupable, enfonce le couteau.
Des chagrins dévorans atachés sur Tibère,
La cour de ses flatteurs veut en vain le distraire.
Maître du monde entier, qui peut l’inquietter ?
Quel Juge sur le trône a-t-il à redouter ?
Cependant il se plaint, il gémit, & ses vices
Sont ses accusateurs, ses juges, ses supplices.
Toujours livre de sang, & toujours altéré,
Enfin par ses forfaits au désespoir livré,
Lui-même étale aux yeux du Sénat qu’il outrage,
De son cœur déchiré la déplorable image.
Il périt chaque jour consumé de regrets,
Tyran plus malheureux que ses tristes sujets.
Ainsi de la vertu les loix sont éternelles,
Les Peuples & les Rois ne peuvent rien contr’elles ;
Les Dieux que révéra notre stupidité,
N’obscurcirent jamais sa constante beauté,
Et les Romains, enfans d’une impure Déesse,
En dépit de Vénus admirèrent Lucrèce.
Trouvez-vous dans ces vers les défauts que vous reprochez à M. de Voltaire ? = Vous les sentez comme moi. Qu’est-ce que distraire quelqu’un de chagrins attachés sur lui ; étaler l’image d’un cœur aux yeux du Sénat ; qu’est-ce encore que les Romains, enfans d’une Déesse impure, qui n’est autre chose que Vénus, & qui, en dépit de Vénus, admirent Lucrèce ? Tout cela ne ressemble à rien ; c’est recherché. Quelle différence avec ce Racine dont vous me parliez tantôt ! Voulez-vous vous donner le plaisir de la comparaison, lisez le premier morceau qui vous tombera sous la main. = J’y consens, lui dis-je : alors je cherchai dans ma tête quelque morceau de Voltaire qui ne pût pas déceler ma ruse ; & je fis semblant de lire :

Livello 4

Sous le fer du méchant le sage est abattu. *7
Eh bien ! conclurez-vous qu’il n’est point de vertu ?
Quand des vents du midi les funestes haleines
De semences de mort ont inondé nos plaines,
Direz-vous que jamais le Ciel en son courroux,
Ne laissa la santé séjourner parmi nous ?
Tous les divers fléaux dont le poids nous accable
Du choc des élémens effet inévitable,
Des biens que nous goûtons corrompent la douceur ;
Mais tout est passager, le crime & le malheur.
De nos desirs fougueux la tempête fatale
Laisse au fond de nos cœurs la règle & la morale :
C’est une source pure, &c.
Convenez, me dit l’Abbé, que ces vers sont bien supérieurs aux précédens, & que Voltaire n’a rien peut-être qui vaille ce morceau. = Cependant, lui dis-je, ils ne sont pas de son meilleur Ouvrage, & vous ne m’avez pas donné le temps de choisir. = Comment ? expliquez-vous. = Les vers que vous venez d’entendre, & que vous avez cru que je lisois dans Racine, sont du Poëme sur la Loi Naturelle, de M. de Voltaire ; & ceux que vous avez critiqués comme de M. Voltaire, sont du premier Chant du Poëme de la Religion. Voilà donc, justes appréciateurs du mérite, sur quels fondements portent votre critique & vos éloges. Un homme est contraire à vos opinions ; rien de ce qu’il fait ne peut vous plaire ; la vérité dans sa bouche cesse d’être la vérité. Vous triomphiez parce que j’avois forcé. . . = Tais-toi, me dit-il, avec la même fureur que l’ennemi de Racine, tu ne tarderas pas à te repentir de m’avoir trompé.

La mère jalouse,
Anecdote.

Première partie.

Metatestualità

J’excuse les fureurs de l’amante qui se croit dédaignée ou trahie : eût-elle tort, je m’intéresserois à ses tourmens. Je plains, en la condamnant, l’amante soupçonneuse. Mais la furie qui se livre à des transports jaloux, pour tout autre motif que celui de l’amour, est un monstre à mes yeux.

