Référence bibliographique: Laurent Angliviel de la Beaumelle (Éd.): "Amusement XXVII.", dans: La Spectatrice danoise, Vol.1\027 (1748), pp. 209-224, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4200 [consulté le: ].


Niveau 1►

Amusement XXVII

Histoire Angloise.

tirée d’Oldimxon <sic>.

Niveau 2► Niveau 3► Récit général► Le Génie Damir fut touché des appas de la Fée Elamire. C’étoit une beauté de 13. ans, qu’on ne pouvoit voir, sans en être ébloüi. Le Génie la voïoit trop souvent, pour son malheur. Elevé avec elle, il perdit sa liberté à quatorze ans, c’est-à-dire dès-qu’il pût la perdre. Les tendres sentimens qu’il éprouva le rendirent plus timide ; & ce fut en raisonnant vis-à-vis de lui-même sur sa timidité, qu’il s’apperçut de son amour. Il n’osoit plus badiner avec Elamire, qui ne cessoit de l’agacer sur la mélancolie, qui s’étoit emparée de lui. Il n’osoit fixer sur elle ses regards. Le respect avoit pris la place de la familiarité ; la rêverie de l’enjoûment ; les reflexions, de la bagatelle. La jeune Fée, piquée de ce que ses Jeux & ses Plaisirs enfantins en alloient plus [210] mal, & de ce qu’elle étoit obligée de s’amuser toute seule, reprit du goût pour sa Poupée, qu’elle avoit depuis lontems quittée. Rien n’égaloit son dépit. Tantôt elle l’habilloit comme son Amant, & alors elle la maltratoit. Tantôt elle la consultoit sur la cause de la misantropie de Damir, & elle ne lui prètoit que des réponses mordantes, que des railleries amères. Tout cela ne guérissoit point le Génie de sa passion, & ne l’encourageoit pas à la déclarer. Il désespère d’être jamais païé d’un tendre retour : il ne peut s’empècher de soupirer pour la petite Ingrate. Le chagrin se joint à la maladie de son cœur. Il tombe dans une langueur, qui fait trembler pour sa vie les auteurs de ses jours ; car il n’étoit point de race immortelle. Les Médecins furent apellez ; & les remèdes vinrent à leur suite. Elamire parut, l’air gracieux & abattu, un bouïllon à la main ; & les remèdes furent proscrits.

Le Pére du Génie, content d’avoir pénétré la cause de la maladie de son fils, en tira sans beaucoup de peine l’aveu de sa bouche. Il approuva son penchant, & lui promit de travailler à sa guérison. Mais l’amour se commande-t’il ? Il va trouver Elamire, & tâche envain de l’attendrir. Elle disoit naivement, qu’elle n’avoit que de l’amitié, & qu’elle ne pouvoit donner autre chose, puisqu’elle ne connoissoit pas d’autre sentiment. « Que je suis malheureux, s’écria-t’il ! J’ai perdu mon Pére, parce qu’il n’a pas voulu aimer la Souveraine de l’Ile, & je vais perdre mon Fils, parcequ’une Fée ne veut pas l’aimer. » La fierté d’Elamire fut choquée de la comparaison. « Génie ! dit elle, apprenez qu’une jolie Sujette vaut bien une Reine laide, & qu’un cœur, qu’on ne peut toucher est infiniment plus précieux, qu’un cœur, dont on ne daigne pas seconder la tendresse. La mort de votre Fils feroit ma gloire, au lieu que la mort de votre Pére a fait [211] la honte de la Princesse, qui l’a sacrifié à ses charmes méprisez. »

Damir ne sut pas plutot cette conversation, qu’il prévit tous les malheurs qui l’attendoient. Il retomba dans un état encore plus funeste, dont la présence & les caresses de la rusée Elamire le tiréreut <sic> heureusement. « Mon bonheur dépend de vous, lui dit-il. Mon étre est attaché à votre possession. Prononcés, belle Fée ! l’arrèt de ma vie ou de mon trépas. Quelsque soient pour moi vos sentimens, je ne serai pas lontems heureux ou malhanreux <sic>. Sensible, j’en mourrai de plaisir ; cruelle, j’en mourrai de douleur ; mais je mourrai toujours content de vous avoir connue & de vous avoir aimée. Vous vous taisez, charmante Elamire ! Que dois-je augurer de votre silence ? Serois-je assez infortuné pour vous avoir déplu, moi qui acheterois de tout mon sang le plus léger plaisir que vous souhaitiez ? N’avez vous ranimé mes forces mourantes, que pour me rendre à vos yeux la victime de votre indifférence ? »

