Référence bibliographique: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Éd.): "Discours XIX.", dans: Le Mentor moderne, Vol.1\019 (1723), pp. 179-187, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4050 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours XIX.

Citation/Devise► Ne te semper inops agitet vexetque Cupido,
Ne pavor, & rerum mediocriter utilium spes :

Horat..

Que l’avarice toujours necessiteuse ne t’agite pas : ne te rend point la victime de la crainte, & ne te laisse pas duper par l’esperance de choses, qui n’ont qu’une utilité mince. ◀Citation/Devise

Niveau 2► Parmi les vices principaux, comme un certain Auteur a observé assez judicieusement, il y en a trois qui donnent du plaisir, l’avarice, l’Intemperance, & la Luxure, il y en a un dont le gout est amer sans aucun mélange ; c’est l’envie ; dans tous les autres on trouve un mélange de plaisirs & de peines ; tels sont, par exemple, la Colere & l’orgœuil. Les vices, qui sont accompagnés de quelque agrément paroissent les plus excusables, parce que la nature, qui nous inspire de l’amour pour nous mêmes, nous en fraye, pour ainsi dire, le chemin ; mais par cela même, ils sont plus dangereux que les autres, & il nous faut de plus grands efforts, pour fermer les yeux à leurs agrémens imposteurs.

[180] Quand un homme entre dans l’examen de son cœur, comme tous les Chrétiens le devroient faire naturellement dans ce tems de Préparation, il trouve que la meilleure barriere, qu’il puisse opposer à toutes sortes de vices, c’est une reflexion continuelle sur tout ce qu’il y a de plus grand, & de plus noble dans son propre Être. Un homme, qui a le cœur bien placé, peut être la dupe de certaines circonstances, qui l’entrainent insensiblement dans des passions honteuses. L’occasion de faire un gain considérable, le desir de briller, la mauvaise fortune d’un ennemi, les caresses seduisantes d’une femme, peuvent l’attirer dans l’avarice, dans l’envie, dans la volupté ; dans une joie maligne & vindicative ; mais, tant que ses foiblesses réïtérées n’ont point formé d’habitude, la réflexion seule sur l’excellence de sa nature est capable de la tirer du gouffre : elle lui inspirera une certaine grandeur d’ame, qui lui donnera un noble mépris pour ses fautes passageres, & les lui rendra odieuses.

De tous les vices, qui avilissent l’homme, il n’y en a point qui jette de si profondes racines dans l’ame, & qui s’empare si absolument de toutes nos facul-[181]tez, que l’Avarice. On voit des personnes, à ce défaut près, très aimables, & dignes de la plus grande estime, si possedées par l’amour des richesses, qu’ils s’effrayent de la moindre pensée qui les menace, quoique de loin, de quelque dépense. L’homme du monde le plus pieux ne peut pas veiller avec tant d’attention sur sa conscience, que sa circonspection ne soit surpassée par la vigilance d’un avare, qui craint pour sa bourse.

Le moyen de tomber dans une pareille petitesse, si nous aimions ce qu’il y a de plus beau dans nous-mêmes, & si nous prêtions une attention serieuse à cette approbation naturelle qu’on se trouve pour tous les sentimens, qui répondent à la Majesté de notre Ame ! Si nous n’étouffions pas des pensées si dignes de nous, n’est-il pas certain que malgré nos foiblesses, & nos rechutes, notre cœur seroit toujours accessible à la vertu, & au véritable honneur ?

Ce qui me fait craindre qu’une maxime si bien fondée, ne fasse que de foibles impressions sur l’ame de mes Lecteurs, c’est que nous vivons dans des temps, où la tyrannie de la Coutume détourne l’homme de l’admiration, qu’il [182] se sent naturellement, pour la vertu, & pour tout ce qu’il y a de plus grand & de plus sublime. La Richesse, & la Pompe en ont pris la place, & personne ne se trouve petit, qu’à mesure qu’il est pauvre. Ce sentiment méprisable avilit toutes nos facultez, & détourne nos passions de leur pente naturelle.

Récit général► Ce fut une grande mortification pour moi, il y a quelques jours, de voir à la Comédie une grande troupe de canaille morale déguisée en gens de qualité, marquer l’insensibilité la plus stupide pour les plus nobles sentiments. Un soldat, qui étoit mis sur le théatre en sentinelle pour empecher le desordre causé si souvent par la plus insolente jeunesse qui fut jamais, me donna quelque consolation. Attentif à une des plus touchantes sçenes de la piece, il fut tellement attendri qu’il ne put s’empecher de répandre des larmes : Là dessus, la plus grande partie du parterre fit des eclats de rire impertinens, dont le bruit gagna le dessus sur les applaudissemens, que quelques gens sensez donnérent à la généreuse foiblesse de notre soldat. Ce brave garçon, s’essuiant les yeux, sans marquer dans son air la moindre honte [183] de ce qui venoit de lui arriver, continua à prêter attention à la suite de l’intrigue. Cependant, la piece devenant de plus en plus pathetique, il fut si emu de nouveau, que pour cacher ses larmes il fut obligé de tourner le dos à l’assemblée, qui trouva cette scene plus divertissante cent fois que la farce la plus boufonne. Le principal acteur, qui avoit le plus contribué à exciter dans ce bon cœur des mouvemens si vifs, en sut tellement gré au pauvre soldat, qu’au sortir du théatre, il lui fit present d’un Ecu, pour le consoler dans son affliction. ◀Récit général