Livello 3

Racconto generale

Le Marquis de Prémont tenoit, par sa naissance & par ses richesses, un rang distingué dans sa Province. Retiré du Service & de la Cour, il partageoit son cœur & ses biens entre son épouse & Eumélie, sa fille unique. Eumélie réunissoit tout ce que son sexe peut offrir de plus séduisant, & tout ce que le nôtre a de plus solide. Elle entroit dans sa dix-septième année, lorsque le Chevalier d’Orgeval vint joindre sa Compagnie au Régiment de * * *. en garnison à Rouen *8. Il ne cédoit à Eumélie ni en mérite ni en beauté. Cette aimable fille, entourée d’adorateurs, avoit les mêmes égards pour tous, & n’en préféroit aucun. Le Chevalier d’Orgeval n’avoit point encore aimé ; il s’enflamma dès qu’il vit Eumélie : l’impression qu’elle fit sur lui, ne put échapper au Marquis de Prémont, il en fut alarmé. La connoissance qu’il avoit du caractère de sa fille, celui qu’annonçoit la physionomie du Chevalier, ne lui permirent point de douter que ces deux jeunes gens ne fussent destinés à s’aimer. Le témoignage public de la conduite & de la sagesse du Chevalier, ses manières prévenantes, sa douceur, lui acquirent un tel ascendant sur l’esprit du Marquis, qu’il desira bientôt ce qu’il avoit craint d’abord ; il s’accoutuma à le regarder comme son fils, & vit sans peine qu’Eumélie n’étoit pas indifférente à tant de vertus. La Marquise étoit encore assez belle pour inspirer de l’amour ; mais ce n’étoit pas ce sentiment qui dominoit en elle : orgueilleuse & coquette, elle vouloit que tous les soins, tous les égards de ceux dont elle composoit sa société, fussent pour elle ; avide de plaire, elle n’y admettoit que très-peu de femmes. Elle voyoit avec dépit les charmes de sa fille ; elle la regardoit comme un enfant, elle vouloit que tout le monde la vît du même œil ; & sa vanité ne lui laissa jamais soupçonner que sa fille pût être aimée de d’Orgeval. Le Marquis, plus clair-voyant, suivoit les progrès que le Chevalier faisoit sur le cœur d’Eumélie, & sa tendresse pour elle lui fit prendre le parti de couronner leurs feux. Il prit des informations sur la famille de d’Orgeval ; elles furent telles qu’il les desiroit, à la fortune près ; la sienne le fit passer légèrement sur cette disproportion. Il attendoit que sa fille lui fît l’aveu de sa tendresse. Le Chevalier lui avoit déjà confié le secret de son cœur. Un jour qu’Eumélie se livroit à son amour pour son père, si tu m’aimois autant que tu le prétends, lui dit-il, tu serois moins mystérieuse à mon égard. Mon père, répondit Eumélie en rougissant, je n’ai point de secret pour vous. = Quoi ! d’Orgeval ! = Ah ! mon père, s’écria Eumélie, en se couvrant les yeux d’une main, & en saisissant de l’autre celle du Marquis, sur laquelle elle colla sa bouche, mon père ! . . . = Le Marquis l’embrassa en souriant. Va, mon Eumélie, reprit-il, je connois ton cœur mieux que toi-même. J’aime, j’estime le Chevalier ; j’ai vu naître son amour, j’ai vu tes combats contre le penchant qui t’entraînoit vers lui ; au lieu de t’aider à le vaincre, je disposois tout pour ton bonheur & le sien : d’Orgeval est digne de toi ; voilà ce qu’on m’écrit : Il est peu riche, mais il est jeune, & il parviendra. Cette excellente fille inondoit de ses pleurs le visage de son père. Que