Zitiervorschlag: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Hrsg.): "Discours LIII.", in: Le Mentor moderne, Vol.1\053 (1723), S. 533-540, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4084 [aufgerufen am: ].


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Discours LIII.

Zitat/Motto► Ad hoc non instructi, sed nati sumus.

Ciceron.

Ce n’est pas l’instruction, c’est la nature même qui nous inspire ces sentimens. ◀Zitat/Motto

Lettre a l’Auteur.

Ebene 2► Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur.

Une ame comme la vôtre ne peut qu’acquérir tous les jours de nouvelles forces, en s’exerçant sur des véri-[534]tez, qui nous ramenent à la grandeur & à l’excellence primitives de notre nature. Telles sont sur-tout ces véritez, qui nous assurent d’une Félicité éternelle dans une vie à venir. Comme je suppose qu’une occupation si noble vous procure les plaisirs les plus satisfaisans, je prens la liberté de vous faire présent du Christianisme pratique, livre nouveau fait par le Docteur Lucas. Si votre amour pour ces sortes de matieres vous a déjà porté à lire cet admirable Ouvrage, vous pouvez le donner à celui de vos Eleves, qui a le plus besoin de cette lecture : je vous prie seulement de le recommander au public ; & je me flatte que vous le ferez avec succès, si vous voulez bien insérer dans une de vos feuilles volantes les passages suivants, qui m’ont extrémement frappé.

Ebene 4► Zitat/Motto► « Ce que je sens en moi-même me prouve invinciblement, que dans l’état où je me trouve, j’ai une ame aussi bien qu’un corps. Je découvre en moi des joyes, & des déplaisirs, qui ne résistent pas dans mes organes, mais dans l’intérieur de mon esprit : Je suis susceptible de sentimens agréables, & douloureux, qui sont trop déliez, [535] pour la grossiéreté de mes sens corporels. En réfléchissant sur la justice, ou sur l’injustice de mes actions, je trouve dans ma conscience un aimable repos, ou des troubles inquiets : il y a un Etre en moi, qui se réjoüit, quand je penetre à des véritez importantes ; & qui se chagrine , quand elles échappent à mes recherches.

J’ai donc une ame, qui peut être heureuse, ou misérable, & il s’enfuit que je serois déraisonnable au suprême dégré, si je croyois pouvoir remplacer sa perte par l’acquisition de tout l’univers. Mon ame, c’est moi-même ; &, si elle est malheureuse, c’est moi, qui suis malheureux. Une apparence extérieure de fortune peut me rendre heureux dans l’idée des hommes ; mais, elle ne me procurera jamais une félicité réelle. Puis-je m’appeller fortuné, pendant que les plus cruelles inquiétudes dévorent mon ame, pendant que des passions séditieuses me font la guerre & détronent ma raison. Dois-je être charmé de ma félicité, pendant que les desordres de ma vie, me couvrent d’une honte & d’une confusion intérieures ? Mes ap-[536]partemens, il est vrai, brillent de meubles magnifiques, ma table est couverte de mets délicieux, mes équipages superbes frappent les yeux du peuple, mon rang & mes richesses m’attirent les respects de mes Concitoyens ; mais, mon ame languit & se consume au-dedans de moi : mes chagrins mettent une barriere entre moi & les plaisirs qui m’environnent.

Quand même je serois dans l’incertitude par rapport à l’avenir le principe, que je viens d’établir devroit m’engager fortement à m’acquiter des devoirs de la Réligion, puisqu’elle a pour but de bannir du monde le peché, qui est la source de tous les chagrins propres à l’ame. La nature du péché consiste dans des passions déréglées & tumultueuses, & dans des penchants extravagants par rapport au choix de leurs objets, ou bien mal proportionnez à la valeur des choses, qui leur donnent une si grande fougue.

