Citation: Laurent Angliviel de la Beaumelle (Ed.): "Amusement XIII.", in: La Spectatrice danoise, Vol.1\013 (1748), pp. 97-104, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4187 [last accessed: ].


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Amusement XIII.

Citation/Motto► L’or peut se partager, mais non pas la loüange.
Le plus grand Orateur, quand ce seroit un Ange,
Ne contenteroit pas, en semblables desseins,
Deux Belles, deux Héros, deux Auteurs, ni deux Saints ◀Citation/Motto

La Fontaine.

Level 2► L’Envie est le plus bas de tous les vices ; Qu’on l’éxamine dans son principe & dans ses effets, on n’y trouvera rien d’élevé, rien qui soit digne de l’Homme. Dans son principe, elle n’est qu’un sentiment de tristesse, que nous fait éprouver le mérite ou la prospérité d’autrui : dans ses effets, elle ne tend qu’à détruire cette prospérité, dont l’éclat, après avoir ébloüi ses yeux, tyrannise son cœur.

Il ne faut qu’une simple définition de l’Envie pour en inspirer de l’horreur. L’Envie est un déplaisir, que nous concevons du bonheur de nos semblables. Qui voudra se reconnoître ? qui voudra être envieux ?

L’Envieux reconnoit son infériorité, de sorte que tous les [98] mouvemens de l’Envie, qui le dévore, sont par rapport à lui autant d’actes d’humilité. Ne pourrois-je pas ajoûter, que les traits de l’Envie sont à l’Envié autant de titres de supériorité sur l’Envieux ? Chose étrange ! L’orgüeil est une des principales causes de l’Envie, & l’humiliation une de ses suites naturelles & nécessaires. Quelqu’un, qui étudieroit avec attention le cœur de l’homme, trouveroit bien d’autres contrarietés dans la source & dans les objets de ses passions.

L’Envie est un vice généralement répandu ; personne n’en est éxempt ; & tout le monde en a plus ou moins. Elle se mêle dans nos actions, souvent sans que nous nous en appercevions. C’est une espéce de poison subtil, dont nous ne sentons l’effet que par réfléxion. Et que nous réfléchissons rarément !

Exemplum► Aléxandre pleure les victoires de son Pére. Thémistocle ne peut souffrir la gloire d’Aristide. César ne veut point de supérieur ; Pompée ne veut point d’égal. L’Envie seroit-elle le vice des grands hommes ? ◀Exemplum

Les Historiens mettent leur esprit à la torture pour trouver la cause de certains événemens bizares, qu’ils racontent. Quelquefois même ils veuleut <sic> trouver du fin dans des actions très-naturelles. Ne réussiroient-ils pas mieux dans leurs conjectures politiques, s’ils rapportoient à l’Envie la plupart des faits ? C’est là le grand mobile de presque toutes les actions des hommes. Ils agissent en conséquence, pour ainsi dire, machinalement. L’Envie leur est si naturelle, qu’ils suiuent <sic> ses impressions la plupart du tems sans y penser. Une hostilité commise, une injure reçuë sont souvent les prétextes de bien des guerres dont l’Envie est la seule cause. Qu’est-ce qui trouble de nos jours la tranquillité de l’Europe ? C’est l’Ambition ; & l’ambition est un diminutif de l’Envie.

[99] Exemplum► Un Roi avoit épuisé ses coffres & ceux de ses sujets pour se bâtir une résidence magnifique. Il y avoit réussi ; son palais étoit un chef-d’œuvre de l’art. Il s’applaudissoit des loüanges, qu’on donnoit à l’habilité de ses Architectes. Malheureusement, il apprit, qu’un Prince indépendant avoit un Château plus beau que le sien. L’Envie s’empare de son ame, il déclare la Guerre à ce Prince, porte la désolation dans ses Etats, & détruit son Palais ;

Metatextuality► Or devinez comment ce Roi s’appelle. ◀Metatextuality ◀Exemplum

Le Mérite est ordinairement accompagné d’une foule d’envieux. On a vu des Généraux aimer mieux se laisser battre pour obscurcir la gloire du Général, qui partageoit le commandement, que de relever la leur en battant l’ennemi conjointement avec lui.

