Cita bibliográfica: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Ed.): "Discours XLIV.", en: Le Mentor moderne, Vol.1\044 (1723), pp. 430-441, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4075 [consultado el: ].


Nivel 1►

Discours XLIV.

Cita/Lema► Neque ita porro aut adulatus, aut admiratus sum fortunam alterius ut me meæ pœniterit.

Ciceron.

Je n’ai jamais eu une assez haute idée du bonheur d’un autre, pour être mortifié de ma propre destinée. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Nous sommes tous égaux après la mort. C’est une maxime, ou plutôt un lieu-commun, que débitent à l’envi les Théologiens, & les Auteurs profanes, dans le dessein charitable de consoler les malheureux de l’inégalité de fortune qu’on croit trouver parmi les hommes. N’y auroit-il pas un moyen plus direct de contribuer à leur consolation, & même de tarir entiérement la source de leurs plaintes ? Au lieu de renvoyer les hommes à l’égalité des morts, ne pourroit on pas les soulager dans le moment même, en exposant à leurs yeux avec évidence l’Egalité des vivants ?

Metatextualidad► Il paroit y avoir quelque chose de bien paradoxe, là dedans ; j’en conviens : mais j’ôse espérer, que le Lecteur pourra se [431] familiariser un peu avec un sentiment si extraordinaire, par le moyen des Reflexions suivantes.

Je commencerai par avertir, que je ne pretens pas convaincre chaque individu, qui lira cette feuille volante, que personne au monde n’est plus heureux que lui : mes raisons ne seront pas peut-être à la portée des gens, qui n’ont pas acquis l’habitude de penser ; &, d’ailleurs, il y a des cas, aux quels mes regles générales ne conviendront point. ◀Metatextualidad On voit des personnes, dont toute la vie n’est qu’une enchainure de miseres, indépendantes du bien, & du rang. Ces sortes de situations sont hors de la sphere de mon sujet ; mais, pour ce qui regarde le train ordinaire de la vie humaine, je me fais fort de prouver ce que j’avance, & de faire sentir aux gens qui savent raisonner l’injustice des plaintes qu’on fait contre la maniere dont la Providence distribue parmi vous les biens, & les maux. Je ne sai pas même si la Providence n’est pas admirable, en ce qu’elle ne donne pas à tous les hommes un égal dégré de Reflexion ; & s’il n’est pas utile à la société que certaines gens raisonnent de travers sur ce sujet que je [432] me propose de traitter. Ce n’est que l’illusion où sont la plupart des gens sur la superiorité du bonheur des autres, qui les abbat, qui les humilie, & qui les empeche de se révolter, contre la subordination qui est si nécessaire dans toutes sortes de Gouvernemens.

Les hommes en general se servent pour parvenir à la félicité, d’une de ces trois routes, de l’Amour, de l’ambition, ou de l’avarice ; mais, quelque avancé qu’on se trouve dans un de ces sentiers, on ne manque jamais de découvrir encore de loin plusieurs personnes, dont le bonheur excite notre envie, & nous empeche de jouïr du nôtre : le desir de les atteindre s’empare de tout notre cœur, & l’empêche de preter la moindre attention à tout ce qui pourroit y faire naitre la tranquillité & la joye. Est-on parvenu au but de ce desir, la même cause excite encore dans l’ame la même inquiétude ; & ainsi le bonheur s’éloigne toujours de nous, à mesure que nous croyons en approcher : toujours l’absence d’un bien imaginaire répand de l’amertume sur tous ceux, que nous possédons déja, & nous empêche de les gouter.

Rien n’est plus évident, que ce que je [433] viens d’avancer ; &, pour en être convaincu, on n’a qu’à jetter les yeux sur certaines personnes, qui ont acquis des biens immenses, en passant par tous les degrez, qui se trouvent entre la disette, & le superflu. On verra clairement, que leurs desirs sont encore dans la même activité, qu’autrefois ; qu’également esclaves d’un bien absent, ces hommes malheureux travaillent toujours avec la même force inutile à s’affranchir de ce joug ; & que leurs passions déréglées n’ont point changé de nature, mais qu’elles roulent seulement dans une sphere plus étendue.

