Cita bibliográfica: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Ed.): "Discours XXVII.", en: Le Mentor moderne, Vol.1\027 (1723), pp. 253-259, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4058 [consultado el: ].


Nivel 1►

Discours XXVII.

Cita/Lema► Ætas Parentum pejor Avis tulit
Nos nequiores, mox daturos
Progeniem vitiosiorem.

Horace.

Que n’ont point alteré les tems impitoyables.
Nos Peresidus méchants que n’étoient nos Ayeux
Ont eu pour successeurs des Enfants plus coupables,
Qui seront remplacez par de pires Néveux. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Théocrite, Bion, & Moschus, sont les plus fameux auteurs de Pastorale, d’entre tous les Grecs. Les deux derniers passent d’ordinaire pour très inferieurs à l’autre, sur lequel je m’etendrai un peu, sur-tout par ce qu’il entre en concurrence de merite, dans ce genre d’écrire, avec Virgile le plus grand des Poetes. On convient generalement que c’est un avantage considerable pour lui [254] d’avoir vécu avant son illustre Rival, & d’avoir pu se servir d’une langue plus convenable à la Pastorale, que n’est la langue Latine. La douceur du Dialecte Dorique, que ce Poete a su faire valoir mieux que tout autre, est quelque chose que de l’aveu même des auteurs Latins, leur langage n’a jamais été capable d’attrapper.

Outre cet avantage, qu’on peut considérer comme accidentel, Theocrite a mon avis a eu le cœur plus tendrement penché à ce genre d’écrire, que Virgile, qui étoit plus naturellement porté par son génie au grand, & au sublime. Il faut avoüer pourtant, que cet illustre Romain, par la supériorité de son esprit, toujours maitre de son imagination, a su très heureusement mettre ses pensées au niveau de la simplicité pastorale ; mais, un Juge éclairé pourtant ne laissera pas d’entrevoir dans ses Eclogues ce feu, qui brille dans les Georgiques, & qui éclate comme un embrazement dans l’Enéïde. Il faut avouër néanmoins que ces étincelles ne se découvrent que dans certaines Eclogues, qu’on ne doit pas mettre au nombre de ses Pastorales, quoi que d’or-[255]dinaire on les range dans cette classe. Les Bons connoisseurs aiment mieux les appeler Pieces choisies, selon la signification étymologique du mot Eclogue.

Ceux, qui voudront se donner la peine de consulter la comparaison, que Scaliger a faite de ces deux Poetes, trouveront, que Theocrite l’emporte sur son Concurrant dans les passages mêmes, que ce Critique allegue pour adjuger la superiorité à Virgile. Le Grec, certainement, surpasse le Romain pour la simplicité de la Diction, pour l’innocence des mœurs, & en un mot pour tout ce qui passe d’ordinaire pour le vrai Caractere de la Pastorale. Tout ce qu’on dit de l’éxactitude de Virgile, de la propriété de ses expressions, de sa précision, & de sa noblesse, n’est rien moins qu’avantageux à sa cause : ce sont autant d’argumens, qui doivent la lui faire perdre. Tout ce qu’on peut reprocher avec justice à Theocrite, c’est que souvent il a copié la nature trop fidélement, en confondant avec la simplicité du langage, & des manieres, des actions & des discours grossiers & Rustiques : écœuil, que Virgile a su éviter ; trop judicieux pour co-[256]pier les défauts du Poete Grec, aussi bien que ses beautez, qu’il s’est appropriées en grande partie. A tout autre égard, Virgile lui doit céder la Victoire ; mais, ce qu’il y a de consolant pour ses admirateurs, c’est que c’est uniquement par la force, & par l’étendue de son génie, que Virgile est inférieur à Théocrite. Peut être l’auroit-il surpassé dans le Genre Pastoral, s’il n’avoit pas été né pour surpasser tous les hommes dans le genre sublime.

