Citation: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Ed.): "Discours XLIII.", in: Le Mentor moderne, Vol.1\043 (1723), pp. 419-429, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4074 [last accessed: ].


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Discours XLIII.

Citation/Motto► --Res antiquæ Laudis & Artis
Ingredior, sacros ausus recludere fontes.

Je forme une entreprise, qui a mérité des Eloges chez les anciens, & j’ose m’ouvrir des sources sacrées. ◀Citation/Motto

Level 2► Il est plus que probable que les prémiers Poetes ayent été trouvez dans les temples, & qu’ils se soient servis de leur genie & de leurs talents, pour embellir, & pour animer les ceremonies réligieuses. L’esprit de la Devotion, & l’esprit de la Poesie, se sont échauffez l’un l’autre ; & si la Devotion inspira aux hommes la Poesie, c’est la Poesie qui a donné de l’éclat & de la vie à la Devotion. De cette maniere, les plus nobles facultez de l’ame furent employées aux plus nobles usages ; & la pureté du cœur & l’élévation de l’esprit furent compagnes inséparables, & l’on fut fort éloigné de les croire incompatibles, comme il est arrivé dans ces derniers siecles. Elles logoient d’ordinaire dans les mêmes ames, & se prestoient un secours mutuel, pour avancer la gloire du maitre [420] de l’univers, & la félicité du genre-humain.

Je forme peut être une entreprise, qui est au dessus de mes forces ; mais, je voudrois bien reclamer la Poesie, pour ainsi dire, & la rammener à sa dignité primitive. Si l’on pouvoit la détourner de la ligue qu’elle paroit avoir formée avec les sens, & avec le vice, pour l’allier de nouveau avec la Piété, elle pourroit fixer le bonheur dans une Nation, & affermir les Rois sur leurs Thrones.

Si je ne craignois pas de pecher contre la modestie, j’ôserois dire naturellement, que les vers ont pour moi un charme irresistible ; mais, ce seroit me vanter d’avoir un cœur tendre & généreux, qui sait se réjouir du bonheur des autres, & s’affliger à la vue d’un vif tableau de leurs infortunes : ce seroit m’attribuer une ame assez étendue pour donner accès aux idées les plus nobles, que la nature puisse nous fournir, & un esprit assez délicat pour en demesler <sic> les beautez les plus déliées ; Enfin, ce seroit vouloir faire croire aux hommes, que je sais entrer dans tous les secrets de cet art admirable, & que mon cœur de concert avec mon imagination sait puiser dans la Poesie ces [421] plaisirs qu’on sent, mais qui échappent à l’expression.

Toutes sortes de Vers ont leur agrément, mais ceux, qui expriment noblement les choses sacrées, sont les plus propres à charmer un cœur, qui connoit le veritable prix de tous les objets ; Les autres genres de Poesie promenent notre imagination dans une prairie émaillée de flœurs, ou dans un jardin délicieux : ils nous rafraichissent par des sephirs agreables, ou nous égayent par le murmure des fontaines, ou par le chant mélodieux des oizeaux ; ils peuvent nous transporter, dans les cours des Rois, ou dans les armées des Conquérants, & offrir à nos yeux éblouis des Couronnes, des sceptres, des guerriers rangez en bataille, & des Heros intrépides couverts d’acier brillant. Mais, la Poesie sacrée nous place devant le Throne de Dieu lui-même ; elle nous entoure de tout ce qu’il y a de saint & de vénérable ; & aux charmantes émotions, que d’autres sortes de vers peuvent exciter, comme elle, dans les cœurs, elle joint des sentimens de respect, & d’étonnement, qui nous aggrandissent, dans le tems, qu’ils nous corrigent. Par une douce autori-[422]té, elle détourne nos pensées & nos actions, de tout ce qui est vicieux & bas, & elle nous donne de nous mêmes des idées grandes & nobles, en nous mettant dans la présence du souverain du monde, & dans la compagnie des Esprits bienheureux, & des Anges toujours occupez à célébrer la gloire de leur Créateur.