de bonté ! que de bonté, s’écrioit-elle ! Oui, mon père, j’aime d’Orgeval : mais je suis si pénétrée de ce que vous faites pour moi, que quelque amitié que j’aie pour lui, si vous exigiez que j’y renonçasse, je crois que j’en serois capable. Le Marquis avoit donné ordre qu’on fît monter le Chevalier dès qu’il paroîtroit. D’Orgeval frémit en voyant Eumélie en pleurs. Elle gardoit le silence, il étoit interdit, & le Marquis étoit comme immobile de plaisir. Eumélie fut la première qui interrompit cette scène muette. Elle s’approcha du Chevalier, le prit par la main, & le conduisit vers le Marquis. Voilà votre père, lui dit-elle, embrassez ses genoux. Ils étoient tous les trois au comble de la joie, ils se croyoient à celui du bonheur, lorsque la Marquise, qui avoit toujours fait au Chevalier l’accueil le plus gracieux, parut, & trouva Eumélie & son amant leur bouche collée chacun sur une des mains du Marquis. Madame, lui dit-il, venez prendre votre part de notre félicité. Eumélie & le Chevalier s’aimoient, j’ai deviné leur amour, ils sont dignes l’un de l’autre, ils n’attendent que votre consentement pour être unis. La Marquise consternée, & les yeux baissés à terre, garda quelque tems un farouche silence ; elle l’interrompit par ces mots concentrés en elle même : « Ils s’aimoient . . . . & je ne m’en suis point apperçue ! . . . » Les amans prirent ces mots pour les reproches d’une tendresse offensée ; ils crurent qu’elle se plaignoit du mystère qu’ils lui avoient fait de leurs amours. Ils tombèrent à ses pieds, qu’ils embrassèrent en lui demandant pardon ; le Marquis se joignit à leurs prières ; mais elle sortit avec précipitation. Eumélie & le Chevalier, qui jugeoient du cœur de la Marquise par celui de son époux, espérèrent qu’à force de caresses ils parviendroient à la fléchir. Ils ne connoissoient pas combien il est difficile d’appaiser l’orgueil qui se croit outragé. La Marquise étoit humiliée d’avoir été la dupe des attentions & des hommages de d’Orgeval : elle ne s’étoit jamais doutée que sa fille pût en être l’objet. La crainte de devenir grand’mère, lui avoit fait rejeter à des temps éloignés, le mariage d’Eumélie ; & lorsqu’enfin elle seroit forcée de la marier, elle avoit décidé de ne la donner qu’à un homme du plus haut rang. Jamais elle n’avoit fait part de ses intentions à personne, & elle eût rompu avec quiconque elle eût pu soupçonner d’avoir pénétré son secret. L’orgueil connoît ses foiblesses & n’en convient jamais. Mais il falloit motiver ses refus de quelque prétexte auprès du Marquis. Elle en trouva un dans le défaut de fortune du Chevalier ; son époux leva cette difficulté. Enfin elle se borna à demander au Marquis quelque temps pour se déterminer : il eut la foiblesse de le lui accorder. Elle profita de cet intervalle pour susciter aux jeunes amans les obstacles les plus invincibles. La Marquise s’étoit apperçue que le Comte de Roxas, jeune homme d’une des plus grandes familles du Royaume, qui n’étoit encore que Lieutenant dans la Compagnie du Chevalier, avoit soupiré pour Eumélie. La Marquise lui parla du mariage projeté par son époux : il ne lui dissimula pas qu’il en étoit désespéré. Eh bien, lui dit-elle, je vous promets Eumélie, si vous voulez m’aider à l’enlever au