Sugestão de citação: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Ed.): "Discours LII.", em: Le Mentor moderne, Vol.1\052 (1723), S. 524-533, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4083 [consultado em: ].


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Discours LII.

Citação/Divisa► O fortunatos nimium, sua si bona norint !

Trop heureux les hommes, s’ils connoissoient leur bonheur. ◀Citação/Divisa

Nível 2► A la derniere élection des Ecoliers du Roi, ma curiosité me conduisit à l’Ecole de Westmunster <sic>, pour assister aux preuves, qu’ils devoient don-[525]ner de leur capacité. La vue de ce Lieu, où je n’avois pas été depuis un si grand nombre d’années, me rappella dans l’esprit les douces images de mon enfance, qui me firent un plaisir inexprimable ; &, comme j’ai contracté l’habitude de puiser une satisfaction pure dans mille sujets, qui échappent à l’attention des autres, je me laissai entrainer par mon imagination, & malgré mes cheveux gris je redevins écolier.

Cette fantaisie étoit nourie & soutenue par la présence de tant de jeunes-gens, qui exprimoient par leurs regards la vivacité de leurs passions, & qui sembloient me la communiquer. Un sang bouillant circuloit dans toutes mes veines : le souvenir à demi éteint de mes amusemens puerils se ranima avec force, & les mêmes plaisirs qu’ils m’avoient autrefois prodiguez inonderent toute mon ame.

J’ai regretté encore long-tems depuis cette espece de rêve ou d’extaze, persuadé que la prémiere jeunesse est la journée la plus agréable de tout le voyage que nous sommes obligez de faire dans ce monde. Les plaisirs de cet âge sont aussi touchans dans la jouissance, que fa-[526]ciles dans l’acquisition. C’est la saison de l’espérance toujours plus délicieuse que la possession : c’est alors, qu’une satisfaction continuelle accompagne un esprit qui s’ouvre, & qui s’étend par degrez ; c’est alors, que l’ame est illuminée par l’Aurore de la raison, matinée charmante, qui n’est pas toujours suivie d’un jour serain.

Quand nous sommes parvenus à un âge plus mûr, d’ordinaire ces plaisirs innocens, qui affranchis du remord animent les esprits animaux, & nous donnent la santé du corps appuiée du repos de l’esprit, font place à des divertissemens criminels, qui remplissent le corps de mauvaises humeurs & l’ame d’inquiétudes ; l’agréable occupation de se former peu à peu un stile élégant, & de s’acquerir de belles images & des sentimens nobles, par l’Etude des anciens, cede bientôt à la nécessité de s’accoutumer aux termes du Barreau, ou bien au plaisir malin, qu’on puise dans d’indignes brochures uniquement propres à corrompre le gout, & à infecter les mœurs. Insensiblement, les idées de vertu, que les Caracteres des Héros de l’antiquité avoient imprimées dans notre a-[527]me, sont effacées par l’éxemple plus frappant de ce siecle abatardi.

Dans la matinée de la vie, quand la raison fait sa prémiere entrée dans le monde, tous les objets s’offrent à elle d’un air réjouissant, & avec toutes les graces de la nouveauté : elle trouve par tout des sujets d’une agréable surprise ; elle admire tout, & la moindre lueur d’agrément lui cause de vifs transports de joye ; mais, peu à peu les sens s’emoussent, & nous perdons l’esprit de la bagatelle, à mesure que notre ame devroit naturellement s’ouvrir à des divertissemens plus mâles. Malheureusement, les fleurs ne sont pas remplacées chez tous les hommes par les fruits qui devroient se produire dans la saison de la virilité : certaines gens sont dans une Enfance perpétuelle, & je ne saurois trop plaindre le sort des Damoiseaux de profession, dont les plaisirs réels sont bornez par la prémiere jeunesse. Faute de connoitre des plaisirs plus dignes de la raison, ils restent attachez à des amusemens enfantins, quoi qu’ils leur soient devenus insipides.

La sage Providence a destiné à chaque partie de notre âge ses propres plai-[528]sirs : il ne tient qu’à nous de suivre les vues de notre Créateur, & de jouïr de ses biensfaits ; nous n’avons qu’à y préparer notre ame, en cultivant toutes nos facultez, & en les proportionnant aux objets, qui peuvent être les sources de notre félicité.

Comme nos facultez s’ouvrent, & se développent par dégrez, & d’une maniere presque insensible, il arrive, lorsque nous en faisons un bon usage, que tout-à-coup, & sans nous en être apperçus nous nous trouvons hors de la Sphere des plaisirs des sens, & engagez dans celle des plaisirs de la raison.

Le gout de ces derniers nous rend fades, & ceux qui nous sont communs avec les brutes, & ceux qui ont leur source dans une imagination vive & brillante ; tout paroit bas & vil à une raison, qui trouvant sa grandeur dans ses divertissemens s’occupe à découvrir la liaison, les vues, & la symétrie des choses crées ; & qui se familiarise, par la méditation, avec la beauté spirituelle qui consiste dans l’ordre & dans la vérité.