1 J’ose entamer la plus noble matiere,

Mon génie est fier de son choix,
Je vais chanter celui, qui me donna la voix.
Dans la source de la lumiere,
Où penetrent les Bienheureux,
Mon esprit puisera ses feux :
Mon ame va s’ouvrir des vues
Aux savantes Sœurs inconnues ;
Une sainte temerité
M’abime dans l’Eternité.
Bergers, Heros, sortez de ma mémoire,
De l’Eternel je celebre la gloire ;
Ce grand sujet subsistera
Lorsque le monde périra.
Déja les tenebres sont prêtes
A plonger dans l’oubli les Rois, & leurs Conquestes
.
[423] Pour moi, j’embrasse dans mes vers
Plus que ne contient l’Univers.
Mondes, qui roulez sur nos têtes,
Soyez attentifs à mes airs
Et vous accoutumez à d’éternelles fêtes :
Vous, esprits purs, joignez y vos concerts,
Rendez ma voix plus forte, plus touchante,
C’est votre Roi, c’est le mien, que je chante. ◀Level 3

Outre les plaisirs sensibles, que ce genre de Poesie est capable d’exciter en nous, il a encore un avantage qui l’éleve au dessus de tous les autres : en nous plaçant dans le palais du maitre de l’univers, il nous met sous la protection de cet Etre, qui nous couvre de sa main invisible, & qui nous rend tranquilles possesseurs de la joie pure dont nous jouïssons. Nous trouvons un azile dans nos plaisirs mêmes, & ce qui nous réjouit devient notre sureté. Se peut-il donc qu’un cœur animé du feu poetique ne s’ecrie point, avec la noble ardeur du plus grand de tous les poetes, Je te magnifierai, O Seigneur, mon Roi, & je louerai ton nom à jamais.

La plûpart des gens conviennent sans [424] peine de la supériorité de la Poesie sacrée sur la profane, par rapport à l’utilité qu’on peut tirer de l’une & de l’autre ; mais, ils n’ont pas l’esprit assez fort, ni le cœur assez bien placé, pour croire la premiere aussi fertile en fleurs, qu’en fruits ; aussi feconde en délices, qu’en avantages réels. On relegue les vers pieux dans le sérieux de l’âge avancé : on les condamne à une rélieure noire, & on ne les croit propres, qu’à paroitre le Dimanche, & dans les jours de fête. On ne s’imagine point, qu’ils puissent être du ressort d’un jeune-homme, d’un homme enjoüé, d’un homme riche. On ne s’imagine point, que les plaisirs, qui en découlent, soient capables de contrepeser un bal, ou un opera, ou de flatter le gout de ceux qui aiment le beau en matiere d’esprit, & qui sont charmez des heureux efforts d’un grand génie.

On sentiroit jusqu’à quel point on pousse les travers d’esprit à cet égard, si l’on vouloit bien raisonner sur ce sujet comme sur mille autres. La poesie qui nous fait le plus de plaisir, c’est celle qui nous touche le plus ; & il n’y en a point qui soit plus propre à nous toucher, que celle qui roule sur les sujets [425] qui nous intéressent le plus fortement. De là vient cette regle du Poeme Epique, que le sujet en doit être tiré de l’Histoire du pais, pour lequel on le compose. C’est ainsi qu’Homere a chanté Achille parmi les Descendans d’Achille, & que Virgile à addressé à Auguste les voyages de son Héros, qui passoit pour le fondateur de l’empire Romain. S’ils avoient pu troquer de matieres, ils n’auroient pas atteint, chacun dans sa patrie, à ce haut dégré de réputation, quoique ils eussent obtenu la même estime chez les Nations étrangeres. Quoi ! avons-nous moins d’amour pour nous, que les Grecs & les Latins ? Ne saurons-nous pas le moindre gré à un homme, qui détache nos cœurs de la terre étrangere, que nous habitons pour un temps, & qui nous donne les plus hautes idées de notre véritable Patrie ?

D’ailleurs, tous les autres genres de Poesie s’arrêtent au bord du sepulcre : il n’y a que la Poesie sacrée, qui puisse passer avec nous dans le séjour de l’immortalité. Elle ne change pas de nature ; mais, elle acquiert seulement de nouveaux degrez de beauté & de force, pour mériter d’être confondue avec le langage des [426] Cherubins & des Séraphins. Elle brillera encore, quand on ne se souviendra plus du soleil & de la Lune : elle aura la même durée que l’Eternité, & fera une partie essentielle de la félicité céleste.

