Cita bibliográfica: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Ed.): "Discours XLI.", en: Le Mentor moderne, Vol.1\041 (1723), pp. 396-407, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4072 [consultado el: ].


Nivel 1►

Discours XLI.

Cita/Lema► - Quæ possit facere, & servare beatum.

Horace.

Etudions l’art de nous rendre véritablement heureux, & de nous conserver dans cette situation. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Il n’y a rien de plus utile à l’homme, que de savoir se former une idée juste de la felicité humaine, & distinguer exactement les plaisirs de la nature, des plaisirs de l’imagination ; les plaisirs réels, d’avec les plaisirs chimériques. J’appelle plaisirs naturels, ceux qui indépendant [397] des caprices de tout siecle, & de toute Nation, nous sont donnez par l’Auteur de l’Univers, comme une récompense du bon usage que nous faisons de nos facultez, en les destinant à leurs véritables fins. Les plaisirs chimériques, au contraire, sont incapables d’eux-mêmes de faire quelque impression agréable sur nos cœurs, & n’empruntent leurs charmes que d’un certain gout, que le hazard a mis en vogue dans quelque société particuliere.

Je ne saurois m’ôter de l’esprit, que cette joye tranquille, dans laquelle mes jours se sont écoulez, ne soient due à l’attachement, que j’ai eu pour les plaisirs de la prémiere sorte, depuis que j’ai été capable de faire quelque usage de ma raison. Mais, comme mon expérience ne peut être la regle que de mes propres actions, elle ne conclut rien pour les autres, & il faut leur alléguer des motifs d’une autre nature, pour les exciter à approuver & à suivre mon gout. Ces motifs ne sont ni difficiles à trouver, ni d’une force, qui se cache à une pénétration ordinaire ; & l’on peut dire, qu’ils n’echappent à la reflexion de la plupart des hommes, que par ce qu’ils s’y offrent [398] pour ainsi dire, avec trop de familiarité.

Nous sommes portez aux plaisirs naturels par un instinct placé dans nos cœurs par l’Auteur de la nature, qui connoissant de la maniere la plus parfaite, la constitution de toute notre machine, sait infiniment mieux que nous, quels plaisirs doivent nous donner le moins de peine dans la recherche, & procurer le plus d’agrément dans la jouissance ; Il s’en fuit, que les objets de nos desirs naturels ne peuvent pas nous couter cher ; rien n’a été fait en vain, c’est une maxime, dont la vérité paroit évidemment dans tout l’assemblage des choses créées, & à laquelle les Instincts & les Penchants nez avec les animaux sont bien éloignez de faire une exception. Il seroit indigne de la sagesse & de la bonté de Dieu, de nous remplir de desirs, qu’il seroit impossible, ou même difficile, de satisfaire ; & l’expérience appuye ici la Réflexion.

Il faut, par une conséquence également naturelle, que la possession de ces objets, nous soit agréable, dans le même dégré que l’acquisition nous en est facile, & le plaisir qu’ils nous procurent doit être relevé par la persuasion, où l’on est, qu’on répond au but de la nature, [399] & qu’on agit de concert avec le maître absolu du monde.

Dans la classe des plaisirs naturels je place generalement ceux qui conviennent à la partie raisonnable, & à la partie animale de l’homme : &, les plaisirs ne méritent pas, selon moi, d’être appellez naturels, quand ils ne satisfont pas l’homme entier, & quand en chatouillant nos sens, ils choquent notre raison, qui est pour le moins aussi essentielle à l’homme que le sentiment. Il est certain même, que quand la raison les desapprouve, elle plaide la cause même des sens, puisque tout excès ne sauroit être appellé plaisir, bien loin d’être du nombre des plaisirs naturels.

Il est évident, qu’un desir, qui se borne dans l’argent même en qualité d’argent, n’est pas un desir naturel. Il en est de même du rang, qui par sa propre nature ne produit pas en nous la moindre sensation agréable, & qui ne doit être considéré, que comme un moyen d’être utile aux autres hommes. C’est encore dans la même classe, qu’il faut ranger le desir de tout ce qui est nouveau, ou qui nous vient d’un pais éloigné. Ce sont d’ordinaire les personnes, [400] incapables d’employer les facultez les plus nobles de l’homme, & par là condamnées à l’inaction, qui sont portées à ces sortes de Desirs, par une inquiétude d’esprit, qui ne sauroit se calmer, en s’occupant des objets, dont l’aquisition est aizée.