Level 3► Traum► Allegorie► Un songe me transporta hier dans un Dêsert effroïable. J’avançai en tremblant, ou, si l’on veut, en usant du privilége qu’ont les femmes d’être foibles, & de s’effraïer à la moindre bagatelle. Je découvris une Caverne. J’y entrai héroïquement. La curiosité ne nous abandonne pas même en songe. L’ouverture étoit fort étroite ; mais le chemin s’élargissoit toûjours de plus en plus. Je vis enfin un Monstre, qui vomissoit sans cesse de petits monstres, qui lui ressembloient en tout hormis en grandeur. Il avoit de millions de yeux, pleins de feu & de malignité ; son visage étoit livide. Son souffle empestoit l’air, ses bras ne s’ouvroient que pour déchirer tout ce qui étoit autour de lui. Je m’aperçus même qu’il les éteindoit à son gré ; Je vis en suite descendre du Ciel un objet éclatant, dont la beauté me frappa. Le Monstre reconnut son rival, & se prépara au combat. L’attaque fut vive ; la défense le fut aussi. Le prémier sembloit triompher en mordant la poussiére, & ne se relevoit qu’en portant de terribles coups au second, qui étoit souvent renversé. La victoire fut long-tems douteuse, & les vœux de la Spectatrice ne la hâtoient point. J’eus le chagrin de voir l’instant fatal ou le Mon-[100]stre accabla son ennemi. Tandis-que celui-ci faisoit ses efforts pour se dégager ; ◀Allegorie ◀Traum ◀Level 3 je m’éveillai, bien surprise de me trouver dans mon lit, bien fâchée d’avoir vu l’Envie triompher de la vertu, & bien résoluë de communiquer ce songe à mes lecteurs, qui n’y trouveront peut-être qu’une affligeante vérité.

Pleine de ces idées, je me rendormis. Level 3► Traum► Allegorie► Je retournai dans la Caverne. Je n’y trouvai plus mes combattans. J’y vis, je ne sçai par quel hazard, un vénérable vieillard, qui m’approcha, & me prenant par la main me dit : « suivez-moi : L’Envie & la vertu ne se font plus une guerre ouverte. Voïez les stratagêmes dont l’une se sert pour détruire l’autre. L’Envie prend mille formes différentes, & se couvre à chaque instant d’un Masque nouveau. Tantôt elle se déguise sous le nom d’ambition, tantôt sous celui d’émulation, souvent sous celui de la belle gloire. Tous ceux qui sont ses tributaires ne la connoissent pas ; elle sçait l’art d’insinuër son poison si subtilement, qu’on la prend pour la vertu même. Celle-ci est sans fard, & n’emploïe pour se faire aimer, qu’elle-même. Aussi ses autels sont-ils déserts, tandis que l’encens fume sans cesse sur les autels de son artificieuse ennemie. N’en soïez point surprise. Celle-ci a trouvé le secrèt de détacher de son corps certains esprits animaux, qu’elle glisse dans le corps de l’homme. Les Pores des Courtisans sont les plus propres à recevoir l’impression du venin. Voila pourquoi vous en voïez de toutes les Nations, qui sacrifient à l’Envie. Profitez de l’avis que je vous donne, & garantissez-vous de ce vice odieux. Il dit ; & le Sommeil me dit adieu en même temps. » ◀Allegorie ◀Traum ◀Level 3

Renduë à la Réalité, je trouvai que mon homme m’avoit dit vrai. L’Envie est un Protée qui sçait se travestir de mille maniéres. Nous sommes les joüets de nos passions. Nous ne les connoissons pas, même lorsque nous n’agissons que par elles. [101] Nous sommes des esclaves, qui ignorent quels sont les tyrans, qui les oppriment.

Qu’on considére tout ce que l’Envie a d’inquiétudes, d’allarmes, de troubles, d’agitations, on sera surpris de voir le monde rempli de gens, qui, maigrissant toûjours de l’embonpoint d’autrui, entretiennent une passion si cruelle, & la nourrissent dans leur sein pour se rendre volontairement malheureux. Par quel charme arrive-t-il, que l’Envie étant le suplice du cœur, où elle a pris naissance, & où elle éxerce son empire, elle ne laisse pas de lui plaire ?

