Le Mentor moderne: Discours XXXIX.

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Discours XXXIX.

Zitat/Motto

Effutire leves indigna Tragedia versus
Ut festis Matrona moveri jussa diebus ; La tragedie doit avoir la même aversion pour un indigne badinage, qu’une Dame Romaine qu’on oblige à danser dans un jour de fête.

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Je remarquai, il y a quelque tems, certains mouvements extraordinaires dans notre famille. Madame sourioit à ses filles & leur parloit à l’oreille, en déclarant ouvertement que M. Ironside ne seroit pas du secret. Je savois bien que j’étois le maitre d’y entrer par le moyen de ma chere Brillante ; mais, je ne voulus point tendre des embuches à sa probité, quoiqu’il ne s’agît que d’une bagatelle. Cependant, elle a eu pour moi la bonté obligeante, de m’instruire de tout, dès qu’elle a pu le faire en conscience, & elle m’a envoyé ce matin de bonne heure la lettre suivante.

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Brief/Leserbrief

« Monsieur, Mon Frere Thomas nous a mené hier à la comedie, pour satisfaire la curiosité que nous avions tous de voir representer Caton ; & pendant toute la soirée il ne nous a pas abandonnées un seul moment. Il faut s’il vous plaît, que vous veniez au logis au plutôt ; car, nous aurons ce matin des disputes terribles, sur les Caracteres de cette piece. Durant toute la représentation j’étois pour Marcie fille de Caton, qui a assez de force d’esprit pour cacher au Roi Juba la vive tendresse, qu’elle a pour lui, par ce qu’elle trouve les sentimens de ce Prince peu convenables à l’état de sa patrie, & de sa maison. Mais, j’ai cru remarquer dans la suite, que mon admiration pour elle étoit due en partie au respect que m’inspiroit la presence de son Pere. C’est a présent Lucie qui est mon personage favori. Vous me direz tantôt si j’ai tort : il me semble que non. Vous savez qu’Elle aime Portius, & qu’elle en est tendrement aimée. Ce Portius est, comme vous savez, l’Héritier de cette illustre famille ; mais, elle n’a pas inspiré moins d’amour à l’autre fils de Caton. Elle est maitresse du choix, & la seule crainte de porter le trouble & la discorde, dans la maison du grand défenseur du Sénat, l’empeche de se déclarer : elle ne veut pas devenir heureuse en desesperant Marcus, & aux depens de la tranquillité de la famille de Caton. Ce sentiment me paroit bien plus délicat, que celui qui force Marcie à differer son bonheur jusqu’à la fin des calamitez publiques. Je ne juge de ces sortes de choses qu’en tremblant, & je n’en veux décider, que lorsque vous m’aurez communiqué la dessus vos lumieres. Je suis &c. Marie Lizard. »
Il n’en falloit pas tant pour me faire courir au plus vîte chez Mylady Lizard. J’y trouvai mon bon ami Thomas avec la Tragedie à la main, & je remarquai dans l’air de presque toute la famille, une joie, qui avoit quelque chose de noble, & de sublime. Tout le monde me parloit à la fois ; &, avant que je pusse gagner mon fauteuil, Mylady elle même s’empara de moi, en déclamant d’un air majestueux cet éloge magnifique que Juba fait du mérite de Marcie

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Ce n’est pas un accord de Couleurs & de Traits, Où le cœur de Juba se livra pour jamais.
La beauté la plus vive à nos yeux familiere
Perd bientost <sic> tout l’eclat de sa splendeur prémiere :
Sans effet elle s’offre à nos sens emouffez,
Le cœur la sentit trop, pour la sentir assez,
Martie est pourtant belle. Ah ! grands Dieux qu’elle est belle !
Mais, ce n’est pas, Syphax, ce qui me charme en elle.
De cent mâles vertus c’est un noble abrégé,
Des foiblesses du sexe un esprit dégagé.
De graves embelli son Père en elle brille,
Et c’est le grand Caton, que j’adore en sa fille.
J’allois dire ce que je pensois de ce portrait quand la tendre Cornélie, m’arrêtant par le bras, se mit à prononcer les vers suivans d’un ton de voix le plus doux, & le plus insinuant qu’il soit possible de s’imaginer.