Il faut de nécessité, que malgré la bassesse de sa condition, ce pauvre garçon ait le bonheur d’être d’un excellent naturel. J’en suis convaincu par la pitié vive, qu’il marqua pour un illustre malheureux, dans le tems que ses yeux novices pour ces sortes de spectacles ne devoient se fixer naturellement que sur des décorations, & sur de beaux habits.

Je reviens à l’avarice. Le vrai caractere de la genérosité & d’une Réligion pure c’est de visiter les veuves & les orphelins, & de se garder de l’impureté du monde. Chaque pas, qu’un homme fait vers un superflu excessif ôte quelque chose à [184] la grandeur de sa nature ; & quiconque s’occupe entierement à faire sa fortune, travaille à détruire en lui-même l’Etre raisonnable. Pour augmenter ses thrésors, il devient sourd à la voix des misérables, il s’ôte le gout des plus nobles plaisirs ; il arme son cœur de dureté, & il concentre toutes ses pensées dans un amour-propre vil & lache.

On n’a qu’à se livrer entierement à une seule passion immoderée, pour qu’elle se rende entierement Maitresse de tous les principes de nos actions, & nous force à lui sacrifier toute notre conduite. Heureux celui, qui entretenant toujours dans son ame la vie raisonnable, montre toujours l’homme à travers de sa fortune, quelle qu’elle puisse être.

Je viens d’alleguer un Soldat aux gardes, comme l’emportant en grandeur d’ame sur tout un parterre Anglois, par la force d’un bon naturel sauvé des impressions de la coutume, & d’une éducation mal dirigée. Un pareil naturel non seulement donne de la grandeur à l’état le plus bas, mais il embellit encore la condition la plus relevée. Je le prouverai, en inserant ici, une priere, que Henri quatre Roy de France fit à la tête de son [185] armée, un moment avant la bataille de Coutras, où il obtint une victoire signalée sur ceux de la ligue.

Citation/Devise► « O Dieu des armées, dont les yeux percent le voile le plus épais, & penetrent dans les deguisements les plus profonds ! Toi, qui vois le fond de mon cœur, & les desseins les plus cachez de mes ennemis ; toi, qui a dans tes mains, & devant tes yeux, tous les évenements de la vie humaine ; si tu sais, que mon regne doit contribuer à l’avancement de ta gloire, & au bien de ton peuple, & que je n’ai pas d’autre ambition dans l’ame, que de travailler à la gloire de ton saint nom, & à la conservation de ce Royaume, favorise, ô grand Dieu, la justice de mes armes, & force tous les rebelles à reconnoitre celui, que tes saints decrets, & les droits d’une succession légitime ont fait leur souverain ; Mais, si ta bonne providence en a ordonné autrement, & si tu sais que je dois être un de ces Roys, que tu donnes dans ta colere, ôte-moi, O Dieu de Miséricorde, ôte-moi ma Couronne, & ma vie ; rend [186] moi dans ce jour la victime de ta volonté, que ma mort mette fin aux calamitez de la France, & que mon sang soit le dernier qui doive être répandu dans cette querelle. » ◀Citation/Devise

Ce grand Prince prononça cette priere d’un ton de voix & d’un air, qui inspira du courage à tous ceux, qui en étoient les témoins ; &, se tournant ensuite vers l’Esquadron, à la tête du quel il alloit charger : Citation/Devise► Mes compagnons, dit-il, si vous courez ma fortune, je cours la vôtre. Votre sureté consiste à bien garder vos rangs. Si pourtant la chaleur du combat vous met en desordre, que votre soin principal soit de vous rallier. Si vous perdez de vue vos Etendarts, cherchez seulement des yeux la plume blanche que j’ai sur mon casque. Vous la verrez toujours devant vous ; & elle vous conduira vers le chemin de l’honneur & de la victoire. ◀Citation/Devise

La bravoure de ce grand Capitaine étoit soutenue par une ferme confiance en Dieu, laquelle lui inspiroit le mépris de la mort & l’assûrance de vaincre. Sa noble indifference pour la couronne, si son regne étoit incompatible avec la gloire de Dieu, & le bonheur des peu-[187]ples, prouve clairement, que la grandeur de la nature humaine peut être au dessus de tout rang, sans en excepter la souveraineté. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1