C’est indubitablement une obligation sensible, que nous avons à la bonté divine, que le mépris injuste des hommes pour une félicité ordinaire & de facile accès, ne trouve rien pour la remplacer, que des biens imaginaires, dont l’éloignement, & l’aquisition difficile, font tout le mérite ; Par là on devient l’artizan de son propre malheur, & l’on se punit soi-même, de ce qu’on s’est écarté des vues de la sage nature.

L’habitude de réfléchir sur ces véritez me les a rendues familieres ; &, quoique je me trouve environné de gens, qui ont abatardi leur gout naturel, je me suis accoutumé à me représenter les choses dans leur vrai jour. Je n’en suis pas redevable à un génie supérieur, ou à des connoissances aquises par de grands efforts ; J’ai trouvé la source de ces idées justes dans le sens commun, que j’ai su sauver chez moi des impressions de la mode, & du faux honneur.

[401] Cette varieté d’objets, qui composent le monde, a été produite exprez, pour nous procurer des plaisirs, & un homme dont le gout n’est pas dépravé peut croire qu’il en est le possesseur, quand il est le maitre de jouir des agremens que la Nature même y a placez. Convaincu d’une verité si fertile en ressources, je m’arroge une proprieté naturelle dans toutes les choses, qui sont capables de me procurer du plaisir. Quand je suis à la campagne, je m’approprie toutes les belles maisons & tous les jardins délicieux qui sont à la portée de mes sens, & dont les maitres sourcilleux ne m’ont pas fermé l’entrée. Je me mets en possession de la même maniere, des grottes & des prairies où j’entre, ou dans lesquelles je me promene ; &, lorsque je m’en empare je me ris de la stupidité de leur maitre prétendu, qui se contente d’entasser dans ses coffres les revenus de ses terres, sans se mettre en peine d’un air pur, & des plaisirs champêtres. Fondé sur ces maximes, je me trouve le seigneur légitime des plus belles terres de toute la Grande-Bretagne, qui appartiennent par la force de la Loy à des gens de ma connoissance, que leurs affaires appellent à la Cour.

[402] Il y a certaines familles illustres, où je me plais beaucoup, & dans lequelles un Etranger me prendroit pour Domestique ; mais, selon mon petit calcul, que je crois fondé sur les meilleures raisons, j’y suis absolument le maitre, dans le tems que celui, qui selon les préjugez vulgaires passe pour l’être, n’est que mon Maitre d’hotel ; puisquil <sic> employe tous ses soins à ramasser tout ce qui peut me procurer du divertissement.

En un mot, c’est une maxime constante chez moi, que celui qui jouït d’un objet en est le veritable possesseur, & non celui qui n’en jouït point, quoiqu’il passe pour en être le’ propriétaire. Cette maxime m’accompagne par tout où je vais : je me mets en possession de la dorure de tous les carosses que je rencontre, & des magnifiques habits, de ceux qui s’y font trainer, & qui ont bien voulu faire cette dépense pour me faire plaisir. Toute la magnificence, qui les environne, me leur donne qu’un bonheur imaginaire, dans le tems qu’elle me procure des agremens réels.

C’est sur le même principe, que je ne croi le propriétaire naturel des diamants, de la broderie, & du brocard, que [403] je vois briller à l’opera, ou dans un bal qu’on donne à la Cour ; persuadé que toute cette richesse est plus fertile en plaisirs vrais & naturels pour un spectateur sensé, que pour ceux qui s’en chargent uniquement par un principe d’Orgueil. J’ose même considérer ce brillant assemblage de Dames, & de Cavaliers, comme une voliere remplie de toutes sortes de perroquets, ou bien comme un parterre plein d’une grande varieté de tulipes, destinez à charmer mes yeux par leur éclatante bigarrure. C’est encore de la même maniere que je possede une galerie pleine de tableaux, & une riche bibliotheque, dont les maitres veulent bien m’y donner un libre accès. Tout ce que je veux d’un objet, c’est l’usage, & je laisse volontiers aux autres le soin de garder mes thrésors. C’est ainsi que, graces à une seule maxime très sensée, je me vois l’homme le plus riche du Royaume, sans être agité par la crainte inquiéte de perdre mes richesses, & sans être en butte à la jalousie de mon prochain.