Chevalier. Roxas rejeta cette proposition. Qui ? moi ! dit-il, enlever Eumélie. . . . . Eh ! de quel droit m’opposerois-je à une union qu’Eumélie & son père desirent ? C’est parce qu’ils la desirent, reprit-elle, que vous devez seconder les efforts d’une mère qui voit sa fille prête à faire le mariage le plus malheureux. Ma fille est riche, j’en conviens, mais la pauvreté du Chevalier me fait frémir. Eumélie n’est point faite pour languir dans une condition obscure. Vous êtes d’une naissance à pouvoir prétendre à tout. Votre fortune, & les grands biens qu’Eumélie doit recueillir un jour, peuvent vous élever aux premiers emplois. Croyez-moi, ma fille un jour nous remerciera de l’avoir arrachée à un engouement qu’elle doit peut-être plus à son père qu’au Chevalier même. Il a su se rendre maître de l’esprit du Marquis, il l’a engagé de seconder son amour : mon époux est foible ; persuadé par le Chevalier, qu’Eumélie mourroit de douleur, si elle ne l’épousoit, il l’a proposé à sa fille ; c’est un enfant, elle a trouvé dans le Chevalier de la complaisance, quelque esprit ; elle s’est crue amoureuse, & le simple attachement de l’amitié, a tenu lieu de passion dans un cœur sans expérience. Tant qu’Eumélie sera auprès de son père, elle ne verra que par ses yeux, ne sentira que ce qu’il voudra qu’elle sente, & vous n’avez rien à espérer. Ne comptez sur elle qu’autant que je pourrai l’éclairer. Votre mère a tout pouvoir sur l’esprit du Ministre ; il faut en profiter pour obtenir à mon époux une Commission chez l’Étranger qui l’éloigne pour quelque temps. Voilà un obstacle tout naturel à la conclusion du mariage d’Eumélie. Avant que mon époux soit de retour, le temps, vos assiduités, mes conseils, l’amour que ma fille rependra pour moi, vous rendront maître de son cœur : si, malgré nos soins, elle persiste à aimer le Chevalier, alors je consens que votre délicatesse lui en fasse le sacrifice. Tout autre que vous peut-être, indigné de la préférence qu’obtient votre rival, l’en auroit déjà puni ; mais j’approuve votre prudence : immoler son rival est le moyen le moins sûr de lui ravir le cœur de sa maîtresse : l’amour veut moins d’efforts que de ruse ; allez solliciter votre mère d’agir auprès du Ministre. Je sais qu’il a besoin d’un homme consommé, qui mérite sa confiance : que votre mère propose le Marquis, qu’elle fasse valoir ses anciens services. Avez-vous besoin d’un congé ? votre Colonel ne me le refusera pas. Il vient ici tous les jours, & je n’ai qu’à le demander. Le Comte de Roxas ne pouvoit se résoudre, quel que fût son amour pour Eumélie, à traverser le Chevalier. Mais la Marquise lui répéta si souvent qu’il ne s’agissoit que de différer son bonheur de quelque temps, si en effet il étoit véritablement aimé ; ou de faire le bonheur de sa fille, si son amour n’étoit qu’une chimère, qu’enfin Roxas se rendit. Mais, Madame, lui dit il, ce que vous m’ordonnez demande du temps ; & peut-être le Marquis aura-t-il disposé de la main de sa fille, avant que ma mère ait déterminé le Ministre. La Marquise l’assura qu’il pouvoit être tranquille : cependant, ajouta-t-elle, pour plus de sûreté, & pour amuser le Marquis, je lui ferai demander par un tiers la main d’Eumélie pour vous ; je sais bien qu’il ne l’accordera point ; mais il ne voudra pas brusquer ouvertement la personne que j’emploierai : on discutera, ne fut-ce que pour la forme. Une chose m’embarrasse ; j’aurois besoin d’un détail circonstancié de vos biens actuels, & de ceux que vous espérez un jour. Ne pourriez-vous pas me le donner ? Je ne l’ai point, répondit Roxas ; mais est-ce une chose si nécessaire ? Essentielle, reprit la Marquise : = Comment faire ? = Il suffiroit d’écrire à votre Intendant une Lettre que je me chargerois de lui envoyer par un exprès. = Volontiers. = Vous l’oublierez ; = Non Madame. = Tenez, je me défie des jeunes gens en fait d’affaires ; voilà une plume & de l’encre : marquez-lui simplement qu’il m’envoye une copie conforme à ce que je lui manderai, & telle que je la lui prescrirai. Oh ! ce n’est que cela ? dit Roxas. = En voilà plus qu’il ne faut, répondit la Marquise ; Roxas qui ne se défioit de rien, écrivit, & lui laissa la lettre sans la cacheter. La Marquise, qui savoit que le Comte étoit du même pays que le Chevalier, fit le modèle d’une Lettre qu’elle envoya avec celle de Roxas, à l’Intendant, en lui recommandant de la transcrire fidèlement, de la signer d’un nom supposé, de mettre l’adresse à son Maître, & d’envoyer le tout à la Marquise. Elle obtint le congé du Comte, qui partit trois jours après. Cette femme insidieuse, paroissoit depuis quelque temps redoubler de tendresse pour son époux : elle cédoit aux caresses d’Eumélie & du Chevalier ; l’espérance étoit dans tous les cœurs ; le Marquis la fomentoit dans les deux amans, en les exhortant de laisser à leur mère, (c’est ainsi qu’elle permettoit qu’ils l’appelassent), le mérite de consentir de son bon gré à leur union. Lorsqu’ils la croyoient entièrement déterminée, elle parut un jour aux yeux du Marquis, triste & rêveuse. Il lui en demanda la cause ; elle se fit longtemps presser ; enfin comme vaincue par les importunités du Marquis ; vous êtes loin de penser, lui dit-elle, au véritable sujet de ma douleur. Une Lettre que le hasard a fait tomber dans mes mains, me tourmente. On y accuse le Chevalier ; il faudra nécessairement en venir aux explications, il peut se faire que cette Lettre soit l’effet de quelqu’intrigue ; mais votre fille vous est trop chère, pour ne pas examiner les choses de près. Voici cette Lettre ; elle est adressée au Comte de Roxas, & paroît être de quelqu’un de ses amis. Le Comte de Roxas ! dit le Marquis. Comment & pourquoi vous l’a-t-il remise ? Ce n’est pas de lui que je la tiens, répondit-elle ; Roxas est parti depuis quelques jours. Il est amoureux d’une jeune personne, dont on n’a pas voulu me dire le nom ; les Lettres de Roxas sont arrivées le jour même de son départ : conformément à ses intentions, on les a remises à la mère de la jeune personne ; & c’est cette Dame qui, trouvant une Lettre où il étoit question du mariage d’Eumélie, a cru me faire plaisir de me l’envoyer avec ce billet. Le Marquis lut le billet, & y fut trompé lui-même. Il lut ensuite la Lettre ; elle étoit faite avec beaucoup d’art ; c’étoit un ami qui paroissoit écrire au Comte de Roxas : le commencement rouloit sur des affaires particulières ; l’article qui regardoit le Chevalier, étoit jeté parmi deux ou trois autres, sans affectation. Il étoit conçu en ces termes :