L’Envie ne seroit-elle pas l’effet du vuide de notre cœur ? Un homme qui auroit d’autres affections se livreroit-il à l’Envie ? Mais qu’est-ce qu’un homme sans passions ? On l’a déjà dit ; C’est un instrument sans cordes. Ainsi, dans un certain sens, l’Envieux n’est pas homme.

L’Envieux est l’Ennemi déclaré du bonheur de la societé ; Talens, Sçavoir, Esprit, Mérite, il ne tient pas à lui que tout cela ne disparoisse de dessus la terre. Il est capable de tout entreprendre, parce qu’en travaillant à troubler la félicité d’autrui, il travaille à sa propre satisfaction. L’homme heureux lui blesse la vûe. Il est donc naturel, qu’il ne néglige rien, pour se délivrer d’un objet si désagréable : & il est évident, qu’un bonheur continuel ne pourroit à la fin que nuire à la Société, parce qu’il produiroit dans l’Envieux un chagrin toûjours plus violent & plus dangereux.

Presque tous les vices, presque toutes les passions ont eu des Apologistes ; Mais personne, que je sçache, n’a encore pris la défense de l’Envie. Elle n’a aucune raison, aucun prétexte, aucune espérance. Que peut dire l’Envieux pour se justifier ? Le malheur d’autrui fait son bonheur. Le bonheur d’autrui fait sa misére. Qui voudra se voir dans ce tableau ? L’aveu [102] en seroit si mortifiant ! On voudroit pouvoir se le cacher à soi-même.

Faites-vous une juste idée de l’état, où se trouve le cœur d’un Envieux, vous aurez peine à la soutenir. Il n’est jamais à lui-même ; son cœur se promène toûjours d’objets en objets, court de désirs en désirs, & est sans cesse livré aux chagrins les plus cruels. En proîe à toutes les Passions, il est son propre bourreau ; car en est-il une, dont il soit éxempt ?

Les objets des désirs & des poursuites de l’Envieux ne sont pas dignes d’un être raisonable. Ce sont pour l’ordinaire les Biens, les Honneurs, les Dignités, que la fortune aveugle donne à qui il lui plait ; de sorte qu’il est son esclave & rarément son favori.

Deux belles femmes sont peu amies. Deux grands Généraux sont ordinairement broüillés ; deux Ecrivains habiles ne s’estiment pas mutuellement, autant qu’ils devroient. La Raison, c’est qu’ils sont excellens en leur genre, qu’ils sont rivaux, & par conséquent jaloux.

Une Femme est toûjours suspecte ; quand elle veut décider des agrémens, des qualités, de la parure d’une autre femme. C’est qu’elle est suspecte d’envie. Il nous semble, que ce, que nous accordons de mérite à autrui, est autant de retranché au nôtre. Les hommes, juges compétens des charmes féminins cassent souvent nos arrêts ; & il n’est pas rare de les voir courir après des femmes, auxquelles nous ne trouvons pas l’ombre d’agrémens. C’est que nous ne voïons qu’à travers le Microscope de l’Envie, qui grossit ou rappetisse les objets à notre gré, au lieu qu’ils voïent à travers le Microscope du bon goût, & de l’impartialité, à moins que le cœur n’ait déjà déterminé leur décision.

[103] Je connois une Dame, qui ne produit jamais au grand jour une fille de seize ans, (car elle en a une) qui pourroit lui faire honneur. Elle ne paroit jamais avec elle, parce qu’elle paroitroit trop peu auprès d’elle ; &, voïez-vous, nous n’aimons point d’être effacées ; & celles de nôtre famille, qui nous succédent dans le talent de plaire, n’excitent pas moins notre jalousie, que des étrangéres. Tant il nous est naturel, à quel âge que ce soit, d’aimer à régner sur les cœurs ! Nous regardons cet empire passager comme un domaine, que nous ne quittons qu’à la dernière extrémité, je veux dire, lorsque nos sujets nous quittent.