En second lieu, le péché nous précipite dans les plus grands périls, il nous fatigue, il nous accable sous des travaux infinis, & souvent il nous en-[537]sévelit sous les ruines, dont notre propre imprudence nous enveloppe. Enfin le péché remplit notre cœur de honte, de défiances, & de craintes ; Nous ne réussirons jamais à nous persuader pleinement, qu’il n’y a aucune différence réelle entre le bien, & le mal, & qu’il n’y a point de Législateur, qui soit attentif à nos actions. Tant que nous resterons dans l’incertitude à cet égard, nous ne ferons que de vains efforts, pour nous affranchir des troubles & des remords de la conscience, nous serons toujours incapables d’établir dans notre ame une tranquillité parfaite, & de gouter dans nos plaisirs favoris une douceur pure, & sans mélange.

Supposé même que par des efforts réïtérez nous pussions à la fin nous ménager cette indépendance absolue, que l’Athéïsme semble nous promettre ; nous serions toujours sujets à ces deux inconvéniens aussi terribles qu’inévitables dans cet état : une vie criminelle nous jettera dans certains desordres, qui ne peuvent qu’être fertiles en troubles & en chagrins ; en second lieu, notre ame sera privée de [538] toute sa force, quand elle aura renoncé à la Religion, qui seule est capable de nous soutenir sous le poids des afflictions inseparables de la condition, où se trouvent les hommes dans cette vie passagere. » ◀Zitat/Motto ◀Ebene 4 ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Autre Lettre.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► « Monsieur,

Quoique tous les Beaux-esprits de la Grande Bretagne ayent parlé & écrit sur Caton, & qu’ils en ayent développé à l’envi les beautez differentes, il me semble qu’ils ont négligé de parler de l’habileté de l’Auteur, considéré en qualité de Poete. L’art Poetique à des graces, que le Vulgaire ne sauroit admirer, si on ne lui en donne une idée nette, & si on ne lui met devant les yeux tous les efforts de génie, qu’il a fallu, pour les produire. Il n’y a rien par éxemple de plus admirable dans cette piece, que la beauté, la justesse, & la convenance des comparaisons. Les seuls esprits du prémier ordre, sont capables d’en trouver de cette nature, [539] sur-tout quand la matiere sur laquelle on veut répandre de la lumiere est grande & sublime, & l’on n’y réüssit pas si l’on ne sait joindre à la plus grande force de l’imagination, le discernement le plus juste & le plus délicat.

On en voit un éxemple très sensible dans la comparaison qu’employe Syphax, Général Numide, après avoir expliqué son dessein d’abimer, par un seul coup inattendu, son propre Roi, & la famille de Caton. D’un côté l’image dont il se sert devoit frapper extrémement un Numide, & être plus familiere à son esprit, qu’à celui de tout autre. De l’autre côté, quand l’Auteur eût parcouru tous les objets de l’univers, il n’auroit pas été capable de trouver un tableau plus vif d’un desastre aussi inopiné que terrible.

Zitat/Motto► Tel, où l’on voit l’Afrique étendre ses deserts,

Un Ouragan soudain tyrannise les airs.
Son soufle destructeur dans les vastes campagnes
Fait naitre tour à tour, & périr les montagnes
.
[540] Il crée un Océan, qui bouillant, furieux,
D’un tourbillon de sable enveloppe les cieux :
Le Voyageur surpris dans la plaine agitée
Voit approcher par tout cette Mer irritée,
Il voit atour de lui d’inévitables flots
Apporter mille morts, ouvrir mille tombeaux. ◀Zitat/Motto

De la même nature est la comparaison qu’emploie Sempronius prêt à enlever la fille de Caton. Il se félicite déja d’avance du succès de sa trahison, & il se la dépeint à lui-même sous une image qui convient merveilleusement à l’orgueil & à l’impieté qui constituent son Caractere.

Zitat/Motto► Tel l’amoureux Pluton se saisit de sa proye,

Son œil farouche étale une maligne joye,
En vain le veut flechir la fille de
Ceres ;
Ses larmes, & sa voix, relevent ses attraits ;
Dans son triste palais il conduit sa maitresse ;
Et là Maitre asseuré de la jeune déesse,
Il laisse avec plaisir au Monarque des Dieux,
L’Empire de la terre, & l’Empire des Cieux. ◀Zitat/Motto ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1