Parmi les modernes, les Italiens ont essayé les premiers cette espece de Poesie. On fait que les gens de cette Nation sont profonds & abstraits dans leurs vers, comme dans leurs réflexions Politiques. Amoureux de pensées surprenantes, & recherchées, ils font leur seul merite de dire, ce qu’on n’a jamais dit auparavant. Comment peut-on attendre de génies de ce Caractere cet air de naïveté, & de vérité, qui est si essentiel à ces sortes d’ouvrages. Il y a dans la langue Italienne deux pieces Pastorales, que ces Messieurs vantent comme les plus parfaites productions de l’Esprit humain, que les derniers siecles nous ayent donné : l’une [257] est l’Aminte du Tasse, l’autre le Pastor fido de Guarini. Ce qu’il y a de Pastoral dans ces pieces Dramatiques, ce sont les noms. On y voit les Sylvains, les Satyres, & les Dryades, dans le même équipage, que leur prête l’antiquité ; mais, à cela près, rien qui ressemble aux amusants Villageois de Théocrite, & de Virgile. Langage, passions, sentimens, mœurs ; tout, en un mot, dément les noms des personages. Pour le faire voir, je ne citerai de chaque piece qu’un seul éxemple, comme un échantillon de la maniere de penser de ces auteurs d’Eclogue.

Silvie, dans le poeme du Tasse, paroit avec une Guirlande de flœurs sur la tête, elle se mire dans une fontaine, & elle tombe dans une si grande admiration de sa propre figure, qu’elle insulte les flœurs dont elle s’est parée, en leur disant, Cita/Lema► qu’elle ne les porte pas, pour en tirer quelque ornement, mais pour leur faire honte. ◀Cita/Lema Dans le Pastor fido une Bergere raisonne d’une manière abstraite sur la violence des Passions, & fait un procez aux Dieux, sur ce Cita/Lema► qu’ils nous donnent des penchants invincibles, en même tems que par les Loix les plus rigoureuses ils nous défendent de les suivre. ◀Cita/Lema Quiconque peut lire [258] ces sortes de traits sans indignation, doit confesser qu’il n’a point de gout, pour ce genre d’écrire.

J’aurois tort de négliger ici l’occasion de parler du celebre Sanazar. Il s’est hazardé à transporter la scene des Pastorales, des bois & des prairies, & de la placer sur le rivage aride de l’Océan. Il introduit des vaux marins au lieu de Moutons & d’agneaux : chez lui les Alcyons remplacent les Rossignols & les Linottes ; & un panier d’huitres donné à une maitresse y fait l’office d’un bouquet de flœurs ; Quelque agrément, qu’on puisse trouver dans son stile, & dans ses pensées, on ne sauroit lui pardonner sa hardiesse fantasque de troquer les décorations les plus charmantes, contre des objets propres à inspirer la mélancolie, & même la frayeur. Il a eu peu d’imitateurs ; &, s’il y en a eu quelques uns, il faut qu’ils ayent copié ses défauts plutôt que ses beautez, & que par là ils se soient ensevelis dans un oubli éternel.

Pour les François, qui ont essayé ce Genre de Poesie, bien loin d’être coupables de pensées abstraites, ils semblent d’ordinaire ne pas penser du tout, Harmonie, termes coulants ; & puis c’est tout [259] ce ne sont que des lieux communs, & des descriptions d’ombrages & de bocages, de Hêtres & de lieux champêtres, de Campagnes & de montagnes, &c. Ceux, qui réüssissent le mieux, se jettent dans le gout favori de leur Nation pour la galanterie : je ne saurois mieux donner une idée de leurs Eclogues, qu’en exposant aux yeux la maniere, dont ils habillent leurs bergers de Théatre. Voici comme en parle un celebre auteur. Cita/Lema► Ces Bergers sont tout converts de Broderie, & dans une entrée de balets ils font voir plus d’art & de Methode, que nos plus habiles maitres à dancer. J’ai vu un jour deux fleuves en bas rouges, faire les cabriolles du monde les plus brillantes. Une autre fois, j’ai vu le fleuve Alphée, au lieu d’être couronné de jonc, paroitre devant sa maitresse avec une belle perruque carrée, & avec un chapeau sur lequel flottoit un grand pennache de plumes. Son chant d’ailleurs étoit si plein de cadances, & de roulemens, que le murmure de ses eaux m’auroit paru une musique bien plus agréable. ◀Cita/Lema ◀Nivel 2 ◀Nivel 1