Livello 4

Lettera/Lettera al direttore

« On ne parle ici que du mariage du Chevalier d’Orgeval avec une Demoiselle de Prémont : si la nouvelle en est parvenue à Nantes, la petite d’Orlic doit avoir martel en tête. Je ne sais comment sa famille, & sur-tout son frère, prendront cette affaire ; mais de quelque côté qu’ils l’envisagent, ils auront toujours tort, si la Prémont est aussi riche & aussi jolie qu’on se dit. Il est vrai que le nouveau né réclame ses droits. Si le Chevalier s’est imaginé d’avoir une femme dans chaque garnison que le Régiment fera, il en aura beaucoup avant d’être Maréchal de France. En voilà donc trois ; car enfin il faut bien mettre en ligne de compte cette pauvre du Reflet qu’il a laissée à Bordeaux. . . . Celle-là du moins ne le disputera pas à ses rivales ; je lui connois trois maris depuis qu’elle est veuve du Chevalier. Les du Reflet qui tiennent à la Robe, le chicanoient sur cette méchante aventure ; & pour lui donner une tournure de Drame, ils l’accusoient de la leur avoir enlevée, de l’avoir séduite, & puis d’avoir pris prétexte de la petite vérole qu’elle se fit inoculer malgré lui, pour la laisser là. La vérité est qu’elle perdit par cette opération, les deux tiers de sa beauté. Je voudrois bien savoir quelle est la Loi qui oblige un galant homme, de garder une maîtresse, qui se rend laide, de gaieté de cœur, & malgré son amant. La Prémont peut se faire inoculer tant qu’elle voudra, ses richesses sont de terribles chaînes pour le Chevalier. Je serois plus fâché qu’un autre qu’il les rompît avant la conclusion, s’il est vrai, comme on me l’a dit, que son père ait donné sur la dot, une délégation générale à tous les créanciers de la famille. A propos de créanciers, au ton dont je te parle, ne va pas croire que j’oublie que tu es le mien. J’y pense plus sérieusement que tu ne te l’imagines, &c. »
Le Marquis fut frappé comme d’un coup de foudre, à la lecture de cette Lettre. Son premier dessein fut da la montrer au Chevalier. C’est le plus mauvais parti que vous puissiez prendre, lui dit son épouse. Ou les accusations que cette Lettre contient sont fausses, ou elles sont fondées. Si elles sont justes, le Chevalier ne manquera pas de ressources pour se justifier, & détruire tous vos soupçons ; car un homme capable de tant d’horreurs, est nécessairement un trompeur adroit & faux : si elles sont injustes, pourquoi l’affliger inutilement & avant le temps ; pourquoi d’ailleurs tourmenter Eumélie ? Dans tous les cas c’est exposer Roxas & le Chevalier à une affaire épouvantable, qui lui enléveroit son amant : s’il tuoit Roxas, il seroit obilgé de disparoître pour toujours du Royaume, & s’il étoit tué, quels reproches Eumélie ne seroit-elle pas en droit de vous faire ? Il vous reste un moyen plus simple : vous avez des amis à Nantes & à Bordeaux ; ces Villes ne sont pas si éloignées que vous ne puissiez en avoir de nouvelles en peu de jours : écrivez, faites faire des informations de tous côtés. Je desire, & je n’en doute point, que tous les faits soient démentis ; mais il est de votre devoir de les examiner. On vous a prévenu que la fortune du père du Chevalier étoit très-médiocre ; mais il y a loin entre n’être pas riche, & être accablé de dettes. Si les réponses que vous recevrez sont telles que je le desire, je serai la première à vous presser d’accomplir ce mariage ; & pour ôter à nos jeunes gens tout soupçon que je m’oppose à leur bonheur, je veux que vous puissiez leur montrer mon consentement par écrit. J’en fixe le terme à six semaines. La Marquise écrivit le consentement sous les yeux de son mari, qui alla le montrer aux deux amans. Ce terme leur parut long ; mais la certitude de ne plus éprouver d’obstacles de la part de la Marquise, & le plaisir d’avoir regagné sa tendresse, les fit consentir à cette nouvelle épreuve. Le Chevalier alla la remercier, & elle lui fit un accueil qui le combla de joie : elle fit venir Eumélie & les embrassa l’un & l’autre. L’amour, la confiance, la sécurité régnoient dans les cœurs des deux amans & du Marquis ; la vengeance & la haine dévoroient celui de la Marquise ; mais une gaieté perfide couvroit l’impatience où elle étoit du succès du Comte de Roxas, qu’elle n’aimoit pas davantage ; elle ne lui pardonnoit pas son amour pour Eumélie ; mais elle avoit besoin de lui pour ses projets. Cette femme injuste, qui auparavant regardoit sa fille avec une espèce d’indifférence, la haïssoit alors. Elle avoit beau vouloir cacher cet affreux sentiment, il éclatoit malgré elle-même : il n’échappa point aux yeux & encore moins au cœur d’Eumélie : & comme elle ne pouvoit pas se figurer qu’une vaine rivalité de beauté, pût étouffer la nature au sein d’une mère, pour qui, presque toujours