Référence bibliographique: Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele] (Éd.): "Discours XVI.", dans: Le Mentor moderne, Vol.1\016 (1723), pp. 152-161, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4047 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours XVI.

Citation/Devise► Ne forte pudori
Sit tibi Musa Lyræ solers, & Cantor Apollo.

Ne Rougis pas Phillus d’être sensible au son
D’un air tendre & charmant dicté par
Apollon. ◀Citation/Devise

Niveau 2► Il y a deux jours qu’un Cavalier vint prendre du Thé avec nous chez Myladi Lyzard. C’est un homme qui se fait distinguer par son gout delicat pour toutes les productions de l’esprit, & sur tout pour celles qui concernent l’amour & la galanterie. Il y a quelque chose de grotesque dans toute sa figure, mais en récompense il a l’air aizé, de belles manieres, & le veritable esprit de la conversation. Pour lui faire plaisir nos Dames tournerent d’abord le discours sur la Poesie, ce qui donna occasion au Cavalier de tirer de sa poche deux chansons nouvelles, dont il parla comme de deux pie-[153]ces achevées dans leur genre ; la premiere, dit-il, est composée par un auteur, à qui personne dans le pais ne dispute le premier rang dans tous les genres de poesie, & l’autre est l’ouvrage d’une Dame, qui me fait la grace d’être amoureuse de moi, par ce que je ne suis pas beau.

Là dessus notre aimable Annabelle, que sa vivacité porte assez souvent à de petites actions un peu brusques, mit la main sur ces vers, & les lui ayant arrachez, elle y jetta l’œuil avec un petit air d’impatience, & les lut à toute la compagnie : elle s’adressa ensuite fort obligeamment au bel – Esprit, pour le prier de lui envoyer une copie de ces petites pieces, & de l’accompagner de quelques regles de critique, sur les chansons en general. Je pourrois avoir un jour un amant Poete, ajouta-t-elle, & je voudrois bien être en état de juger de ses ouvrages, & de lui en savoir gré à proportion de leur merite. Le Cavalier le lui promit, & le lendemain étant à sa toilette, elle reçut, de la main d’un valet de chambre aussi bien mis que son maitre, les pieces que voici.

[154] Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur►

Premiere Chanson.

Panché sur le beau sein d’une belle inflexible

Thyrsis troublé par de fougueux desirs
Dit, en poussant mille brulans soupirs
,

Tu m’appris la premiere à devenir sensible,

Que de toi j’apprenne à mon tour,
Ce que c’est qu’un heureux amour.

Non, non, lui dit Philis, cruelle par prudence,

Notre interêt veut qu’un volage amant.
Sente toujours augmenter son tourment.

Mes crédules bontez détruiroient ta constance.

Apprendre à devenir heureux
C’est oublier d’être amoureux.

Seconde Chanson,

à Thyrsis, qui n’est aimable qu’à mes yeux.

L’amour que tu m’as inspiré

Ne doit pas trop t’en faire accroire ;
Tu plais à mon gout égaré,
A tout autre tu peux déplaire.
Tu me parois bien-fait & beau,
Pour d’autres d’amour vrai remede.
D’où vient ? Je me sers du bandeau
Du petit Dieu, qui me possede.
[155] La source de ma passion
N’est rien qu’un caprice burlesque ;
Tes appas sont de la façon
De mon penchant pour le Grotesque.
Tes charmes ont tout emprunté,
Du seul excez de ma tendresse,
Et le degré de ta beauté
N’est que celui de ta foiblesse.
Songe à tes plus chers interêts,
Tache d’entretenir ma flamme.
Thyrsis, adieu tous tes attraits.
Si ce feu s’éteint dans mon ame. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Metatextualité► Ces vers étoient accompagnez d’une Lettre du bel-Esprit en question, addressée à Mademoiselle Annebelle Lyzard. ◀Metatextualité

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► « Mademoiselle,

Pour vous faire voir que vos ordres sont absolus sur moi, & que j’ai grande opinion de votre bon-sens, je vous donnerai, sans aucun préambule dicté par la fausse modestie, les reflexions que j’ai faites sur le génie Chansonnier, & je vous les donnerai dans le même ordre où elles se sont présentées à mon esprit. Permettez seulement à mon amour-propre de vous dire, que [156] je ne sache pas, qu’on ait rien écrit sur cette matiere. Par là, vous étes obligée de me pardonner, si je me trompe ; mais, à votre tour, vous en pourrez tirer cet avantage, que la prévention produite par l’autorité ne genera pas la liberté de votre jugement. J’entre en matiere.