Elamire parut touchée, ou feignit de l’ètre. Elle donna des espérances à Damir, qui ne prit point ses paroles au rabais. Les Amans sont sujèts à se flatter. Il se crut aimé ; il étoit peut-ètre haï Sa santé dut son rétablissement aux charmes de cette illusion. Il vécut pour adorer sa perfide Maitresse. Il songea bientot à s’unir à elle par les noeuds de l’Hymen. Metatextualité► A quatorze ans, dira-t’on ? Oüi ; les Génies & les Fées sont précoces, quand l’amour se mèt de la partie ; & l’on en a vû de beaucoup plus jeunes faire de fort bons ménages. Dans ce-païs-là,

Le bon sens n’attend point le nombre des années. ◀Metatextualité

A la premiére proposition, Elamire pleura ; à la seconde, elle rougít ; à la troisiéme, elle sourït en se taisant ; en [212] fin elle consentit avec une joie apparente. Elle prononça l’Oüi fatal de belle grace. Les fiançailles furent célébrées avec pompe. La fête fut des plus brillantes. La Fée animoit tous les plaisirs ; & l’ingénieux amour de Damir s’épuisoit à lui en procurer de nouveaux. Crédule Amant ! que tu connois mal la Sirène, qui t’enchante !

Le Génie ne put obtenir de la Fée la conclusion du Mariage. Elle se retrancha sur la décence. Le passionné Damir, ravi d’avoir une épouse si vertueuse, (car la vertu est rare parmi les Fées) se priva par amour des plaisirs de l’amour. Uniquement attentif à lui plaire, il n’étoit occupé que d’Elamire. Il tâchoit de lire dans ses regards, de prévenir ses desirs, de déviner ses goûts. Un de ses souris le rendoit le plus heureux des hommes. Son amour produisoit en lui du respect, & son respect modéroit ses transports & ses tendres emportemens. Cet Amant parfait ne méritoit-il pas un parfait bonheur ? Jamais la délicatesse des sentimens ne fut portée plus haut : Jamais elle ne fut paîée de plus d’ingratitude. La Fée devenoit de jour en jour plus cruelle & plus artificieuse. Ses charmes augmentoient avec son âge ; & son insensibilité augmentoit avec ses charmes.

Un jour elle accabla le Génie des plus vives caresses. Celui-ci étoit ravi en extase. Des pleurs coulérent des yeux d’Elamire. Damir se hâta de les essuïer avec des baisers de flamme. Dialogue► Qu’avez-vous, adorable Fée ! Quelle tristesse s’empare de votre ame ? Daignez confier vos peines à un Ami qui se fait un devoir de partager vos déplaisirs. Fuïez-moi, lui dit Elamire. J’ai cette nuit consulté l’oracle. Il m’a répondu, que la troisiéme année de notre hyménée me seroit funeste. Il faut nous séparer. Le Ciel jaloux de notre félicité vous condamne à une absence de trois ans. Croïez, que je me plains moins de l’orage qui menace mes jours, que de la nécessité de le conjurer par ce moïen. [213] Vivez, divine Elamire, répondit le Génie : vivez. Je vais, loin de vous pleurer sur votre sort. Vous me reverrez dans 3. ans constant & fidéle. Je ne vous demande point, que vous me conserviez votre cœur. Douter de sa constance, ce seroit outrager sa délicatesse. ◀Dialogue

Le jour du départ fut fixé. Les adieux furent des plus touchans. Le Génie consoloit sincérement la Fée d’une douleur qui n’étoit pas fort sincére. Au moment de la séparation, elle versa un torrent de larmes. Le Génie étoit trop touché pour en répandre. Elle lui dit les choses les plus tendres. Il ne repondit rien : les grandes douleurs sont muettes : Il soupira.

