Le Mentor moderne: Discours XV.

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Nivel 1

Discours XV.

Cita/Lema

Sibi quivis
Speret idem, sudet multum, frustraque laboret
Ausus idem. Il y a un certain tour d’esprit, qui paroit si aizé, & si naturel, que tout le monde croit pouvoir l’attraper ; & cepandant il échappe presque à tout le monde.

Nivel 2

Relato general

Hier, en entrant dans la grande salle chez Mylady, j’y trouvai Mademoiselle Cornelie sa troisieme fille toute seule, occupée à lire un écrit, qui comme je l’ai découvert dans la suite contenoit des vers sur l’amour & sur l’amitié. Craignant, à ce que je m’imagine, qu’en jettant les yeux sur ce papier je ne m’aperçusse par la separation des lignes que c’étoit de la poesie, elle me le tendit avec une modeste rougeur sur le visage, en me disant, que je pouvois le lire si je le voulois ; & la dessus elle me quitta. Je ne pus pas distinguer d’abord si c’étoit une main d’homme ou de femme ; mais, ayant mis mes Lunettes, je me persuadai par un examen très attentif que c’étoit l’ouvrage d’une femelle. Ce qui me le fit croire étoient certaines manieres d’épeller, particulieres à ce sexe, & une certaine négligence par rapport aux regles de la Grammaire.
J’ai appris depuis que cette savante fille a une amie à la campagne aussi docte qu’elle ; qu’elles ont un commerce de Lettres sous les noms d’Astrée, & de Dorinde, & qu’elles se sont acquis de la réputation par le tour aizé de leur stile. Je conviens que je serois faché, qu’il y eut dans la famille un poete femelle ; & cependant, j’ai de la peine à traverser le penchant de cette jeune fille, qui considéré en soi-même n’a rien que d’innocent.

Metatextualidad

Je la chagrinerois certainement, si je donnois au public le petit Poeme de son amie, & sur tout si j’en faisois une critique exacte, qui pourroit nuire à sa réputation en qualité de bel-esprit. J’aime mieux faire quelques Reflexions generales sur ce genre d’écrire qu’on appelle particulierement le stile aizé. Ces deux spirituelles filles, & le public, en pourront tirer quelque usage. J’ai dit dans une de mes feuilles précédentes, que toute pensée, qui depeint la nature, & qui est exprimée en termes convenables, doit passer pour aizée. Par là j’ai répondu à la critique vague de certaines gens, qui veulent que le style aizé regne dans tous les genres de Poesie.
Cette maxime est vraye & incontestable, quand on oppose la diction aizée, à celle qui est forcée & pleine d’affectation. Cepandant, comme il y a un air aizé & une maniere aizée de se mettre, qu’on appelle ainsi particulierement, il faut avouer qu’il y a aussi une Poesie aizée, qui a un droit particulier de s’approprier ce nom. Pour écrire aizément, il est certain qu’il faut penser d’une maniere aizée. On sait que les pensées doivent toujours repondre à la nature des sujets. La codere, la rage, & d’autres passions violentes, excitent des pensées fortes. La gloire, la grandeur, & le pouvoir, demandent des pensées nobles & sublimes. La solitude, une douce mélancolie, l’amour, & tous les sentimens qui remurent l’ame, sans agiter violemment, inspirent des pensées aizées. Parmi les pensées, que ces sujets tendres font naître, il y en a, qui sont susceptibles d’ornement & de tour ; mais, il y en a d’autres, qui plus elles sont exprimées d’une maniere simple, claire, & naturelle, plus elles excitent dans les cœurs des mouvemens agréables, & satisfaisants. Chaque figure, chaque embellissement, qu’on y ajoute, cache quelque beauté naturelle : l’art n’a qu’a paroitre ici pour gâter la nature ; c’est du fard sur un beau teint. Pour attrapper cette diction aizée, qui fait tant de plaisir, il ne suffit pas d’avoir une grande vivacité d’imagination, & d’être propre à produire une grande variété d’images ; il faut encore un discernement exact & délicat, pour ne choisir parmi ces images, que celles, qui sans le secours des ornemens peuvent briller par leurs beautez naturelles. Il faut rejetter tout ce qui a l’air recherché & penible, quoi qu’il s’offre à l’esprit sans travail ; & rassembler tout ce qui a l’air naturel, quoique réellement on l’ait trouvé par un effort d’imagination. Cela s’appelle cacher l’art par le moyen de l’art ; & c’est la perfection du stile aizé. Supposons un Auteur réellement touché de la passion qu’il veut dépeindre, & voyons de quelle maniere il s’en acquitera. C’est là, à mon avis, le moyen le plus sûr de se former une idée du stile aizé. Un Poete qui veut tracer l’image d’une passion qu’il ne sent pas, peut bien en attrapper une foible ressemblance à force de donner la torture à son imagination ; mais, imaginer n’est pas sentir, & la difference est d’ordinaire très sensible. Supposons donc que ce Poete soit amoureux. C’est l’amour certainement, qui a produit les pieces les plus achevées dans le genre aizé. Un amant veut être cru de sa maitresse, il doit s’exprimer par conséquent avec un air de candeur, & cet air nait d’ordinaire de la simplicité : il ne songe point à faire admirer son esprit, mais à faire gouter sa tendresse ; il faut donc qu’il la depeigne d’une maniere naïve, & sans affectation. Des Reflexions profondes ne sortent que d’une raison calme ; les belles pensées, & les tours fins, ne s’engendrent que dans une imagination nette, que la passion ne remplit pas de nuages, ce sont là les deux écueils de ces poetes,