Conformément à cette idée je considere nos Ecoles & nos Universitez, non seulement comme de nobles pepineres, [529] d’où sortent ceux qui doivent un jour travailler au bien de l’Etat & de l’Eglise. Je les regarde encore comme des lieux où l’on donne aux hommes du gout pour la volupté la plus rafinée, & où l’on apprend à porter l’ame au plus haut dégré de perfection, & à la rendre capable de ces transports de joye, qui, bien loin d’être suivis de remords, ne lui inspirent qu’un amour aussi ardent que pur pour elle-même.

C’est dans l’agréable retraite de nos Universitez, qu’on peut jouïr de la solitude, & en même tems profiter du commerce, de tous les grands génies, qui ont servi d’Epoque aux differens siecles. C’est là, qu’on penetre dans les Labyrintes délicieux des arts & des sciences, & qu’étendant peu-à-peu la Sphere de ses lumieres, on est animé par les thrésors qu’on a déjà acquis, à forcer le passage à une infinité d’autres découvertes, qui se présentent à nos yeux comme une perspective à perte de vue ; c’est dans ces Lieux qu’une émulation genereuse une noble soif de réputation, un amour ardent pour la vérité, & tous les motifs les plus grands, regnent absolument sur des ames, sur lesquelles les maximes fa-[530]vorites du siecle n’ont pas encore fait de dangereuses impressions. C’est là, que les richesses spirituelles, qui nous ont été transmises par nos ancêtres, sont conservées comme un précieux dépot, & que de jour en jour elles reçoivent quelque heureuse augmentation. Au sortir de cet aimable séjour, les personnes qui se sont enrichies de ces thrésors, sans en diminuer la masse, les vont porter par tout le païs : elles répandent par tout des idées saines, & un gout sûr, qui devroit détruire naturellement, la barbarie des anciens Bretons, & la férocité des usurpateurs1 qui se sont autrefois emparez de cette Isle fortunée.

S’il est certain que toute l’Erudition d’un peuple est due aux Universitez, & aux Ecoles publiques, il n’est pas moins évident que ces Ecoles, & ces Universitez doivent leur établissement à la Religion. C’est principalement par des motifs de piété, que les Princes, & à leur éxemple des personnes privées, ont fondé des Colleges, & assigné des revenus aux Etudians, & aux Professeurs. C’est par le même principe, que tous les Etats Chrétiens accordent à ces institu-[531]tions utiles de la protection & du secours ; persuadez, que c’est le véritable moyen de conserver les saints oracles aussi bien que les traditions sures de l’Eglise primitive, & de découvrir le véritable sens des uns, & des autres. Où est l’homme, qui ignore qu’après une longue & épaisse nuit d’ignorance & de superstition la Réformation de l’Eglise & celle de la république des Lettres, ont eu le même commencement ? Elles se sont affermies & étendues, dans une proportion éxacte, & l’on peut soutenir même, que c’est à la Religion, que le savoir est redevable de sa Résurrection & de ses progrez. Ceux, qui s’efforçoient à débrouiller la vérité & ceux qui s’opiniatroient à défendre l’erreur, furent obligez de puiser dans les mêmes sources. Les uns & les autres se mirent avec une ardeur presque égale à fouiller dans les ruines de l’antiquité, & à pénétrer dans les langues savantes hérissées de difficultez si considérables.

Si nos prétendus esprits-forts méprisent assez la foi Historique, pour douter de ces faits, ils peuvent en être convaincus par la nature même du sujet. Il est constant, que tout ce qui parmi nous a [532] le nom d’Erudition dépend de la connoissance des Langues Grêque & Latine, & qu’on est porté principalement à l’Etude de ces Langues par un principe de Religion. Quelle autre raison pourroit-on allêguer, pour quoi les Enfans des Chretiens, plutôt que ceux des Payens & des Mahométans, sont attachez comme par force à cette étude pénible ? Ne sont-ce pas ceux qui se destinent au Ministere de l’Evangile, qui font les plus grands efforts pour se perfectionner dans la connoissance de ces langues mortes, & pour les enseigner à la jeunesse.

Qu’arriveroit-il si les Esprits-forts réüssissoient un jour à décréditer la Religion Chrétienne, & a détourner à d’autres usages les revenus, que la libéralité pieuse de nos ancêtres a destiné à l’entretien des Docteurs de la Loi de Christ ? En moins de rien l’original du Nouveau Testament nous seroit aussi peu intelligible que les Ouvrages de Confucius ; &, par degrez, nous retomberions dans la même Barbarie, qui enveloppa toutes les Nations septentrionales, lorsqu’elles n’étoient pas encore éclairées, par les lumieres de l’Evangile.

Certaines gens inferent de la malignité [533] & du mauvais gout, qu’on découvre dans les productions de nos Libertins, qu’ils doivent avoir formé quelque dessein pernicieux contre les belles lettres. Pour moi, j’avoue ingénument que je ne les soupçonne pas d’une pareille malice. J’aime mieux croire que ce sont de petits esprits, incapables de réfléxion, & dont la raison n’a pas assez d’étendue pour pénétrer dans la nature d’un sujet, & dans la liaison nécessaire, qu’elle a avec certaines conséquences. ◀Nível 2 ◀Nível 1

1Les Saxons & les Normands.