Damir, pour charmer l’ennui de son éxil, alla voïager dans l’ile des Colifichèts. Ce Roïaume étoit habité par le peuple la <sic> plus sociable & le plus étourdi. Les riens y étoient fort estimez, les Dames adorées, les Sages regardez comme des Misantropes. Le Génie se consola un peu dans ce séjour riant des rigueurs de la destinée, à laquelle il n’épargnoit pas dans ses monologues fréquens, les épithétes de barbare & d’éxécrable. Il étoit bien-fait : les Fées de cette Ile, qui s’étoient rapprochées des usages de l’âge d’or, traitoient l’amour fort cavaliérement. Toutes celles de la Cour se disputérent le bel étranger, qui sans cesse assiégé du <sic> l’idée de sa charmante Maitresse ne répondit point à leurs avances. Cette idée lui gâtoit les plus beaux visages. Il n’en-trouvoit aucun, qui fut comparable à celui d’Elamire. Toujours agacé, toujours fidelle, son cœur n’éprouva ni desir ni sentiment, qui n’appartînt à sa chére Fée. Tout ce qui n’étoit pas elle l’importunoit. Son image, gravée dans son esprit en caractéres ineffacables <sic>, ne cessoit de se retracer à sa pensée. Mais cet aimable souvenir aigrissoit ses peines, loin de les adoucir. Il ne savoit pas, que sa Belle étoit indigne de ses soupirs. Nos erreurs sont essentielles à notre félicité.

[214] Elamire s’étoit hâtée de paroitre à la Cour. Elle y brilla. Les Courtisans l’admirérent. Les Dames ne trouvérent que du médiocre dans sa beauté. Cependant ses agrémens étoient dans leur plus grand éclat, & ses appas étoient frapans. Metatextualité► J’en omèts la description, de peur qu’on ne traite de Roman cette véridique histoire. ◀Metatextualité Je dirai pourtant, qu’elle étoit aussi belle que coquette, & qu’elle avoit une ame scélérate dans un étui adorable. Les Seigneurs de la plus haute qualité lui rendîrent des soins. Elle n’en rebuta aucun ; elle conduisit si bien son jeu, que chacun crût être le seul heureux. Aimée de tout le monde, elle n’aimoit personne, & n’étoit attachée qu’à ses plaisirs. Enfin elle fut subjuguée par le favori du Roi. Mais, comme celui-ci ne pouvoit seul fournir à ses voluptueux besoins, elle lui donna bon nombre de seconds. Le Favori, qui ne se piquoit pas de délicatesse, ferma les yeux sur la conduite de sa Maitresse. Mais le Prince héréditaire, qui s’étoit mis sur les rangs, & qui se croïoit seul favorisé apprit tout le Mistére. Il vola tout furieux chez Elamire ; & lui dit qu’elle n’avoit qu’à se décider sur le champ, & qu’il n’entendoit pas, qu’un de ses sujets fut son Rival. La Fée ne balanca pas ; un Favori régnant lui parût préférable à un Prince, qui étoit encore bien loin de régner. Elle le remercia, & lui donna son congé. Le Prince, piqué au vif de l’affront, lâcha quelques paroles offensantes, & quelques menaces contre le Favori. Il décria la Fée. Il fit courir des couplèts de chanson extrèment mordans. Elamire, désespérée de ce procédé, songea à en tirer vengeance. Mais comment se venger d’un Prince ? Son amant, qu’elle fit entrer dans ses ressentimens, se chargea de le faire empoisonner. Elle l’embrassa mille & mille fois. Elle le pressa vivement d’éxécuter ce dessein. Le Favori s’en acquitta fidellement. Le Prince périt par le poison ; & emporta dans le tombeau les espérances [215] de la Nation, & les regrèts de tous les bons Citoïens, dout <sic> il avoit acquis l’estime par ses rares qualités. Les Courtisans, trop pénétrans pour ne pas soupçonner la main d’où partoit ce noir attentat, & trop politiques pour attaquer une puissance re doutable <sic> murmurérent & se tûrent. Elamire & le Favori joüirent en paix de leur crime, en méditérent un nouveau, & l’éxécutérent impunément sur la personne du Pére de Damir, dont on païa les remontrances d’une bonne doze de Sublimé.

Le Génie revint après trois ans de voïage, & il revint si amoureux, qu’on n’osa lui parler de la conduite déréglée de sa Femme. Celle-ci, pour prévenir l’impression, que les bruits de la Cour pourroient faire sur lui, tâcha de les décréditer & de les rendre incroïables. Elle s’avisa d’un stratagème singulier. Elle ne céda, pour ainsi dire, que par force à la loi du devoir. Elle mit tant de naturel dans cette ruse, que le Génie ne put croire qu’elle eut déjà cédé au goût du plaisir, son amour étoit d’autant plus vif, qu’il ètoit animé par la persuasion de sa vertu.