Il y a ce me semble une liaison assez étroite entre les Réfléxions, qu’on vient de voir, & la lettre suivante, qui mérite l’attention du public.

Lettre a l’Auteur.

Level 3► Letter/Letter to the editor► Monsieur.

« Vous nous parlez souvent de l’utilité, que pourroit tirer le genre-humain des efforts d’un Beau genie appliquez aux sujets de la Religion ; mais, vous ne feriez pas mal ce me semble d’en faire naitre l’envie aux Esprits supérieurs en leur faisant sentir avec force, que de s’habituer à écrire dans le vrai gout de la vertu c’est le moyen d’aggrandir l’ame & de lui donner plus d’étendue. Je viens de lire les plaintes de David sur la mort de Saül & de Jonathan ; & ce qui me plait sur tout dans cette excellente piece, c’est qu’au travers de la douleur [427] de ce grand homme, on ne remarque pas la-moindre etincelle de la joie secrette, qu’un autre à sa place auroit senti, en se voyant délivré de ces puissans obstacles, qui sembloient lui barrer le chemin du Throne. Quand on lui porte la nouvelle de la mort de Saül, il oublie, que ce Prince a été son plus cruel persécuteur, & il ne se souvient que de tout ce qui peut rendre la mort de ce Roi amere & douleureuse.

Level 4► O Noblesse d’Israel, ceux, qui ont été tuez sont sur tes hauts lieux ; comment sont tombez les hommes forts ?

Ne l’allez point dire dans Gath, & ne le publiez point dans les places d’Ascalon ; de peur que les filles des Philistins ne s’en rejouissent, de peur que les filles des incirconcis n’en tressaillent de joye.

Montagne de Guilboah, que la rosée & la pluie ne tombent point sur vous, ni sur les champs, qui y sont haut clevez ; parce que c’est là, qu’a été jetté le Bouclier des forts, & le Bouclier de Saül comme s’il n’eut point été oint d’huile.

Saul & Jonathan, aimables & agréables dans leur vie, n’ont été sepa-[428]rez dans leur mort. Ils étoient plus legers, que les Aigles ; ils étoient plus forts que les Lions.

Filles d’Israël, pleurez sur Saül qui vous revêtoit d’écarlate, qui vous faisoit vivre dans les délices, & qui chargeoit d’or vos vêtemens ! ◀Level 4

Avec quel feu les grandes qualitez de Saül ne sont-elles pas dépeintes, par un homme contre la vie duquel il avoit dressé tant d’embuches ? Quel desintéressement, quelle noblesse, ne voit-on pas dans ce tableau ? Mais, le sublime disparoit, dès que le poete commence à faire mention de Jonathan à part. Trop affligé, pour dépeindre le mérite de cet ami, & les services importants, qu’il en avoit reçus, il n’est occupé que de sa seule tendresse pour lui ; & la tendresse ne s’exprime point par des termes pompeux.

Level 4► Jonathan, mon frere, je suis dans l’angoisse pour l’amour de toi. Tu faisois tout mon plaisir : l’amour que j’avois pour toi étoit plus grand que celui qu’on a pour les femmes. ◀Level 4

Dans l’esprit de cet homme selon le cœur de Dieu, la grandeur, & la [429] Majesté, étoient des biens méprisables, au prix de l’étroite amitié, qui l’avoit lié à un homme du plus grand mérite, à un ami qui venoit d’être arraché à sa tendresse. Quand il pense à leur amitié mutuelle, il ne s’exprime qu’en exclamations interrompues : il ne songe point même directement aux grandes qualitez de Jonathan, par ce qu’il ne sent dans un moment si triste, que l’ardeur & la constance dont ils se sont aimez l’un l’autre.

J’ai pris la liberté de vous communiquer mes réfléxions sur ces passages, non seulement par ce que j’y trouve l’Eloquence la plus pathetique, mai <sic> sur-tout par ce qu’ils expriment les sentimens les plus vertueux qui méritent bien plus la considération d’un Mentor moderne, que ne font les agremens & la force du stile. » ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3 ◀Level 2 ◀Level 1

1C’est ici une imitation de certains vers Anglois, qui servent d’Exorde à un Poeme, qui a pour sujet le dernier jour.