Cita/Lema

Qui foux de sens rassis couchez aux pieds des hetres Font redire aux échos des sottises champetres.
Mais un homme, dont le cœur est veritablement touché, n’a que faire de songer à les éviter ; ses sentimens l’en éloignent sans le moindre effort. Le plus grand art de la poesie en general consiste à choisir les circonstances les plus propres d’embellir les sujets, & à les placer dans le jour le plus agreable. Mais la nature même porte un amant à ramasser de petites circonstances. Elles font l’unique meditation d’un homme véritablement amoureux, & tout son plaisir est de se les rendre presentes de la maniere la plus naturelle. Rien ne paroit petit pour un amant, pourvu qu’il y trouve quelque relation avec sa tendresse, qui lui paroit la seule affaire importante, & qui donne du poids à tout ce qui l’environne ; dans les moindres minuties, il veut lire son bonheur ou son malheur. Voilà ce que le génie poetique néglige, quand il n’est pas soutenu par la passion ; & c’est pourtant ce qui caractérise les vers amoureux, qui ont l’approbation la plus générale. De mille exemples que j’en pourrois citer, je ne choisirai que ces deux vers qui me paroissent aussi tendres & aussi naturels que j’en ai jamais vu.

Cita/Lema

Je gemis, je soupire, au chagrin je me livre : Mon Iris part demain, comment pourrai-je vivre ?
Tout homme, qui a jamais été fortement amoureux, ne peut qu’être touché de ces vers, & ceux qui le sont actuellement sentiront en les lisant, que leur passion y repond, & se les approprie. Il paroit par tout ce que je viens d’avancer, que rien n’est plus difficile que d’écrire aizément. Cepandant, quand des productions de ce genre tombent entre les mains d’un esprit ordinaire, il y trouve tout si naturel, & si peu travaillé, qu’il veut d’abord écrire dans ce gout, & qu’il se met dans l’esprit que pour y réüssir, il n’a qu’à ne point faire des efforts d’imagination. Il est vrai qu’alors il pense d’une maniere simple, mais ses images ne sont pas choisies avec jugement, & elles sont destituées de cette beauté naturelle, qui en fait tout le prix. Il s’exprime d’une maniere naïve, & sans ornement ; mais, sa naïveté est platte, & n’a rien de touchant. Un homme d’un genie extremement vif & fécond, n’est pas plus propre à réüssir dans ce stile. Quelle mortification, quel renoncement à lui-même, quand il doit rejetter les pointes d’esprit, qui s’offrent à son imagination ! Avec quelle peine n’écarte-t-il pas les jolis tours de phraze & les figures brillantes dont il est accoutumé de relever son stile ! Tant il est vrai, qu’il n’y a rien de si pénible, que d’attrapper une belle simplicité. J’ai vu une Dame, qui avoit la plus ridicule figure du monde, en paroissant dans un habit noir tout uni, pour imiter Mademoiselle Lizard l’ainée. Quand Monsieur Polidor me soutint l’autre jour que tout homme, pour écrire d’un stile aizé, n’avoit qu’à le vouloir, je ne voulus pas le réfuter : je lui demandai seulement, s’il croyoit qu’il fût possible au Chevalier Bois-de-cerf d’entrer dans une chambre de la même maniere, que lui ? Il se contenta de me faire une reverence gracieuse, & de me dire avec un agréable souris, Vous avez raison, Monsieur, je me rends.

Metatextualidad

Je finirai, en observant que la poesie pastorale qui fait la branche la plus considérable du stile aizé, est de tous les genres de Poesie celui, qu’on essaye le plus souvent sans succès. C’est pour cette raison, que j’ai résolu de communiquer au public dans quelques jours les réfléxions que j’ai faites sur ce sujet.