Heteroportrait► La prudente Célimène ne paroit jamais à la Promenade. Elle a toûjours quelque raison spécieuse pour se priver de ce plaisir ; tantôt c’est la Migraine, tantôt c’est une visite. Mais la véritable, qu’elle ne dit assurément pas, c’est l’Envie. Elle ne peut souffrir l’idée chagrinante, quelle seroit éclypsée par l’adorable Eglé. Elle ne veut point mettre ses charmes en compromis avec ceux de sa Rivale. Elle craint de voir sa Cour déserte, tandis-que tout le monde galant s’empresseroit auprès de cette jeune Beauté, qui, pouvant défier hardiment tout ce qu’il y a de plus aimable, paroit ignorer quelles blessures font son sourire spirituël, ses yeux animés par l’amour même, ses traits formés & régularisés par les Graces. ◀Heteroportrait Mais y pense-je de réveiller par une description naturelle la jalousie de mon séxe, que je travaille à détruire ?

Heteroportrait► Lisidor médit toûjours de Damon. Il lui refuse même la qualité d’homme d’esprit que le monde lui accorde. D’où cela vient il ? de l’Envie : Il ne croiseroit pas Damon, s’il l’égaloit. Et la même médisance le flatteroit, si elle étoit accompagnée de la même passion dont il est animé. Il souhaiteroit, que de cette manière on lui refusât à lui-même le titre de sçavant, que personne ne lui conteste. ◀Heteroportrait

Metatextuality► On m’a assuré que l’Envie des gens de lettres est la plus dangereuse de toutes. On m’en a fait une peinture si affreuse, que j’ai été tentée de renoncer à l’impression. Mais une sage réfléxion sur l’incapacité où je suis d’exciter la jalousie a réprimé ce trait d’amour-propre involontaire, & m’a fait reprendre la plume. ◀Metatextuality

La sagesse de la Nature sçait mettre à profit nos défauts. L’effet naturel de l’Envie devroit être le découragement & l’oisiveté. Ce-[104]pendant il en va tout autrement ; & nous tirons avantage de ses mauvaises intentions. Un homme que l’Envie attaque se roidit contre tous ses assauts, n’oublie rien pour émousser la pointe de ses traits, s’élève à ce qu’il n’auroit osé prétendre, devient supérieur à lui-même. L’amour de la gloire, le désir du triomphe, l’espoir de confondre l’Envie, tout cela y concour ; un peu de vengeance vient s’en mêler, & brocher sur le tout. Avec cela, on va loin.

Citation/Motto► Au (*1 ) Cid persécuté Cinna doit sa naissance. ◀Citation/Motto Boileau

L’Envie sous le beau nom d’Emulation entretient dans la Société les beaux-arts, le travail, l’application. Nous faisons par folie ce que nous n’avons pas la force de faire par raison.

Qu’est-ce que l’Emulation ? C’est une Envie honnête & permise. Mais encore ? C’est une passion de nous distinguer, qui a un principe assez ignoble, l’Amour de nous-mêmes, & un but assez élevé, le désir de la Gloire. Dans une Ame bien faite, l’Emulation est une envie vertueuse. On en peut dire ce qu’on a dit de la vanité ; qu’à certain point, c’est vice ; un peu en deçà, c’est vertu.

Metatextuality► Sujet donné.

Citation/Motto► Au bord de l’infini ton cours doit s’arrêter
Là commence un Abyme ; il faut le respecter
. ◀Citation/Motto

Voltaire. ◀Metatextuality ◀Level 2 ◀Level 1

1(*) Le Cardinal de Richelieu, qui se mêloit de Poësie, fut jaloux de la Gloire que le Cid Tragédie de Pierre Corneille acquit à ce Poëte, qui n’avoit pas voulu la lui vendre. Il ordonna à l’Académie Françoise d’en faire une sévère critique. Mais cette Compagnie littéraire eut beau la censurer, le Public s’obstina à latrouver <sic> admirable. Et Corneille, loin de se décourager, fit de nouveaux efforts, & donna consécutivement deux chefs-d’œuvre, les Horaces & Cinna ; c’est ce qui a donne <sic> occasion à ce vers, que j’ai cru devoir expliquer par une note, parce que tous mes Lecteurs n’étant pas au fait de ces sortes de choses, quelques-uns se sont plaints de l’obscurité de quelques allusions que j’ai faites ailleurs, m’imaginant qu’elles seroient entenduës de tout le monde.