Le Mentor moderne: Discours XVIII.

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Ebene 1

Discours XVIII.

Zitat/Motto

Animæque capaces Mortis. Des cœurs fermes à l’approche de la mort.

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L’idée de la mort considérée en elle-même a quelque chose de si sombre, & de si afreux, que si elle étoit toujours présente à notre esprit, elle répandroit de l’amertume sur tous les instans de notre vie ; c’est pour cette raison, que l’Auteur débonnaire de notre existance, nous a formez d’une telle maniere, que susceptibles d’un grand nombre de sensations, nous rencontrons par tout des amusements & des occupations capables de nous distraire d’un objet, qui d’ailleurs, à cause de l’éloignement dans lequel il s’offre à l’imagination, ne fait sur nous que des impressions foibles. Mais, quand même nous ne risquerions rien à considerer la mort comme éloignée, la certitude où nous sommes pourtant qu’il faut mourir, nous devroit porter à mettre à part une portion de notre vie, & à la destiner à des reflexions sur sa fin. Il est très-utile même de séparer de nos occupations un tems fixe, pour une méditation si interessante. Un principe d’amour-propre nous doit exciter, en qualité d’hommes, à éxaminer ce que nous deviendrons après la séparation de l’ame & du corps ; & notre conscience en qualité de Chrétiens, doit nous apprendre que notre conduite décidera de notre bonheur, ou de notre malheur éternel. Si nous prêtons une attention serieuse à ces véritez, nous trouverons la plus haute extravagance à ne nous pas armer contre ce moment terrible ; &, quand nous pensons que cette nuit même pourra nous amener cet instant critique, nous ne pouvons pas nous animer à une trop grande vigilance. J’ai été charmé d’une conversation, que j’eus, sur cet article, il y a quelque tems, avec un venerable Ecclesiastique. Voici ce qu’il me dit entre autres choses :

Zitat/Motto

« Mes reflexions sur cette vie courte, & passagere m’ont fait prendre, il y a déja long-tems un parti, auquel je dois la plus grande satisfaction, dont un mortel puisse jouïr dans ce monde. Chaque nuit, avant que d’addresser mes prieres à mon Créateur, je m’occupe à fouiller dans mon cœur ; &, après un examen severe de mes sentimens, je me demande à moi-même, si sortant de la vie cette nuit là même, je puis esperer d’avoir part aux glorieux efforts de la miséricorde divine ? Les tristes inquiétudes, & les mortelles angoisses, que me causa dans le commencement la connoissance de moi-même, bien loin de me faire désesperer de cette bonté de Dieu qui se répand sur tous ses Ouvrages, ne m’animerent qu’à veiller sur toute ma conduite avec une plus exacte circonspection : mes inquiétudes devinrent moindres de plus en plus, à mesure que je m’exerçois dans ces méditations importantes ; &, en me familiarisant avec l’idée de la mort, j’ai fait à la fin de cet objet atterrant la source de ma plus douce satisfaction. L’habitude de m’entretenir avec ces sortes de pensées m’a rendu sérieux, mais non pas sombre & morne. Je dis plus : bien loin d’aigrir mon naturel, & de répandre des nuages sur mon front, elle me donne un air sérain, & rend ma conversation agréable ; ce sont les effets naturel du calme, qu’elle fait régner dans mon esprit, & de cette source d’une joye durable & pure, qu’elle a ouverte dans le fond de mon cœur. Je goutte tous les plaisirs innocents que notre souverain bien-faiteur a destinez aux hommes, & je les goute sans aucun mélange d’amertume. J’évite avec soin toutes les autres délices, qui laissent un afreux déboire après elle ; & je ne suis point la dupe de cette joie empoisonnée, au milieu de laquelle il y a de la tristesse. »
Il n’y a point d’hommes, de quelque profession qu’ils puissent être, à qui cette vigilance pieuse soit plus nécessaire, qu’à un Guerrier : son devoir l’expose continuellement aux plus grands harzards ; & la mort, que les autres humains voyent comme dans une perspective à perte de vue, se présente sans cesse aux yeux d’un homme de guerre, & à chaque instant semble ouvrir le tombeau devant ses pas. Malheureusement, on fait d’ordinaire de cette vérité si palpable un usage tout opposé. Ce qu’on gagne dans cette profession coute des travaux infinis, & l’on n’est pas sûr d’en être long-tems possesseur ; Cette considération porte ces sortes de gens à s’en servir d’une maniere brusque, & à doubler pour ainsi dire une vie, qui peut être d’une si courte durée. Voilà la source de tant de déreglemens, & de cette suite continuée de plaisirs tumultueux. On s’y livre avec d’autant plus de facilité, que quoi qu’ils donnent dans le crime, ils ne sont point punis sévérement. Ceux, qui doivent tenir les gens de guerre dans le devoir connivent à ces sortes d’irrégularitez, pour ne pas décourager des hommes, qui ont besoin d’une espece d’étourdissement, pour se précipiter tous les jours dans les périls les plus afreux. Cette espece de courage peut avoir son utilité ; mais, il y en a un autre infiniment mieux fondé, qu’une valeur si brutale. La certitude d’avoir une bonne conscience, & de passer par une mort glorieuse, au sejour de la véritable gloire doit donner de la force au bras d’un Guerrier & remplir son cœur de l’intrepidité la plus genereuse. De toutes les ruses de Mahomet, celle qui a le plus contribué à le rendre puissant & formidable, c’est l’asseurance qu’il donna à ses Sectaires, qu’en tombant dans une bataille, ils entreroient d’abord dans ce paradis voluptueux que son imagination lascive avoit inventé. Les anciens Druїdes enseignoient aux Gaulois une Doctrine, qui faisoit le même effet, en leur persuadant que les ames de ceux qui mouroient les armes à la main, passeroient dans d’autres corps, où elles recevroient des récompenses proportionnées à leur merite. Lucain nous propose cette Doctrine avec son tour d’esprit ordinaire.