Peu de jours après, il fut saisi d’une Maladie ; qui faillit à le mettre au tombeau. Mais la force de de son tempérament triompha du Poison, qu’Elamire avoit emploïé pour se tirer de cet état violent. Il n’en soupconna <sic> pas la cause, & il se crut rendu aux soins & aux vœux de la Fée. Pour se rétablir entiérement, il alla respirer avec elle l’air de la campagne. Privée des rendez-vous qu’elle donnoit à son Amant, livrée à l’amour importun de son Mari, elle songea aux moïens de recouvrer l’un, & de perdre l’autre. Elle ne prit conseil que de sa rage. Pesez bien ce que c’est que la rage d’une Coquette endurcie au crime. Elle emploïa le sortilège & le poison pour rendre Damir incapable de sacrifier à l’autel de Vénus. Par un raffinement de cruauté, [216] pendant que les charmes ou plutot les remèdes opéroient, elle se présentoit à tous ses desirs ; quand la santé commençoit à lui rendre sa vigueur naturelle, elle retomboit dans la froideur, & ne l’honoroit pas même d’un coup d’œil.

Le Génie, accablé de ses souffrances, permit enfin à cette Mégère de retourner à la Cour. Elle s’y livra sans retenuë aux passions de son Amant, & lui promit sa main, s’il pouvoit annuller son mariage avec Damir. Le Confident intime du Favori tâcha de le détourner de son dessein. Choqué de cette opposition, il pria le Monarque de le métamorphoser en Hibou ; Imbécilli (c’étoit son nom) qui n’avoit pas droit de vie & de mort sur ses sujets, condamna le confident à des ténèbres éternelles.

Délivrés de ce désagréable Censeur, le Favori & la Fée ne gardérent plus de mesures. Peu contens des tête-à-tête, ils songérent à une étroite union ; ils voulurent, que les loix du Païs légitimassent leurs crimes. Elamire eut l’effronterie de demander à la Cour une sentence de séparation, sa requète étoit fondée sur sa virginité, fleur précieuse, disoit elle, que Damir n’avoit point pu cüeillir.

Cet infortuné Mari, que son amour endormoit aux bords du précipice, & qui n’avoit eu jusques là que des soupçons vagues, étouffez par sa passion, fut frappé & abattu de ce coup. Mais son cœur ne recouvra point sa liberté. Il méprisoit Elamire, & ne s’en pouvoit détacher ; il vouloit la détester, & ne sçavoit que l’aimer. Tantôt il vouloit la poignarder, tantôt il vouloit se poignarder lui-même. En un mot, son désespoir égaloit son amour, mais il ne l’éteignoit pas.

Malheur eux <sic> que je suis ! s’écrioit-il ! Je ne puis me détacher d’une Femme que je dois d’abhorrer. Je la mé-[217]prise & je l’adore. J’ai pour elle autant d’amour, que je devrois avoir de haine. O Ciel ! brulerai-je toujours pour un Monstre, que tout conspire à me rendre odieux ? Quelle foiblesse à moi, de ne pouvoir bannir de mon cœur une furie, une femme qui ne mérite que le plus parfait mépris, de ne pouvoir rompre une chaîne, que je dois me reprocher le reste de mes jours d’avoir formée, de tenir par des liens si forts à une infidelle, qui après avoir abusé de mon amour, travaille à me ravir mon honneur ?

Le Roi nomma des juges, pour décider Cette affaire. Damir, accusé de n’avoir que l’ombre de l’humanité, ne daigna pas comparoitre devant leur tribunal pour se justifier. Elamire triompha de cette absence. Le plaidoier de son Avocat lui parut trop foible. Elle eut l’effronterie de plaider elle-même sa cause. Metatextualité► Voici quelques (*1 ) morçeaux de son discours. ◀Metatextualité