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C’est ainsi qu’un Ruisseau, dont les flots transparens, Sont troublez du limon qu’entrainent les torrens,
D’un pas précipité s’éloigne de sa source.
Mais lui-même bientôt il s’épure en sa Course,
Ce fidelle <sic> miroir se débrouille à la fin,
Et montre un nouveau Ciel dans son paisible sein.
Je crus qu’au moins alors on me permettroit de m’asseoir ; mais je me trompois fort : Brillante se saisit de moi à son tour, & je l’entendis avec la plus grande satisfaction, appuier son admiration pour Lucie, par ces vers que l’Auteur met dans la bouche de Portius.

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Entre un Rival & moy Lucie est suspendue, Elle me desespere, & sa raison me tue.
Mais, grands Dieux ! quel Rival ! Un frere malheureux.
Admirons en Lucie un cœur si genéreux.
Ce coup fatal qui part de sa vertu sublime,
Pour elle, en m’accablant, augmente mon estime :
Sa beauté, que relêve un sentiment si beau,
A ses rares vertus prête un éclat nouveau.
Après avoir été attaqué de cette manière par les Dames tour à tour, je trouvai à la fin le loisir de prendre ma place, tandis que mon ami Thomas qui, tout courtisan qu’il est, ne sait trouver la gloire de son Prince, que dans le bonheur de sa patrie, prononçoit avec emphaze ces admirables Paroles de Caton.

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Oui, défendons ces droits, Intrépies amis, Que nos braves Ayeux ont jusqu’à nous transmis ;
Ces genereuses Loix, ces Loix, que d’âge en âge
Leur valeur a sauvé d’une infame esclavage.
Ce dépôt dans nos mains est-il en vain placé,
Inestimable fruit de tant de sang versé ?
Non. Par le même effort tachons d’appuier Rome,
Que pour la renverser fait l’orgœuil d’un seul homme ;
Et s’il faut qu’un tel bien soit perdu pour nos Fils,
Par un noble trépas payons leur-en le prix.
Pendant que la vertu de Caton échauffoit de cette manière la plus grande partie de notre famille, Annabelle, dont le Caractere m’a déjà été suspect il y a longtems, gardoit le silence, & sembloit insulter par un petit souris malin à l’émotion extraordinaire des autres. Pour la fine Mademoiselle Babet, qui malgré son indolence apparente pense plus que nous tous, elle paroissoit n’avoir pas fait la moindre attention à la piece même, & se contenta de nous dire, que les habits de Juba, & de Syphax, étoient fort bien imaginez. L’amour de vertu, que cette excellente Tragédie a excité dans les cœurs, est une preuve évidente de l’utilité du théatre, s’il étoit bien dirigé. Il n’y a point de milieu ici ; la force de l’action Theatrale est telle, que selon le jour qu’elle répand sur le vice, ou sur la vertu, elle est maitresse absolue de disposer des mœurs de toute une Nation ; & par conséquent, il faut fermer la Comédie, ou la gouverner sagement. Des Harangues, ou des sermons, soufrent toujours quelque chose du Caractere des personnes qui les composent. Les Hommes aiment si peu à réflechir sur des véritez mortifiantes pour eux, qu’en éxaminant la conduite de ceux qui plaident devant eux la cause de la vertu, ils manquent rarement à se fournir de quelque prétexte plausible, pour continuer à donner un libre cours à leurs passions favorites. D’ailleurs, nous haïssons les gens, qui nous accablent directement de leçons & de reproches, comme du haut de leur savoir, & de leur vertu. Il n’y a rien de semblable dans l’instruction, qui sort du théatre : Les Acteurs ne nous inspirent, ni envie, ni haine ; & l’on est insensiblement gagné par les actions, & par les discours, de ces Héros représentatifs, qu’on ne regarde, ni comme rivaux, ni comme supérieurs. Le tableau d’un beau caractere, dont on croit posséder une partie, nous cause une douce satisfaction, & nous encourage à le perfectionner dans nos cœurs, sans être troublez dans ce dessein par l’idée de quelque personne vivante, qui porte cette vertu à un plus haut dégré, que nous. Je debitois des réfléxions à peu près semblables, chez Mylady Lizard, à l’occasion de ce qui venoit de se passer chez elle, quand jettant un regard severe sur Annabelle, & sur Mademoiselle Babet, elle se mit à dire, qu’il n’y avoit que les préventions ridicules de la mode, qui pussent rendre une personne insensible aux beautez de cette piece. Ensuite, faisant allusion, à quelque chose qui ne se passoit apparemment dans sa famille à mon insçu, elle prononça d’un ton ferme & élevé ces vers de la Tragédie en question :

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Quand le foible devoir balance le desir, Une femme est perdue : Hésiter, c’est choisir.