Zitat/Motto

Ils pensent que des corps les Ombres divisées Ne vont pas s’enfermer dans les champs Elysées,
Et ne connoissent point ces lieux infortunez,
Qu’à d’eternelles nuits le Ciel a condamnez.
De son corps languissant une ame séparée
En reprend un nouveau, dans une autre contrée :
Elle change de vie, au lieu de la laisser,
Et ne finit ses jours, que pour les commencer.
Officieux Mensonge ! Agréable Imposture !
La Frayeur de la mort des frayeurs la plus dure
N’a jamais fait pâlir ces fieres Nations,
Qui trouvent leur repos dans leurs Illusions.
De là nait dans les cœurs cette bouillante envie
D’affronter une mort, qui donne une autre vie,
De braver les périls, de chercher les combats,
Où l’on voit se renaitre au milieu du Trépas.
Un soldat Chrétien tireroit-il de moindres secours pour sa valeur, d’une Religion fondée sur des principes infiniment plus solides ? Non, certainement, mais par malheur, ce n’est pas d’ordinaire dans cette source que nos Guerriers veulent puiser leur fermeté. La chose pourtant n’est pas sans exemple ; témoin notre brave compatriotte le Chevalier Philippe Sidney, cet illustre modelle de piété & de courage. Je pense toujours avec plaisir à la peine qu’il s’est donnée de traduire tous les Pseaumes de David. Un de mes amis m’a dit qu’il en possede le Manuscript, & qu’on y voit au dessous du titre, Fait par le très brave, & très vertueux Chevalier M. Philippe Sidney.

Metatextualität

Comme ces Pseaumes n’ont jamais été imprimez, j’en donnerai ici à mes Lecteurs, un des plus beaux, que mon ami m’assure avoir été copié avec la fidélité la pus éxacte. Il n’y avoit qu’un seul mot, que j’ai pris la liberté de remplacer par un autre.

Zitat/Motto

Pseaume CXXXVII.

Vaincus, captifs, chargez de rudes chaines, Nous gemissions dans les fertiles plaines
Où de l’Eufrate on voit couler les eaux :
Sion absente augmentoit tous nos maux ;
Chacun en pleurs dans ce triste esclavage
Pendoit sa Lyre aux saules du rivage.
Lorsqu’aux douleurs notre ame étoit en proye,
Loin des lieux saints qui faisoient notre joye,
L’Assyrien presomtueux vainquœur
Nous commandoit par un discours moqueur
De lui chanter ces hymnes magnifiques
Qu’on entonnoit dans nos fêtes publiques.
Que je commette une action si lâche !
Plûtôt ma langue à mon palais s’attache ;
Ah ! que mes doits perdent le mouvement,
Si je t’oublie, O Sion, un moment,
Et si du Dieu présent à ma mémoire
Chez les faux Dieux, je profane la gloire !
Dans ton Courroux, Seigneur, détruis, efface,
Du fier Edom la criminelle race,
Oublîras-tu la sanguinaire voix,
Qui dit, d’Assur animant les exploits,
Que dans son sang la triste Sion nage,
Remplissez-la d’horreur, & de carnage.
Et toi, Babel, digne objet de la foudre
Un jour tes Murs seront réduits en poudre.
Heureux celui, bienheureux à jamais,
Qui punira l’orgœuil de tes forfaits :
Heureux celui, qui sourd à tes prieres
Ecrasera tes enfants sur les pierres.