J’applique, avec beaucoup de succès, ces mêmes principes à mon petit menage ; comme je n’ai pas la bourse assez [404] bien fournie, pour égayer mes chambres, par des tableaux excellens, je me suis contenté de ramasser à petits frais les plus belles tailles-douces, Histoires, perspectives, païsages, mille fois plus capables de plaire à un gout naturel, que les Grotesques des meilleurs peintres Hollandois. Les rideaux de mes lits & de mes fenetres sont d’une certaine étoffe Irlandoise, qui ne coute presque rien, mais qui ne laisse pas d’offrir à mes yeux un agréable mélange de vives couleurs. Je n’ai pas chez moi la moindre piece de porcelaine : mais, en récompense, j’ai un grand nombre de beaux vases de verre, parmi lesquels il y en a de rouges, & de bleus ; &, quoique communs, & achetez à bon marché, ils ne me plaisent pas moins que ces Babioles précieuses, qui nous viennent de chez les Antipodes ; Enfin, tout ce qu’il y a dans mon petit ménage, est net, propre, conforme à l’usage que j’en veux tirer, & digne d’un homme, qui aime mieux être heureux, que passer pour riche.

Chaque jour, un grand nombre d’innocens plaisirs, s’offre de lui-même à mes sens, qui ne reconnoissent d’autre empire, que celui de la nature, & j’en jouïs [405] d’une maniere libre tandis que je vois les autres humains se fatiguer à courir après des chimeres. L’un travaille & sue, pour acquerir un certain nom, qui puisse le distinguer d’avec ses concitoyens ; & l’autre remue ciel & terre, pour acquerir le droit de surcharger son habit d’un petit ornement particulier, qui ne paroit à mes yeux dessillez, qu’un morceau de ruban bleu. Je trouve, si l’on veut, que cela donne assez bon air ; mais, je prens la liberté de croire que bien loin de suppléer au mérite, il ne fait que mettre le manque de mérite dans tout son jour.

Un beau temps me charme, & il me semble que la sérénité du Ciel se communique à mon ame. Le soleil qui m’échauffe & m’éclaire en plein jour, remplit mon ame de la joie la plus vive ; & je ne suis pas moins touché de la foible lumiere, qu’il lance sur nous, quand il commence, ou quand il finit sa course. Lorsqu’en me promenant je me perds parmi des arbres parez d’une aimable verdure, je me trouve plus heureux, qu’un favori qui à son lever se voit entouré d’un grand nombre de de timides Clients ; & bien souvent je prefere aux [406] enchantemens de l’opera, le plaisir de me promener au clair de la Lune, & de regarder avec admiration cette quantité de globes de feu qui brillent sur un fond d’azur. Je considere encore cette immense richesse comme une partie de mon bien ; & je jette un œuil d’indignation sur la stupidité de la plus part des hommes, qui ne prêtent pas la moindre attention, à des objets, qui leur presentent des plaisirs si grands & si purs.

Il y a une insensibilité encore plus criminelle qui rend l’ame humaine inaccessible à un plaisir d’une nature différente, mais plus propre que tous les autres, à remplir le cœur de transports, & d’extazes de joie. Ce plaisir decoule de la certitude de repondre dans toute notre conduite aux vues d’un Etre infini en sagesse, en puissance, & en bonté, qui employera tous ses attributs à recompenser nos efforts vertueux, par un bonheur aussi étendu, que nos desirs, & aussi durable, que notre ame immortelle.

Ce sentiment ouvre dans nos cœurs une source intarissable de joyes : il addoucit nos douleurs, & il redouble nos plaisirs. S’il est absent de l’ame, la plus haute fortune devient insipide ; s’il se [407] trouve dans le cœur, l’état le plus bas est un ciel sur la terre. Ne faut-il donc pas regarder comme ennemis du Genre-humain, ceux qui se font un merite, d’arracher à la vertu ce noble appui, & de priver l’homme du bonheur présent, & de la félicité future. J’ai déja fort souvent tourné mes réflexions sur cette triste espece de Mortels, & je ne les laisserai point en repos, que je ne les aye réduit au silence, si je ne puis les porter à des sentimens plus sages, & plus convenables à l’homme. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1