En comparant son sort avec celui des autres, on s’imagine d’ordinaire, que certaines afflictions ne procedent que de la même cause. On trouve cette cause chez soi, sans la trouver chez quelques-uns de nos prochains : l’on en infere, que leur malheur ne sauroit être comparable au nôtre ; & l’on devient de cette maniere ingénieux à augmenter le poids de ses propres miseres. C’est mal raisonner à coup sûr. Les petits obstacles, que trouve en son chemin un homme qui s’est dévoüé aux plaisirs, lui causent une douleur de la même nature & de la même vi-[434]vacité que celle d’un homme appliqué aux affaires les plus importantes, lorsqu’il les voit dérangées par un desastre imprévu. Le but du prémier est de perdre son tems, & son bien, aussi agréablement, qu’il est possible : le projet de l’autre est d’employer tous les moments de sa vie à conserver & à augmenter ses richesses. Mais, diamétralement opposez dans leurs vues, ils sont également sensibles à tout ce qui les empeche de parvenir à leurs fins. D’ailleurs, comme les moindres bagatelles excitent la joye dans les cœurs de ceux qui passent pour fortunez ; ce sont aussi des Riens, qui ébranlent leur ame, & qui sont capables de les plonger dans la plus noire mélancholie : preuve certaine, que dans le cas dont il s’agit ici, l’égalité des effets n’est pas une suite nécessaire de l’égalité des causes, & que Salomon connoissoit bien le sort des riches, quand il a dit que Cita/Lema► leur inquiétude croit avec leurs Thrésors. ◀Cita/Lema

On considere d’ordinaire comme un des plus tristes effets de la pauvreté, le mépris qu’elle attire aux hommes, & un certain ridicule apparent, qu’elle répand sur leurs discours, & sur leurs actions. La chose, j’en conviens, est aussi certai-[435]ne, qu’elle est affligeante ; mais, si la pauvreté donne aux hommes les apparences du ridicule, il n’est que trop évident, que l’ordinaire la richesse est la cause d’un ridicule réel. Il faut plus de talens & de qualitez, pour soutenir dignement une grande fortune, qu’il n’en faut pour l’acquérir. Il y a un fort petit nombre de personnes qui savent être riches ; & je connois une infinité de gens, qui sont mille fois plus ridicules dans l’abondance, qu’ils auroient jamais pu être dans la plus afreuse disette.

Je fus assez foible il y a quelque tems, pour faire ma Cour à la fortune, en hazardant un billet dans la grande Loterie. Je ne fus pas assez heureux pour être favorisé d’un billet noir : mais, je m’en consolai bientôt ; & ceux, qui avoient tiré les prix les plus considérables, ne m’inspirerent pas la moindre Envie. Je regagnai sans peine ma Philosophie comme un asyle sûr, & je considérai que la fortune n’avoit pas tort en refusant ses faveurs à un homme chez qui l’éducation, & le raisonnement, les avoit décreditées, & qui ne voudroit pas les payer de la moindre partie de son indépendance.

[436] Ce qu’il y a de bien bisarre dans notre conduite, c’est que dans le tems, que nous faisons les uns aux autres le récit pathétique de nos infortunes, & que nous languissons après un autre état, nous serions bien en peine de nommer la personne avec qui nous voudrions troquer de situation à tous égards. Dès que nous nous mettons à examiner son bonheur, & les effets, qu’il produit sur son ame ; dès que nous portons le flambeau de la refléxion sur son orgœil, sur son mauvais naturel, sur son humeur sombre, & sur sa mauvaise santé, nous rentrons d’ordinaire en nous-mêmes ; & le calme de notre esprit est bientôt suivi d’une entiere reconciliation avec notre cher individu pris en gros avec tout ce qui l’accompagne.

Les maximes que je viens d’établir sont appuiées d’un <sic> maniere bien extraordinaire par notre 1 fameux Shakespear. Dans une de ses Tragedies il introduit Richard seconddéthroné & prisonnier de ses ennemis. Ce Prince raisonne sur une matiere, qui auroit été décidée en moins de rien par un esprit plus borné. Il se demande à soi-même, si maitre du choix il devroit préférer son Palais à sa [437] prison ? Et, après avoir mis en balance les raisons les plus plausibles de part & d’autre, il laisse la matiere indéterminée.

M. Prior dit encore fort joliment, selon moi, sur le même sujet :

Nivel 3► Cita/Lema► Contre notre repos nous armons nos desirs,

Nous éloignons toujours la saison des plaisirs,
Toujours avant qu’on se repose
Il faut encore quelque chose :
Un fils, un jardin, des tableaux,
Un Employ, des chiens, des chevaux,
Un bien absent, qu’ardemment on souhaite
Nous agite, trouble, inquiette.
Ce bien absent tient lieu de tout,
Pour tout ce qu’on possede il emousse le gout ;
Mais de ce bien, qui de tout bien nous prive,
Tout le mérite est dans le perspective.
L’obtenons-nous ? De nos soins triste fruit ?
Il nous déplait, & souvent il nous nuit. ◀Cita/Lema ◀Nivel 3

Si un Auteur moderne ne fait pas assez d’impressions sur des esprits, dont le raisonnement a besoin du soutien de l’auto-[438]rité, je puis tirer encore du secours pour mon sentiment d’Auteurs que les suffrages de plusieurs siecles ont rendus venerables. Voici, par éxemple, comme parle sur ce sujet le vehement Juvenal.