Niveau 4► « Qu’une femme est malheureuse, disoit elle, quand elle est, comme je la suis, tombée entre les bras d’un fantôme, condamnée à vivre dans l’habitude des soupirs, en proïe à la fureur d’une passion toujours irritée, jamais satisfaite, elle retrace aux yeux de tous le spectacle le plus triste. Livrée à un époux qui n’en a que le nom, elle subit le supplice qu’un Tyran faisoit aux Criminels en les attachant à des cadavres. Damir incapable des tendres devoirs du Mariage, & n’aïant d’un mari que la jalousie, ne sort de sa froideur, que pour y retomber un instant après. Toujours [218] prèt à se donner & ne se donnant jamais, il me fait à chaque moment essuier tous les désagrémens, & si j’ose le dire, tous les malheurs de sa condition. Le printems de mes jours s’écoule dans les images. Sa froideur m’arrache sans cesse à mes espérances, mais elle ne m’arrache pas à mes desirs. Fatale destinée ! je les conserve malgre moi, & je les conserve avec celui, auquel je me suis donnée pour les perdre. Quelle est la Fée, qui, en s’unissant à Damir, ne se seroit pas flattée de jouir ? Devois-je m’attendre à ètre réduite à ne vivre avec lui, que pour imaginer, que pour me trouver toujours auprès de la source des plaisirs & jamais dans les plaisirs, que pour languir éternellement dans les bras d’un malheureux, que pour partager les inutiles regrèts d’un homme fait uniquement pour garder un serrail, & jamais pour posséder, d’un homme pour qui un simple baiser est la derniére faveur &c. » ◀Niveau 4

Les puissantes sollicitations de la Cour firent plus d’impression sur les Juges, que toutes les raisons de la Fée, qui, pour donner tout à fait la comédie au Public, avoit paru à l’audience en habit de deüil. Les Juges, quoique gagnés, se partagèrent en différentes opinions. Les uns opinérent pour le combat d’épreuve ; les autres rejettérent cet avis : ils alleguoient les droits de la pudeur violés par l’indecence inséparable de cette Cérémonie. Ils la comparoient à un Duel, où l’aggresseur auroit nécessairement l’avantage, & où les témoins rendroient la victoire presqu’impossible à l’attaqué. Ils prétendoient, que leur arrèt, sali du burlesque mot de Congrès, seroit l’objet des railleries des satyriques. Ils ajoutoient, que l’expérience devoit avoir appris à la Cour à se méfier d’un pareil expédient.

[219] La force de ces raisons ne détruisit point le préjugé. A la pluralité des voix, l’opinion contraire l’emporta. Arrèt intervint, par lequel Damir étoit condamné à détruire ou à confirmer par un combat personnel l’assertiou <sic> d’Elamire. On le leur signifia. « Quoi ? dit le Genie, on éxige de moi, que je trempe dans l’imposture d’Elamire : on veut, que je donne les marques de la tendresse la plus vive à une femme, que je ne puis que haïr. On veut m’obliger à une action, dont le succès dépend des sentimens, qui ne dépendent de personne. On veut, que je me donne par force à qui n’a pas voulu me recevoir de bon gré. On veut, que je me deshonore à jamais, soit que je vainque, soit que je sois vaincu. On veut, que, renversant l’ordre de la nature, de l’usage & de la décence, j’expose au grand jour des mistéres réservés pour les ombres de la nuit, & que je fasse publiquement ce qu’on m’accuse de ne pouvoir faire en secrèt ; Non ; je n’obeïrai point, dussai-je perdre, comme mon Aïeul, la tête sur un échaffaut. Enveloppé de ma vertu, je mourrai sans ignominie. »

Ces plaintes, présentées au Roi, engagérent le Favori à lier les mains aux Juges, de peur de s’attirer l’indignation publique, s’ils prononçoient une sentence définitive, qui, pour ètre conforme aux lois, n’en auroit pas paru plus juste. Cette modération apparente, ce délai politique remplit Elamire de la plus vive impatience. « Pourquoi disoit-elle à son amant, recules-tu l’instant de notre bonheur par des ménagemens inutiles. Quand on aime bien, qu’est-ce qu’un crime de moins ? Mais que dis-je ? Tu ne m’aimes pas. Cependant, combien ne mérite-je pas que tu m’aimes, si t’aimer éperdüment est un mérite auprès de toi ; & dans l’esprit de quel homme, cela ne tient-il pas lieu de mérite ? Après avoir [220] tout sacrifié pour toi, vertu, honneur, remords, devois-je m’attendre à ces longueurs ? Devois-je m’attendre à trouver un amant, presqu’aussi froid que mon époux ? »