les charmes d’une fille sont un sujet de triomphe, elle étoit quelquefois tentée de croire que la Marquise étoit dominée par un sentiment plus impérieux, & qu’elle cherchoit à vaincre un secret penchant pour le Chevalier . . . Alors elle la plaignoit ; mais bientôt repoussant avec horreur cette idée outrageante, elle rougissoit de ses soupçons. Elle cherchoit d’autres causes de cet éloignement inconcevable de sa mère ; elle se flattoit qu’en les découvrant, elle réussiroit à les faire cesser à force de caresses ; elle ne savoit pas que la haine change en importunité & en supplices, tous les efforts qu’un cœur sensible fait pour la vaincre. Eumélie l’éprouvoit ; elle essayoit envain tous les moyens de lui plaire. La Marquise lui faisoit un crime de sa tristesse, elle lui en faisoit un de sa gaieté. Ce n’est pas qu’elle n’affectât devant le monde & devant son époux, beaucoup de tendresse pour sa fille ; mais cette fausseté, qui ne pouvoit pas tromper Eumélie, étoit pour elle le plus cruel supplice. Le Marquis, depuis long-tems libre de soins & d’affaires, vivoit tranquile, au sein de sa famille & de ses amis. Quel fut son étonnement lorsqu’il reçut la Lettre du Ministre, qui lui marquoit que le Roi avoit jeté les yeux sur lui, pour une commission secrette auprès d’une Puissance que la Cour avoit intérêt de ménager ! Le Ministre lui marquoit qu’il n’avoit que six jours pour se disposer à partir, & pour recevoir ses ordres à Versailles. Il assembla sa famille, & la larme à l’œil, il fit part à son épouse, au Chevalier & à Eumélie, d’un événement qui retardoit encore leur mariage. Il vouloit les unir le lendemain même, quoiqu’il n’eût pas reçu les réponses qu’il attendoit. La Marquise parut d’abord adopter cette idée ; mais le soir même Eumélie se trouva incommodée ; une fièvre ardente la saisit, son cœur se souleva, des nausées continuelles annoncèrent la nécessité de dégager son estomac ; un violent émétique lui fit rendre la cause de son mal, & le troisième jour elle fut hors de dangers ; mais il lui resta un affoiblissement qui ne permit pas d’exécuter le dessein du Marquis. Sa cruelle mère en paroissoit désespérée ; c’étoit elle cependant qui, dans une orange qu’elle avoit servie à sa fille, avoit mis, avec le sucre, une poudre empoisonnée, assez violente pour causer à l’estomac des contractions douloureuses, mais non pas assez corrosive pour donner la mort. Le Marquis rassuré sur la santé de sa fille, ne la quitta que lorsqu’il fallut partir. Il inondoit son visage de ses larmes ; à peine avoit elle la force de presser ses mains adorées. Il craignoit de lui trop laisser voir sa douleur ; mais les efforts mêmes qu’il faisoit pour se contraindre, la faisoient éclater davantage ; enfin, comme s’il eût prévu qu’il embrassoit Eumélie pour la dernière fois, il s’évanouit en se séparant d’elle. On l’entraîna, on le fit revenir, il recommanda sa fille & le Chevalier à son épouse qu’il embrassa, & il partit brusquement. La Marquise ne se démentit point jusqu’au parfait rétablissement d’Eumélie ; elle reçut les félicitations de toute la Ville, sur la Commission dont le Roi venoit d’honorer son époux ; mais bientôt elle annonça à sa fille qu’il falloit quitter la Ville, & la suivre à la campagne ; & que pour plus de décence il falloit se résoudre à ne plus recevoir le Chevalier, à qui la porte fut interdite dès ce moment. Eumélie sentit tout ce qu’elle avoit perdu par le départ de son père : elle osa demander à sa mère quelle étoit la cause de son changement à l’égard du Chevalier ? C’est un perfide, lui dit-elle, dont je vous défends de prononcer le nom devant moi : lisez, apprenez de vos rivales, fille imprudente, le sort qu’il vous destinoit. Alors elle lui montra la Lettre sans lui laisser voir l’adresse. Non, ma mère, s’écria Eumélie, le Chevalier est incapable de ces horreurs : on vous trompe ; c’est quelqu’ennemi de votre bonheur & du mien, qui veut vous rendre complice de sa haine. Permettez-lui de se justifier. Fort bien, vous voulez que je me rapporte à un fourbe pour sa justification : je veux bien cependant aller aux informations ; mais en attendant j’ai fait défendre au Chevalier de paroître ici ; & pour éviter tout éclat, nous partons après-demain.
Fin de la première Partie, & du Numéro 5 du Tome I.

1* Poëme de la Religion, Ch. IV.

2* Poëme de la Religion, Ch. I.

3* Le Désastre de Lisbonne, Poëme de M. de Voltaire.

4* Poëme de la Religion, Ch. I.

5* La Transfiguration.

6* Poëme de la Religion par Racine, Chant I.

7* Poëme de M. de Voltaire, sur la Loi naturelle.

8* Je n’ai pas mis le véritable nom de la Ville où l’horrible scène qui forme la catastrophe de cette histoire s’est passée. Les noms des personnages sont aussi changés.