Nivel 3► Cita/Lema► Jusques à quand, Mortel, pour ta perte empressé,

Le Ciel par tes desirs doit-il être lassé ?
A l’utile bon-sens donnant toujours atteinte,
Livré par ton caprice à l’espoir, à la crainte,
Tu vois tes jours se perdre en risibles projets :
Changer d’âge ce n’est que changer de souhaits ;
Mais, du Courroux du ciel bien souvent la Tempête,
Qu’exciterent tex vœux, éclatte sur ta tête ;
Et quand ces vœux remplis t’accablent de malheurs,
Tu reproches aux Dieux leurs cruelles faveurs. ◀Cita/Lema ◀Nivel 3

Il n’y a presque point de bien naturel, ou acquis, quelque solide qu’il puisse être, qui ne soit accompagné d’une doze à peu près égale de mal. Ce discernement éxact même, & ce gout fin & sûr, [439] qu’on admire, & qu’on envie si fort dans les genies supérieurs, sont sujets à des inconveniens où les esprits moins transcendants ne sont pas sujets. Ces ames du premier ordre trouvent rarement de quoi se satisfaire, & ils sentent perpétuellement leur gout se révolter, contre un raisonnement peu suivi, contre une fausse pensée, contre une mauvaise plaisanterie, & même contre un bon mot mal placé. Ils ressemblent à ces personnes qui ont l’odorat d’une délicatesse extrême, & qui trouvent plus d’objets capables de leur donner du dégout, qu’ils n’en rencontrent de propos à leur procurer du plaisir.

Je croi que les réfléxions, qu’on vient de voir se lient assez naturellement au Caractere que voici.

Retrato ajeno► Il y a un Gentilhomme de mes amis, dont les richesses vont au delà du superflu. Cependant, à force de donner la torture à son esprit, il a trouvé le secret de se rendre aussi malheureux, qu’il pourroit l’être dans la plus grande disette. Une vie libre & enjouée lui avoit donné un embonpoint excessif ; mais la retraite, où le jetta dans la suite le dégout des plaisirs, fit baisser sa corpulence au des-[440]sous de la proportion naturelle. Sujet aux maux de la ratte par son temperemment, & beaucoup plus encore par une vie sédentaire & oisive, il commença à pleurer amérement la perte de sa chair, quoiqu’il fût en parfaite santé, & il auroit racheté cette triste diminution de son corps de la moitié de ses thrésors. Il devint par là l’Antipode de César, qui trembloit à la vue d’un 2 visage pale, & d’une figure décharnée ; & rien ne lui inspiroit plus d’horreur que la rotondité vaste d’un corps bien nourri. Il crut trouver un moyen de diminuer sa misere, dans le choix d’un valet, qu’il prit pour les mêmes raisons, pour lesquelles tout autre n’en auroit pas voulu. C’étoit un jeunhomme à qui une consomtion invétérée donnoit un air moribond ; & il se faisoit un plaisir d’examiner ce squelette animé, & de se comparer avec lui. J’ai vu quelquefois, dans le tems qu’il contemploit le teint livide & les yeux enfoncez de son pauvre Domestique, que sa couleur l’animoit, & que la fierté brilloit dans ses yeux, qui sembloient insulter à l’abbatement du malheureux La-[441]quais. C’étoit son intérêt, d’empécher, autant qu’il étoit possible, l’entiere destruction d’un corps, dont le sien dépendoit en quelque sorte ; & le pauvre Garçon, à force de bien manger, & de bien boire, perdit à la fin cette langœur, qui faisoit son unique mérite. Son visage s’arrondit peu-à-peu, & sembloit s’établir sur les ruines de celui de son maitre. Horace dit,

Cita/Lema► «  Invidus alterius macrescit rebus opimis.

L’Envieux s’amaigrit par la graisse des autres. » ◀Cita/Lema

C’étoit précisement ce qui arriva ici. Mon ami avoit pris son valet, parce qu’il avoit la consomtion ; & conformément à ses principes, il fut forcé de lui donner son passe-port, dez qu’il l’en vit guéri : & il m’a dit cent fois dans la suite, qu’il est fort embarassé à trouver des Laquais, qui ne soient pas tout-à-fait aussi heureux que lui. ◀Retrato ajeno ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1Celebre Auteur Tragique.

2Allusion à Brutus, qui fut un des meurtriers de César