Le Favori appaisa par des caresses ce courroux simulé. Imbecilli ordonna aux Juges de terminer ce procès. Ceux-ci, par un arrèt dans les formes, éxigérent d’Elamire les preuves de la virginité, dont elle se vantoit. La Cour, attentive au dénoument de cette affaire, ne douta point, que la Fée ne se tirât de cette épreuve en Vestale. Des Matrones furent préposées, pour en décider ; & leur rapport rendit à Elamire un honneur, qu’elle eut été bien fâchée d’avoir gardé parmi tant d’occasions, qu’elle avoit offertes à ses amans de le lui ravir. Bien plus : le rapport des Matrones étoit sincére. La Fée avoit obtenu la permission de se voiler le visage pendant la cérémonie, pour ménager sa pudeur. Une Vierge gagnée subit l’examen. La vertu d’une Fille, qui se prète à de pareilles impostures, est fort sujette à révision.

Imbécilli charmé du succès, & peut-ètre çomplice <sic> de la tromperie, ratifia la sentence de divorce, & donna de sa main Elamire à son Favori. Damir l’appella en duel, le blessa, le mit hors de combat, & eut la générosité de lui donner la vie. « Je te la donne, lui dit-il, content d’avoir pu te l’arracher. Tu ès trop scélérat, pour que je te sépare de l’indigne Elamire. Vivre avec elle, c’est le plus grand supplice, auquel je te puisse condamner. N’oublie jamais que tu dois la vie à qui tu as voulu ravir ce qu’il a de plus cher. Je serai assés vengé. »

Le Favori, dout <sic> le cœur etoit inaccessible à la grandeur d’ame & à la reconnoissance, païa cet importun bien fait, en obtenant un ordre du Roi, qui dépouïlloit Damir [221] de toutes ses charges, & le réléguoit dans ses terres. Cette disgrace l’abbatit, parce qu’elle fut suivie de l’abandon de ses amis. « O Ciel ! disoit-il ! tu as permis qu’on m’enlevât mon honneur, ma femme, mes richesses ; & tu n’écrases point mes coupables persécuteurs ? Mes ennemis ne sont-ils pas les ennemis de l’innocence & de la vertu ? Te plais-tu à faire triompher les méchans ? L’espérance est-elle la seule récompense, que tu donnes aux gens de bien ? En permettant leur oppression, que ne leur donnes-tu au moins le courage de la supporter ? Le témoignage d’une conscience pure suffit-il, en de si grands revers ? »

La vengeance du Ciel n’étoit que différée. La Providence se justifie tot ou tard. Elamire & le Favori ne joüïrent pas lon tems de leur union criminelle. Elle se livra par sa coquetterie au Démon de la jalousie ; ses déréglemens publics lui ouvrirent les yeux sur ses forfaits. Ses remords étoient d’autant plus violens, que ce qu’il avoit obtenu par ses crimes faisoit son malheur. Respecté de toute la Cour, élevé au faîte des grandeurs, & plus Roi que le Roi lui-même ; Il étoit le plus infortuné des Génies. Il couroit sans cesse après le repos ; & le repos s’obstinoit à le fuir.

Elamire s’occupoit nuit & jour à satisfaire sa passion & à tourmenter son nouveau Mari : lubrique & cruelle tout ensemble, elle se livroit en même tems à ces deux vices de son cœur. Elle trouvoit dans son libertinage un double plaisir, sa propre satisfaction, & le chagrin du Favori. Ses faveurs prodiguées ne la rendoient pas respectable, mais elles produisoient dans son barbare cœur le contentement le plus doux. Mais l’élévation de son rang & l’éclat de sa beauté sembloient destinés à éclairer sa honte.

[222] Ce faux bonheur ne fut pas de longue durée. Le Peuple accusa & convainquit Elamire & le Favori de leurs empoisonnemens. Le Roi, malgré ses sermens, les déroba à la mort infame qu’ils méritoient, en métamorphosant l’un en serpent, & l’autre en vipère : Mais il porta lui même la peine de son parjure. Haï de ses Sujets, méprisé de ses Voisins, battu par ses ennemis, trompé par ses Ministres, insupportable a lui même, il mourut de mort violente, empoisonné vrai semblablement par un de ses Courtisans. auquel il avoit donné toute sa confiance.