Dans tous les siecles, & chez toutes les Nations où la Poesie a été en vogue, la Classe des Chansonniers a toujours été très nombreuse. Tout jeune homme d’une imagination un peu vive, & un peu instruit de l’art de la versification, s’erige d’abord en faiseur de chansons, & prend la resolution d’immortaliser sa maitresse, ou sa bouteille. De là toutes ces productions insipides, dans ce genre, qui inondent notre patrie depuis le regne du Roi Guillaume. Je ne les cherche pas de plus loin. Heureusement, celles qui ont fatigué l’esprit & les oreilles avan tcette <sic> époque, sont oubliées depuis long-tems. La raison pourquoi tant de gens se mélent de ce metier, c’est qu’ils croyent l’entendre, & qu’ils ne l’entendent pas. Il est vrai, que pour bien faire une chanson, il n’est pas néces-[157]saire d’avoir une grande élévation d’esprit, ni un genie extraordinaire, ni une grande étendue de connoissances ; mais, il faut un assemblage d’autres talents, qui n’est pas moins rare. Il faut penser avec éxactitude, & avec délicatesse. Il faut savoir joindre à la pureté & à la clarté du stile, les nombres les plus aizez & les plus coulans : il faut faire rouler tout sur un sujet unique, & l’exprimer d’un tour d’esprit dont l’élegance soit naïve, & sans la moindre affectation.

De grands ouvrages ne sauroient gueres être sans quelques négligences, & sans quelques inégalitez remarquables, il est naturel de les excuser ; mais une chanson perd tout son agrement, si elle n’est pas soutenue d’un bout à l’autre, & par tout également correcte, tant pour la pensée, que pour l’expression. Ici la moindre faute ressemble à une tache dans un Diamant, qui lui fait perdre presque toute sa valeur. Je considere une Chanson comme un portrait en mignature, qui demande les touches les plus délicates du pinceau, la plus grande douceur, & les traits les plus finis, en un mot toute [158] cette correction lechée, qui seroit ridiculement employée à de grands tableaux, qui doivent toute leur grace à la noble hardiesse d’une main de maitre.

Puisque tout ce que les anciens ont fait de meilleur est traduit dans notre langue, vous ne m’accuserez pas de pédanterie, si j’ôse vous alleguer les Odes de Sapho, & d’Anacreon, avec les petites pieces Lyriques d’Horace, comme les modelles les plus achevez des Chansons. Vous voyez presque toujours ces auteurs poursuivre une seule pensée dans tout le cours de ces petits ouvrages, & la developper peu à peu, sans ces interruptions, & ces détours, qui sont si ordinaires aux Chansonniers Modernes. Si l’on veut rendre justice aux François on doit avouër, qu’il n’y a point de langue, qui puisse disputer à la leur la gloire d’avoir produit le plus grand nombre de jolies chansons. Le génie de ce peuple, & le tour aizé de leur Idiome, paroissent être faits exprès pour ces petites pieces. Pour nos compatriotes, ils en font d’ordinaire de mauvaises, à force d’esprit, & de fécon-[159]dité. Ils écrasent dans une seule chanson assez de sujets, pour en remplir une douzaine ; de cette maniere ils dessechent, ils étouffent chaque pensée : semblables à un jardinier mal-habile & avare, qui, pour elever un grand nombre d’arbres dans un petit espace, les place si près l’un de l’autre, qu’ils meurent faute de nouriture. Au lieu de faire une seule chanson finie, ils nous donnent le Canevas imparfait de plusieurs. C’est là une faute où l’illustre Monsieur Waller tombe assez souvent, malgré la beauté de son génie, qu’on ne sauroit trop admirer, & qui pourroit bien en être la cause. Mais, ceux de nos poetes, dont les chansons pechent le plus, par un excez de feu, & de fécondité sont Messieurs Donne, & Cowley.

Leurs pensées sont des éclairs, qui se suivent avec tant de rapidité, qu’ils étourdissent l’attention, en l’éblouissant par un feu continuel. Chaque ligne contient presque un nouveau sujet ; & leur esprit peu économe vous mene jusqu’à la fin de la chanson de pensée en pensée, sans vous en donner une seule, qui soit pour ainsi dire dans [160] son point de maturité, & de perfection.

Une chanson doit être conduite comme une Epigramme, avec cette difference que celle – ci peut se passer des nombres Lyriques & n’est gueres employée qu’à la satire ; au lieu que l’occupation de l’autre ne consiste qu’à exprimer dans des nombres coulans

Les aimables chagrins que mélange Venus

Et les libres plaisirs du sincere Bacchus

Je finirai ce que j’avois à dire sur ce sujet, en observant que les François confondent souvent l’Epigramme & la Chanson, & qu’ils prennent réciproquement l’une pour l’autre. Témoin une certaine Epigramme très satirique, & très jolie, qui a été une chanson fort en vogue.

Tu parles mal par tout de moi,

Je dis du bien par tout de toi :

Quel malheur est le nôtre !

L’on ne croit ni l’un, ni l’autre.

Voilà, Mademoiselle, ce que pour obéir à vos ordres j’ai ramassé dans [161] mon petit esprit. La vanité de m’ériger en Auteur Critique n’y a pas eu la moindre part, & mon unique motif a été de vous faire voir par une docilité outrée peut-être, que je desire fortement que vous me regardiez comme

Votre très-humble & très obeissant serviteur. » ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3 ◀Niveau 2 ◀Niveau 1