Les malheurs multipliés sont les durs maîtres de la sagesse. Damir s’étoit, dans sa retraite, familiarisé avec les siens. Il avoit appris dans les sources pures d’une raison perfectionnée par l’éloignement du monde, à juger saïnement des choses : ses réflexions le dégagérent des préjugés ; il sçut apprécier l’estime & l’approbation publiques, & les gagner en les mérprisant. Il parvint par degrés au contentement d’esprit, sans lequel il n’est point de vrais plaisirs. Il ne manquoit à son bonheur qu’une Fée avec la quelle il le partageât. Envain en chercha-t’il une dans les plus grandes maisons de l’Ile. Il craignoit un second naufrage ; son premier Mariage le rendoit plus difficile & plus circonspect. A la fin son choix se fixa sur une aimable & jeune Laitiére de son voisinage : il joüît de ses charmes naissans, & cultiva son esprit. Il oublia ses malheurs dans ses bras ; & la vertueuse fécondité de cette digne épouse compléta les preuves de l’imposture. La fortune répare elle-même ses injustices à l’égard de quiconque sait lui résister.

C’en étoit assés pour Damir ; mais ce n’en étoit pas assés pour la Providence. Le successeur d’Imbécilli rappella ce [223] vertueux Génie, le combla d’honneurs & de biens, le mit à la tête de son Conseil. Damir ne s’enorgueillit pas dans la prospérité. Il conserva son intégrité dans ce poste éminent, où tout concourt à l’aneantir. Il ne se vengea de ses Ennemis que par des bienfaits, & ne fit taire l’envie que par sa vertu. Son cœur & ses soins étoient partagés entre sa Patrie & sa Fée. Il servoit l’une avec autant d’ardeur qu’il aimoit l’autre. Dans le tourbillon du monde, on regrette souvent la retraite ; il regrettoit souvent la sienne ; mais tous ses soucis disparoissoient à la vuë de sa nouvelle Epouse. Un de ses regards suffisoit pour lui adoucir toutes les amertumes, inséparables du haut rang. Il se méfia toujours des Dames, des Courtisans & de la Fortune. Mais il ne se repentit pas un seul instant d’avoir associé à son sort une Laitiére, que la Cour ne gâta point. ◀Récit général ◀Niveau 3

Metatextualité► Le Petit-Maître accoutumé aux événemens Romanesques des historiettes à la mode, le Philosophe qui fronce le sourcil au seul nom d’amour trouveront dans cet amusement un mélange bizare de galanterie & de moralité. Qu’est-ce que tout cela signifie, diront-ils ? Quel est le but de ce récit ? A dire vrai, je n’en sai rien moi-même. J’aurois pu le rendre plus intéressant & plus varié, mais j’ai mieux aimé m’attacher au vrai. ◀Metatextualité ◀Niveau 2

[224] Avis.

Cet ouvrage Hebdomadaire ne se débitera plus que chez le Sr. Francois Bugnion, Fabricant de Tabac, dans le vieux Strand. Les Lecteurs sont priés d’envoïer leur nom & leur adresse aud <sic> Sr. Bugnion. On fera porter éxactement les Feüilles chés ceux qui se seront fait inscrire. Elles paroitront réguliérement deux fois la semaine : mais, on ne peut pas encor dire précisément quels jours, parce qu’on a été obligé de les donner à un autre Imprimeur, qui ne peut pas, dans un si court espace de tems, avoir déjà pris ses arrangemens. L’Auteur ne négligera rien pour rendre ses Feüilles intéressantes, & dignes de l’attention de la Cour & de la Ville. Elles seront désormais beaucoup plus correctes. Le prix sera le même, jusqu’à ce que le débit augmente, les frais aiant jusqu’ici de beaucoup excédé le produit.

P.216. L. derniere ; lisés abborrer, aulieu d’abhorrer. ◀Niveau 1

1(*) Peut-être trouvera t’on qu’Elamire parle avec trop d’impudence. Ce n’est pas ma faute ; j’ai du rapporter fidellement ce que les Historiens attestent ; & Oldmixon est mon garant. Dailleurs ce discours est dans le vrai caractére de la Fée. Ajoutés à cela, que j’ai adouci quelques-uns de ses termes, d’après un de nos bons Auteurs ; je dis adouci, parceque les Fées ne se piquent pas d’une extrème délicatesse.